Exils Africains

Auteur Albert Russo

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Biographie Albert Russo :

[video sandro’s notebook - eur-african exiles first chapter movie by albert russo]

Biographie Albert Russo :

Auteur bilingue de nationalité belge (le français et l’anglais sont ses deux langues ‘maternelles’), publié sur les cinq continents, Albert Russo a obtenu de nombreux prix littéraires, tant pour sa prose que pour sa poésie, dont le Prix Colette, The American Society of Writers Fiction Award, The British Diversity Short Story Award, The National Library of Poetry Editor’s C hoice Award, des mentions honorables aux W.B. Yeats et Robert Penn Warren awards, divers New York Poetry Forum Awards, etc. Ses ouvrages ont été traduits dans une douzaine de langues, dont le grec, le turc et le polonais, et ont été diffusés par le Service Mondial de la BBC. Il est juré du Prix Européen (avec Ionesco, jusqu’à la mort de ce dernier) et a siégé au jury du prestigieux Neustadt International Prize for Literature, antichambre du Prix Nobel. Ses romans africains ont été comparés très favorablement avec l’oeuvre de V.S. Naipaul, Prix Nobel de Littérature. Son oeuvre a été reconnue et louée par des écrivains tels que Joseph Kessel, James Baldwin, Pierre Emmanuel, Paul Willems, Georges Sion, Douglas Parmee, Werner Lambersy, Edmund White et Gilles Perrault. Liste des oeuvres d'Albert Russo


prix public 15 €
196 pages
13 x 21,5 cm
ISBN 978-2-84679-079-6 – Code SODIS 718 301 6

Un exil africain - De Rhodes et de la Rhodésie, au Congo belge. Roman à trois voix, « Exils africains » évoque de manière saisissante l'univers colonial tel que le vivent les trois protagonistes. Sandro Romano-Livi, le juif italien, Florence, Simpson sa fiancée anglicane et David Kanza, l'enfant métis… Chacune de ces voix, avec délicatesse, nous livre sa vision de l'Afrique coloniale.

La migrance est de toute évidence une donnée essentielle dans la vie et dans l'œuvre d'Albert Russo. Cet écrivain singulier a en effet vécu dans plusieurs pays dispersés sur trois continents ; il écrit et publie en deux langues principales (le français et l'anglais) ; surtout, il a fait du déplacement géographique et du contact interculturel, au sens le plus large, l'une des composantes essentielles de son œuvre. Il est lui-même issu d'un double contexte migrant : celui de la diaspora italienne d'origine rhodiote et sépharade, et celui de la colonisation, vécue comme phase d'une globalisation moderne et urbaine. Il a connu ensuite l'expérience des études à l'étranger, puis celle de l'exil, d'abord en Italie puis en Belgique, loin des pays d'Afrique centrale où il avait vécu sa jeunesse ; enfin, il a suivi la trajectoire de nombreux écrivains belges en s'établissant à Paris où il a composé l'essentiel de son œuvre. Le mélange en est un aspect essentiel. Mélange des langues, y compris à l'intérieur d'un même livre comme dans Dans la nuit bleu-fauve / Futureyes (1992).

Mélange des genres littéraires, dès son premier livre publié sous son nom : éclats de malachite (1971) ou sa première anthologie personnelle (Albert Russo Anthology, 1987). Mélange des expressions artistiques : beaucoup de ses livres sont illustrés par divers artistes et lui-même, à la fois comme photographe et écrivain, a publié une vingtaine d'albums consacrés notamment à divers lieux de la planète (Sri Lanka Serendib, 2005 ; Brussels Ride, 2006 ; Israel at heart, 2007, etc.). Métissage biologique et culturel des groupes humains, thématique essentielle de ses évocations de l'Afrique contemporaine, depuis La Pointe du diable (1973), roman anti-apartheid. Mélange des générations et des lieux, comme dans sa série des Zapinette, destinée à la jeunesse. Mélange des genres au sens sexuel, affirmé dans un titre comme L'Amant de mon père (2000).

La France et Paris sont certes évoqués dans l'œuvre, notamment dans des albums photographiques récents : In France (2005), Saint-Malo with love (2006), Noël in Paris (2008), France : art, humour & nature (2008). Mais il s'agit là d'ouvrages publiés aux États-Unis, et ils sont minoritaires par rapport aux autres lieux évoqués par d'autres albums : ils thématisent moins la migrance en France qu'ils ne participent à la globalisation des discours. La migrance, on le voit, ne s'exprime pas particulièrement dans un rapport avec un pays d'accueil, mais dans une expérience contemporaine de la modernité mondiale. Paris est dès lors surtout une mégapole cosmopolite, traitée comme New York (Mosaïque new-yorkaise, 1975 ; Zapinette à New York, 2000) ou, auparavant, Bujumbura la capitale du Burundi, dans éclipse sur le Lac Tanganyka (1994). A. Russo affectionne la notion d'éclats, qui ne se retrouve pas par hasard dans deux de ses titres d'ouvrages : sa poétique est celle d'un monde à la fois uni parce que globalisé et ouvert au désir de tous, et diffracté en « mosaïque », en « kaléidoscope », deux autres mots-clés de son écriture. Si cette œuvre évoque à divers endroits la souffrance et l'injustice, l'humour et l'ironie y ont pris avec les années une dimension plus importante, en même temps que les évocations du corps : son Tour du monde de la poésie gay (2004) a ainsi pour sous-titre les Voyages facétieux d'Albert Russo.

Le livre-charnière de cette œuvre est sans doute Sang mêlé ou ton fils Léopold, roman paru aux éditions du Griot en 1990, mais dont une première version avait été publiée en anglais en 1985. Ce roman, très vite réédité par l'antenne belge de France-Loisirs, est le livre qui, en même temps, lui a permis une véritable entrée dans l'édition française et une sorte de retour en Belgique, pays avec lequel cependant il n'a pas beaucoup d'autres liens que celui de la mémoire congolaise, mais aussi de développer sa poétique du métissage. Il s'agit bien de savoir qui est le « fils de Léopold », – Léopold symbolisant le monde colonial ancien des « nations » et des « races » –, à dépasser dans une post-colonie hybride, ouverte, urbaine, où l'on peut se reconnaitre, dans toutes les langues et en tous lieux, une Ancêtre noire (2003) ou un Body glorious (2006)

Critique parue dans la revue Los Muestros.

Remontant dans ses souvenirs, Albert Russo se livre à une autobiographie romancée à trois voix. Sandro et Florence, le couple, et David-Kanza, le fils adoptif. Ils prennent la parole tour à tour et les trois récits s'emboîtent tels des poupées gigognes. Le romancier disparaît derrière les protagonistes. Il change le nom de son père, de sa mère, et fait apparaître un troisième personnage, ceux-ci parlent tous à la première personne. La complexité de la relation entre l'écrivain et le narrateur, alors qu'il est l'auteur, sont autant de facettes de l'écrivain lui-même. Chacun se raconte mais n'est-ce pas Albert Russo qui se raconte lui-même ? L'écrivain se souvient bel et bien de son enfance, de sa jeunesse en Afrique, des exils et des migrances.

Le livre commence par l'histoire de Sandro, l'époux et le père, originaire de l'île de Rhodes alors sous domination italienne. Il quitte l'île pour le Congo belge en raison des difficultés financières éprouvées par sa famille. Premiers contacts avec l'Afrique, sa vie et ses paysages. Il parcourt le continent. Il fait venir sa soeur et ses frères. Puis éclate la deuxième guerre mondiale. Sandro ravitaille les troupes sud-africaines et rhodésiennes. Le citoyen italien qu'il était fournissant les troupes alliées, décida donc de demander la nationalité belge et de renoncer à la nationalité italienne. C'est à ce moment-là qu'il fit la connaissance d'une jeune anglaise du nom de Florence, sa future femme, qui vivait à Salisbury en Rhodésie du Sud et passait ses vacances au Congo belge. Fiançailles. Mais il y avait un lourd secret que Sandro se devait de révéler à sa bien-aimée : « Et il y eut David-Kanza », le fils de son meilleur ami Daniel et d'une africaine adopté par le futur époux de la ravissante jeune anglaise. Cette divulgation provoque une rupture-momentanée des fiançailles. Le mariage aura bien lieu et ce sera un voyage à travers une partie du Congo et le début d'une vie de couple avec la naissance d'une petite fille prénommée Sarah-Astrid puis quelques temps plus tard d'une autre appelée Myriam-Dalia. Le jeune David-Kanza viendra alors rejoindre la famille.

Ce furent les années les plus heureuses sur le plan familial mais bien vite l'horizon va s'assombrir et il faudra partir : « le ciel s'obscurcissait avec de sombres présages » (p.66). Avenir chaotique du Congo après son indépendance, puis, quelques années plus tard, ce seront les massacres au Ruanda-Urundi devenus indépendants. Florence et Dalia ayant donc pris les devants, elles s'envolèrent pour l'Italie, pour Milan plus précisément, puis s'installèrent à Monza. Le reste de la famille suivra plus tard. Il faudra s'habituer à une nouvelle vie et au climat continental de Lombardie.

Le livre se poursuit par l'histoire de Florence, l'épouse et la mère née en Rhodésie. « Florence, la rhodésienne » commence son histoire à son arrivée en Italie, à Monza donc, après avoir quitté l'Afrique. Premiers contacts peu faciles avec l'Italie du Nord, ce nouveau pays : climat humide et brumeux, barrière linguistique, habitudes de vie. Tristesse et désarroi. Florence sait très bien, elle qui est née en Afrique, que l'avenir de ce continent n'est guère prometteur et qu'un retour éventuel n'est pas envisageable à court terme. Le choix de l'Italie, cependant, s'avérait judicieux car c'était le pays d'où était originaire son époux Sandro. Quant à l'Angleterre, elle connaissait mal ce pays, ses rares visites l'avaient « déprimée. » L'installation se fera petit à petit, ponctuée par les allées et venues régulières de Sandro, d'Astrid et de David-Kanza. L'Italie deviendra LEUR pays mais Florence gardera toujours la nostalgie de l'Afrique : sa jeunesse passée là-bas, ses activités musicales, sa rencontre avec celui qui allait devenir son époux, sa vie familiale heureuse jusqu'au décès de l'un de ses frères dans un accident de voiture.

Enfin le troisième récit, celui de David-Kanza, il s'agit de son journal. Celui-ci débute à Monza, David-Kanza y ayant rejoint sa famille. Il fait, lui aussi, connaissance avec l'Italie mais il est bien vite conquis, Milan l'étonne et le ravit. Il se raconte. Il naît au début des années 40 dans un village de la province de Kivu au Congo belge. Son père biologique, ami de Sandro, ne voulut pas le reconnaître et fut donc adopté par Sandro lui-même. Adopté certes, mais jamais coupé de ses racines africaines. Il lui faudra, néanmoins, prendre ses repères dans la maison d'Usumbura au bord du lac Tanganyika, là où le soleil jouait, à son coucher, avec des couleurs qui n'auraient pas été pour déplaire à Van Gogh. Il évoque les mets savoureux confectionnés par le cuisinier, son éducation à l'école laïque après plus de douze années passées au sein de sa tribu. Il fait aussi connaissance avec le cosmopolitisme dans lequel vit sa famille d'adoption. Jours heureux mais aussi jours douloureux où David –Kanza doit faire face aux préjugés, aux discriminations teintées de paternalisme, au racisme. Il admet finalement, avec sagesse, que tous les peuples du monde sont racistes. Ses grands-parents maternels ne l'ont-ils pas été vis-à-vis de Sandro ? Ce penchant exige, selon lui, un constant travail sur soi. Il constate également que sa patrie (l'est du Congo) est aujourd'hui devenu un immense cimetière. Il fait un « constat apocalyptique » (p.183) alors qu'il rêvait d'une fédération belgo-congolaise. Mais « les années ont passé, la mort et la maladie se sont répandues sur toutes les régions de l'Afrique où [sa] famille a résidé. » (p.193)

Le livre d'Albert Russo commence par la mort de Sandro, l'époux, et s'achève par la mort de Sandro, le père adoptif. La boucle est ainsi bouclée.

Loin de tout exotisme facile, Sandro, Florence et David-Kanza parlent de « leur » Congo qui est peut-être aussi celui de notre écrivain et de certains africains. Dans ce cinquième volet de son oeuvre africaine, l'auteur de « Sang mêlé », «L'Ancêtre noire », « Eclipse sur le lac Tanganyika » et « Le Cap des illusions », recompose, à travers ces trois personnages, une Afrique qu'il a si bien connue et fait ainsi part de ses réflexions sur la colonisation, la décolonisation et l'exil, et ce, au travers d'une peinture familiale et de témoignages actuels. Le lecteur sera sensible à ce kaléidoscope, à cette histoire à la fois douce et âpre. Albert Russo nous invite à un douloureux et beau voyage en terre d'Afrique. Il faut faire ce voyage !





 


DU MÊME AUTEUR:

Éclats de malachite, éditions Pierre Deméyère, Bruxelles, 1971.
La Pointe du Diable, éditions Pierre Deméyère, Bruxelles, 1973.
Mosaïque new-yorkaise, éditions de l'Athanor, Paris, 1975.
Le Cap des illusions, éditions du Griot, Paris, 1991.
Dans la nuit bleu-fauve / Futureyes, Le Nouvel Athanor, Paris, 1992.
Éclipse sur le lac Tanganyika, Le Nouvel Athanor, Paris, 1994.
Venitian Thresholds, Bone & Flesh Publications, USA, 1995.
Painting the Tower of Babel, New Hope International, GB, 1996.
Zapinette vidéo, éditions Hors Commerce, Paris, 1996.
Poetry and Peanuts, Cherrybite Publications, GB, 1997.
L'Amant de mon père, Le Nouvel Athanor, Paris, 2000.
Zapinette à New York, éditions Hors Commerce, Paris, 2000.
Beyond the Great Water, Domhan Books, USA/GB, 2001.
Unmasking Hearts, Domhan Books, USA/GB, 2001.
The Age of the Pearl, Domhan Books, USA/GB, 2001.
Zapinette chez les Belges, éditions Hors Commerce, Paris, 2002.
L'Ancêtre noire, éditions Hors Commerce, Paris, 2003.
La Tour Shalom, éditions Hors Commerce, Paris, 2005. .... la liste est plus longue ...

Extraits du roman EXILS AFRICAINS - Florence la Rhodésienne:

(voir lien editeur Ginkgo)

Les dernières phrases de Daviko renvoyèrent mes pensées vers cette Afrique qui m'avait vue naître et évoluer dans un bonheur qui semblait peu à peu se soustraire à bon nombre de ses habitants, maintenant que les peuples se défaisaient du joug des colonisateurs ; la Rhodésie étant encore dirigée par les Blancs tandis que l'Afrique du Sud poursuivait sa politique inhumaine d'apartheid.

Cependant, je ne pouvais pas nier que le pays où j'avais grandi m'avait offert une enfance et une jeunesse qui, si elles étaient loin de baigner dans l'opulence – mon père était un simple fonctionnaire de l'État et ma mère travaillait à la bibliothèque municipale de Salisbury –, étaient douces et faites de ces joies et de ces peines que connaissent les gens ayant un vrai toit sur leur tête, sans souci du lendemain. Nos vacances se réduisaient chaque année à quelques jours pris soit chez des amis fermiers, près d'Umtali, soit à Bulawayo, la deuxième ville du pays, où nous avions une cousine, laquelle nous emmenait admirer les roches gigantesques des Matopo alentour.

C'est sûr que par rapport aux Africains nous étions des privilégiés ; ils n'avaient pas le droit de vote mais ils avaient leurs écoles et, comme celles des Blancs, celles-ci étaient gratuites, et surtout ils bénéficiaient d'une relative bonne santé et ne souffraient pas de famine comme tant des leurs dans les pays 'libérés'. Et ce n'est que beaucoup plus tard, alors que je commençais moi-même à gagner ma vie en travaillant dans une plantation de tabac aux abords de la ville, que je me suis payé mes premières vacances de plage à Beira, au Mozambique, et l'année suivante dans la province du Cap, expérience que je répéterai jusqu'à mon voyage au Congo Belge où je rencontrai Sandro.

Contrairement à ma mère, qui avait la nostalgie de l'Angleterre, mon père se sentait Rhodésien jusqu'à la moëlle et les Îles britanniques demeuraient pour lui un pays de plus en plus lointain où il n'avait plus envie de retourner. C'est ici, en terre africaine, qu'il se sentait chez lui et voulait mourir. Et nous, les enfants, tous trois nés à Salisbury, étions de son avis.

Mes deux frères, Ronald et Jonathan, fréquentaient l'école des garçons, Prince Edward et moi la Girls High School – l'enseignement n'était pas encore mixte à cette époque.

Ronald, notre aîné, avait une voix magnifique et chantait dans le chœur de l'école, tandis que moi j'étais douée pour le piano. J'aimais tant cet instrument que j'obtins une bourse et poursuivis mes études de piano jusqu'à ce que la Royal Academy of Music me gratifie de ce diplôme tant convoité.

Tout en travaillant, le week-end je donnais des concerts dans la capitale et quelquefois aussi j'allais jouer dans les deux autres villes les plus importantes du pays. Cela me permettait de rencontrer des gens intéressants ainsi que des musiciens, même si je savais que je ne pouvais en faire une vraie profession, à moins de partir m'installer en Angleterre, ce qui ne m'attirait aucunement. 

Ronald, entre-temps, avait commencé à chanter à la radio en tant que ténor ; il a même gravé trois disques 78 tours, reprenant des airs d'opéra, aussi bien en anglais qu'en italien. J'en possède encore un exemplaire de chaque.

Quant à Jonathan, plus jeune que moi de deux ans, il était le boute-en-train de la famille, c'était de lui que je me sentais le plus proche. Quel farceur, notre petit frère ! J'étais sa proie favorite car il adorait me faire peur. Il se glissait sous mon lit la nuit, pour en sortir une fois la lumière éteinte et faisait des petits bruits peu rassurants qui s'intensifiaient progressivement, comme de chuinter à l'instar d'un cobra ou de pousser des feulements de lion aux aguets, et je sursautais en criant, ameutant la maisonnée. Une autre fois il avait réussi à placer un seau d'eau en équilibre sur la porte qui menait aux toilettes. Ce seau m'était destiné mais, malheureusement pour mon frère, mon père me précéda et reçut la cargaison liquide sur sa tête. Jonathan reçut une raclée retentissante dont nous allions tous nous souvenir et, après cette correction, il évita tous les endroits de la maison... sauf ma chambre à coucher, le chenapan !

 

Le premier malheur qui frappa notre famille fut la mort inopinée de Ronald à la suite d'un accident de voiture. Il travaillait depuis quelques années dans une usine de vêtements masculins, laquelle fournissait en uniformes les Autorités, entre autres. Son patron l'avait récemment promu directeur de production et, à notre double joie à tous, il venait de nous annoncer ses fiançailles avec Suzy Smith, qui avait été autrefois dans la même classe que Doris Lessing, l'écrivaine mondialement connue. Je me souviens vaguement de cette dernière, elle était un peu plus âgée que moi et restait souvent en retrait de ses camarades de sorte que, sans vraiment nous parler, nous nous saluions en ville lorsque nous nous croisions soit dans un grand magasin comme Babour's soit au cinéma, l'une de mes sorties favorites avec les pique-niques que nous organisions un dimanche par mois, au bord du lac McIlwaine situé à une demi-heure de route de Salisbury.

La disparition de mon grand frère nous plongea tous dans une tristesse inexprimable et ma mère dans une profonde dépression, de laquelle elle ne sortit, péniblement, que deux ans plus tard.

L'une des conséquences de cette tragédie a été que je me suis rapprochée de Suzy, la jeune fille qui aurait dû devenir ma belle-sœur. Et ce fut grâce à elle que je trouvai un poste de secrétaire dans une plantation de tabac non loin de la capitale car sa meilleure amie, Maya, d'origine russe, était la fille du propriétaire de la plantation ; elle y travaillait d'ailleurs au même titre que n'importe quel autre employé.

M. Kislov, son père, était aussi sévère qu'il était juste et ne faisait aucune différence entre ses employés, qu'ils fussent étrangers ou bien membres de sa propre famille. Son fils aîné, Sacha, s'occupait lui de la comptabilité ainsi que de la vente aux enchères des feuilles de tabac. J'y assistais avec plaisir et fascination, le plaisir de voir cette plante, fruit de la terre rhodésienne, présentée aux plus offrants après avoir traversé les diverses étapes de conditionnement, depuis l'essorage des feuilles jusqu'à leur découpe une fois séchées. Le hangar où se réunissaient les clients potentiels était embaumé de cette forte odeur de tabac qui s'apparentait à celle d'un cuir encore jeune et à peine tanné, si différente de celle, empestante, d'une cigarette que l'on grille.

J'étais fière de contribuer dans mon humble mesure au succès de l'entreprise, car nous exportions notre tabac, réputé pour sa grande qualité, à d'importants fabricants de cigarettes anglais et américains.

Comme nous tous, en ce temps-là, je n'avais aucune idée que fumer pouvait nuire à la santé, provoquant le cancer des poumons. Et lorsque j'ouvre de vieux magazines et regarde les anciennes réclames (ancêtres de la publicité), montrant des stars telles que John Wayne, Gregory Peck, Audrey Hepburn ou Elizabeth Taylor, vantant les qualités – on parlait même de bienfaits – de telle ou telle marque de cigarettes, je me rends compte à quel point la médecine a évolué et combien elle peut encore nous réserver de nouvelles et surprenantes surprises.

Suzy, Maya et moi sommes bientôt devenues toutes trois inséparables.

Au début, je me rendais au travail à vélo et il fallait alors que je me lève dès 5 heures du matin pour être à l'ouverture de l'entreprise. Lorsque Maya et moi sommes devenues amies, elle me proposa de venir me chercher en voiture, ce qui me soulagea grandement. Elle possédait une Morris Minor vert céladon qui nous était à la fois bien utile et agréable car le week-end elle nous régalait de belles escapades dans les alentours de la capitale. Je souris aujourd'hui en pensant à cette petite auto dont l'avant me faisait penser à Mickey Mouse, les oreilles en moins. Elle avait un moteur ronronnant qui me berçait mais, dès que nous attaquions la moindre colline, elle devenait poussive et j'avais toujours un peu peur qu'elle ne glisse vers l'arrière et nous entraîne dans le ravin.

J'étais si bien traitée par toute la famille Kislov – ils m'invitaient parfois à dîner les samedis soir et insistaient pour que je reste la nuit chez eux, partageant la chambre de Maya – que je me sentis bientôt faire partie de leur clan.

Un jour, Maya me fit une confidence qui à la fois me surprit et me flatta.

"Tu ne t'es jamais rendu compte de quelque chose au sujet de Sacha ?" me questionna-t-elle en guise de préambule.

"Oui, je m'entends très bien avec lui, comme c'est le cas avec toi et ton père et nous travaillons tous en bonne intelligence. C'est vrai qu'il est délicat et très attentif aux personnes, pour un garçon, comparé en tout cas aux jeunes Anglais, qui sont plus portés, eux, sur les sports." répondis-je, sans me douter de ce qui allait suivre.

"En fait, il ne sait comment l'exprimer, mais il a un faible pour toi." m'avoua-t-elle.

Je fus ébahie d'entendre cette nouvelle car j'aimais bien Sacha et je l'appréciais, mais jamais ma pensée n'était allée plus loin. C'était un garçon droit et consciencieux et il n'était pas mal physiquement : grand, assez costaud, avec un visage ouvert et très slave – ses pommettes, d'un rouge vif, étaient saillantes – et il avait des yeux noisette légèrement bridés. C'est vrai qu'il avait un certain charme, mais il n'en jouait pas. J'étais convaincue que toute sa vie tournait autour de l'entreprise et qu'il voulait encore s'affirmer avant de penser à se marier et à fonder une famille. Il n'était pas coureur et, lors des rares soirées dansantes auxquelles il nous accompagnait chez l'une ou l'autre de nos copines, il semblait s'ennuyer. Les conversations 'futiles' et les commérages ne l'intéressaient guère.

Je ne sus que répondre à Maya.

"Ces choses arrivent plus souvent que tu ne le penses. Mais ne te casse pas la tête, prends ton temps pour réfléchir et si tu veux nous en reparlerons.", fit-elle

Bien sûr, mon regard sur son frère ne pouvait que changer après cette révélation et je commençai à le considérer sous un angle différent, faisant attention à des détails que j'avais autrefois négligés, comme à sa façon de s'habiller, toujours propre, mais sans recherche, avec des chemises de couleur ivoire qu'il changeait deux fois par jour – c'était par le col, impeccable et parfaitement amidonné que je le remarquai car il transpirait abondamment –, de grosses chaussures marron, couvertes de poussière qu'il portait pour le travail, tandis qu'à l'heure de fermeture il les échangeait contre des mocassins à l'italienne, non sans être passé par la salle d'eau à l'arrière de l'officine et avoir enfilé ses vêtements du soir. Il en ressortait, délicatement parfumé au talc, en bras de chemise, sans jaquette, mais avec une cravate beige ou bleu ciel nouée autour du cou. C'était un rituel chez lui que ni son père ni sa sœur ne suivaient – eux comme moi attendions de rentrer à la maison pour nous rafraîchir et nous glisser dans des habits plus confortables. Malgré la rudesse de son travail – comme je l'ai dit plus tôt, il devait contrôler les diverses étapes de conditionnement du tabac, aboutissant au séchage et à la découpe calibrée des feuilles, puis assister aux enchères, lesquelles rassemblaient les fermiers des environs, un exercice qui n'était pas de tout repos et au cours duquel les voix fusaient dans une cacophonie parfois assourdissante ; en fin de semaine il devait également distribuer la paie aux ouvriers tout en écoutant les doléances de certains d'entre eux; il se comportait toujours avec un grand calme, ne s'énervant jamais. Et il souriait très rarement, comme si les responsabilités qui lui incombaient étaient trop sérieuses pour lui permettre une quelconque velléité de gaité. Sa sobriété et sa droiture étaient par contre reconnues de tous et, dès qu'un litige éclatait avec l'un ou l'autre des employés, c'était à lui que l'on faisait appel plutôt qu'à son père, dont la sévérité proverbiale en effrayait plus d'un malgré le fait qu'il traitait son personnel avec justice.

Je me demandais alors quelle place je pouvais avoir dans l'esprit ou le cœur de Sacha, lui qui semblait ne s'intéresser qu'à l'entreprise familiale. Ce fut Maya qui engagea le processus d'un rapprochement entre lui et moi. Un samedi soir que je logeais chez eux, après que les parents se furent retirés dans leur chambre, devant le poêle du salon où crépitait un feu doux et rassérénant, Maya s'adressa sans ambages à son frère :

"Tu n'avais pas quelque chose à annoncer à Florence, tu sais, ce dont tu m'as encore parlé ce matin ?"

Le visage tanné de Sacha s'empourpra soudain comme celui d'un clown dont les joues sont peinturlurées en rouge. Il me regarda en bégayant : "C'est que... c'est que je ne veux pas précipiter les choses."

"Écoute, Sacha, nous ne sommes plus des gosses,", fit Maya avec à la fois de la bonhomie et une certaine fermeté, "cela fait des semaines que tu m'en entretiens ! Vas-y, ouvre-toi, ce que tu as à dire est tout à fait naturel !"

Je regardai ce grand échalas perdre tous ces moyens, lui qui d'habitude conseillait et commandait des dizaines d'êtres humains avec une assurance bienveillante,.

"Bon", s'impatienta mon amie, "c'est moi qui le lui annoncerai." Puis, se tournant vers moi, elle dit : "Ma chérie, Sacha éprouve des sentiments très sincères à ton égard. Et il voudrait te fréquenter afin de mieux te connaître."

"Pourquoi, pas ?", fis-je, esquissant un sourire timide à l'endroit de son frère. Celui-ci me lança un regard presque étonné et je vis ses traits lentement se détendre. "On peut toujours essayer", poursuivis-je, "avec l'esprit ouvert, mais sans contrainte. Et si ça ne marche pas, on restera les très bons amis que nous sommes."

Cette dernière phrase fit tiquer le jeune homme tout en le rassurant. Il y avait donc de l'espoir.

Nous passâmes le reste de la soirée à trois – ce fut moi qui insistai pour que Maya reste car j'avais aussi besoin de cette transition –, ébauchant des projets de sortie, voire de vacances au Mozambique proche ou à Durban en Afrique du Sud, sur la côte de l'Océan Indien. J'insistai pour que Maya nous chaperonne car à cette époque il n'était pas convenable qu'un jeune homme et une jeune femme non encore mariés s'en aillent seuls à l'étranger. Cette perspective plut à Sacha et dès lors il se montra plus bavard, allant jusqu'à nous raconter quelques blagues, par ailleurs toujours très sages. Je n'avais jamais vraiment ri franchement devant lui, ce qui n'était pas le cas avec Maya, qui, elle, était le boute-en-train de la famille. ......

Extraits du ‘Journal de David-Kanza’ du roman EXILS AFRICAINS d’Albert Russo:

Je suis né au début des années quarante dans un village de la province du Kivu, perché sur une colline, à une cinquantaine de kilomètres de Bukavu, la jolie capitale provinciale.
Mon père biologique, je ne l’appris en fait qu’à la mort de ce dernier, était un ami d’enfance de Sandro Romano-Livi mais, comme, pour des raisons qui me furent expliquées ultérieurement, il ne pouvait ou ne voulait pas me reconnaître, Sandro Romano-Livi décida de m’adopter, assumant vis-à-vis de moi la responsabilité d’un père véritable.

À la suite de leurs entretiens, après moult palabres dont certaines assez houleuses, mes grands-parents maternels lui avaient imposé comme condition que je reste au village jusqu’à mon initiation – celle où tout jeune adolescent se faisait circoncire, comme le voulait la tradition bantoue. En contrepartie mon père adoptif pouvait quand il le désirait venir nous rendre visite, à moi, Mama Shumani et la famille, ou m’emmener chez lui pendant les vacances scolaires. De son côté papa Sandro avait insisté pour que je fréquente l’école de la mission catholique proche du village afin que j’apprenne, en dehors du kiswahili, ma langue maternelle, le français, le calcul et les sciences. Par la suite je dus aussi y ajouter le néerlandais, obligatoire dans les grandes classes, même à la colonie. Les Congolais récalcitrants s’en souvinrent au moment de l’Indépendance du pays, lorsque les Belges et les autres Européens furent obligés de fuir le pays, de peur d’être massacrés par les mutins de la Force Publique. Avant d’atteindre le ferry qui devait les convoyer de Léopoldville à Brazza, vers la sécurité, de l’autre côté du fleuve Congo, certains de ces mutins firent la différence entre les francophones et les Flamands et des scènes eurent lieu, aussi pénibles que loufoques. Et l’on entendait des Congolais insulter ces derniers tout en les frappant : “Vous, sales macaques de Flamingants, attendez derrière, potferdek de nom de Dieu !”

Et les malheureux, entre pleurs et soupirs, avant de monter à bord se faisaient rudoyer et extorquer le peu d’économies qu’ils possédaient. Je ne parle évidemment pas de ces pauvres gens qui ont été dépouillés puis assassinés dans leurs fermes ou en brousse ni des femmes, voire des fillettes et même des nonnes, violées et laissées pour mortes. Les plus chanceux – et il y en eut partout où des luttes tribales ressurgirent, près d’un demi-siècle plus tard – furent sauvés grâce au courage de leurs loyaux serviteurs africains qui risquaient de se faire tuer eux aussi.

Je suis, je le reconnais, un des privilégiés du système colonial, ce qui n’empêche pas que j’ai souffert du racisme de part et d’autre, certains autochtones me considérant comme un traître à la solde du colonisateur et les Blancs comme un ‘impur’ qui ne ferait jamais partie de leur ‘caste’ supérieure, celle qui se targuait d’être venue en Afrique pour apporter la civilisation. Le mot métis ou mulâtre avait toujours une connotation négative et sentait le péché de luxure et, plus que le simple adultère, elle évoquait le fait de l’Européen qui s’était abaissé à coucher avec une négresse, donc avec une femme sensée être primitive, avec laquelle la notion de relations amoureuses était exclue car elle ne pouvait servir que d’exutoire sexuel. Elle comptait même moins qu’une prostituée européenne.
Mais j’ai su, par ma propre expérience durant toute mon enfance, que Mama Shumani échappait à cette ‘règle’ sinistre. Si mon père n’était pas amoureux d’elle, du moins la considérait-il avec affection et respect, lui offrant, à chacune de ses visites parmi nous, des cadeaux qu’elle appréciait. Lorsqu’il venait au village pour me voir, il prenait son temps car, une fois les politesses d’usage échangées, il s’asseyait à l’africaine pour palabrer avec tous les membres de la famille. Il parlait couramment le kiswahili, ce qui le rapprochait encore un peu plus de mes grands-parents maternels.
Quelquefois, durant la saison des pluies, lorsqu’un orage éclatait et que la route devenait impraticable, papa Sandro était invité à passer la nuit chez nous. Il dormait alors dans une hutte avec moi, tandis que Mama Shumani rejoignait l’une de ses sœurs.
C’est ainsi qu’il a assisté à nos réunions nocturnes autour du feu et qu’il a appris ce qu’étaient les chantefables, joli nom qui désigne les contes romanesques entrecoupés de cantilènes. Ce sont des complaintes dont l’auditoire reprend les refrains. Ces chantefables, qui mêlent prose et poésie, en appellent au merveilleux et s’insèrent dans le cours de la vie quotidienne, leur but étant d’apaiser les âmes après une longue et harassante journée de labeur, mais aussi de charmer les jeunes filles. Cette coutume se retrouve dans toute la région des Grands Lacs, tant au Rwanda et au Burundi, qu’au Kivu tout proche, d’où je suis originaire.
J’aime en particulier l’un de ces poèmes, une berceuse en réalité, que ma mère me chantait lorsque j’étais petit.

Ne pleure pas, mon fils,
Le temps guérit toutes les blessures.
Tes larmes vont bien vite sécher,
Car la lune suit toujours le soleil.

Mange ta banane et ton manioc,
Et cesse de pleurer, mon chéri,
Car, depuis la nuit des temps
Et pour les siècles à venir,
La lune continuera de suivre le soleil.

Lorsque, au seuil de l’adolescence, qui coïncidait avec la période de mon initiation, je commençai à m’intéresser aux filles, j’écoutais avec plus d’attention les histoires les concernant. L’une d’elles, intitulée ‘Le chant des filles d’honneur’, me reste en mémoire.

Belle promise, tu n’as pas à pleurer,
Ton mariage t’apportera du bonheur.
Console-toi, car tu auras un mari gentil et fidèle.
Et comme ta mère et ta tante avant toi,
Tu auras de nombreux enfants :
Deux garçons, trois filles et même davantage...
Résigne-toi donc, fais comme les autres.
L’homme n’est pas un léopard,
Un mari n’est pas la foudre,
Ta mère a été la femme de ton père ;

Le travail ne te tuera point,
Tu ne mourras pas de moudre le grain,
Ni de faire la vaisselle ou de récurer le chaudron.
Personne n’a jamais été tué à ramasser du bois
Ou à laver les vêtements.

Ce n’est pas nous qui t’avons chassée,
Nous n’avions pas voulu te voir partir ;
Nous t’aimons trop pour cela.
C’est ta beauté qui en est la cause,
Car tu es vraiment magnifique...
Un sourire derrière tes larmes ?
À la bonne heure !

Fais tes adieux, vite,
Ton futur mari arrive
Et déjà tu n’as plus besoin
De nos consolations.

 

Cependant que Mafleur et ses deux filles m’accueillaient en leur sein avec une joie non feinte, Mama Shumani me vit quitter le village dans une profonde tristesse – ce fut bien entendu un sentiment que je partageai car je quittais pour de bon ce village du Kivu où j’avais été élevé, entouré de la tribu et de l’affection des anciens, en même temps je disais adieu à un mode de vie ancestral dont la collectivité et non l’individu constituait le pivot.
Au début, la grande ville qu’était Usumbura – tout est relatif : à l’époque, celle-ci me semblait immense, comparée au village, puis, beaucoup plus tard, lorsque je découvris Milan, elle me parut toute petite – m’effraya autant qu’elle me fascina.

Il me fallut bien une année pour trouver mes repères, d’abord à la belle maison sur la colline, dont le style moderniste évoquait l’architecture de Frank Loyd Wright et que papa Sandro avait fait construire par un entrepreneur italien selon les plans et la décoration choisis par Mafleur.
Pour la première fois de ma vie, j’avais une chambre à moi seul et elle dominait un paysage grandiose : le lac Tanganyika, ourlé de montagnes tout aussi majestueuses, qui virait du bleu-gris au mauve dès que le soleil s’éclipsait après avoir embrasé de ses couleurs incendiaires, dans une palette de rouges, de jaunes et d’oranges qui auraient ébloui Van Gogh, toute l’étendue, comprenant la ville basse, le centre commercial, le quartier asiatique avec sa jolie mosquée turquoise et son petit temple hindou chargé de statues bariolées, le port où étaient débarquées les marchandises en provenance de l’Europe, de l’Amérique et de l’Asie qui transitaient par Kigoma (aujourd’hui en Tanzanie) et les rizières à l’est, jusqu’à englober Uvira dans le lointain, petite localité congolaise qu’avant les événements tragiques que connut notre grand voisin l’on fréquentait le week-end, pour déjeuner au restaurant de la plage après une longue baignade. Tant par sa grandeur que par sa profondeur, le Tanganyika ressemblait plus à une mer qu’à un lac ; n’est-il d’ailleurs pas le deuxième au monde après le Baïkal ? Et lorsqu’il devient houleux, ses vagues atteignent plusieurs mètres de hauteur. Même le sable y est fin et blond.

Un dimanche nous fûmes tous surpris par une odeur nauséabonde dont nous ne connaissions pas l’origine, jusqu’à ce qu’un nageur hurlât :
“Regardez cet énorme tronc là-bas, qui vient à la dérive !”
Ce qu’il crut être un tronc était le cadavre boursouflé d’un crocodile qui flottait, ventre à l’air, en répandant alentour une puanteur insupportable. Tout le monde se précipita, qui vers la plage, qui vers la terre ferme, afin de l’examiner, mais bien vite l’assemblée de curieux se dispersa en se bouchant les narines et ceux qui étaient encore en maillot de bain, écœurés, allèrent se rhabiller.
Les incidents provoqués par les crocos à l’encontre des humains étaient rares car chaque espèce restait dans son pré carré. Cela ressemblait à un accord tacite. Ainsi, nous avions nos plages et les sauriens les leurs et personne n’empiétait sur l’intimité de l’autre. Dans le cas cité plus haut, le cadavre avait dû être emporté vers le large d’Uvira après une violente tempête. Il y avait eu toutefois quelques cas d’accidents mortels : des étrangers qui étaient tombés à l’eau en faisant du ski nautique et s’étaient fait happer par un crocodile. Trop bravaches pour écouter les conseils des locaux, ils l’avaient payé de leur vie.

Une fois tous les deux ou trois mois, le Cercle Nautique organisait une croc-party et ses membres, dont papa Sandro, s’y rendaient, pour se délecter de la viande grillée de cet animal préhistorique, dont ils comparaient la chair à celle du poisson, mais en plus ferme et plus corsé. Ni moi, ni Mafleur, ni les filles n’allions à ces barbecues très spéciaux. Je dois cependant tirer mon chapeau à papa Sandro, qui avait goûté à tout, ou presque tout ce que la forêt, la savane ou le lac pouvaient offrir comme nourriture. Ainsi, il avait mangé du singe, du phacochère, de l’hippopotame, de l’éléphant (surtout la trompe), du serpent, et même des sauterelles, sans compter tout le gibier dont l’Afrique regorge.
“Va faire ce genre d’agapes loin de mes yeux !”, lui intimait Mafleur lorsqu’il lui demandait de l’accompagner à ces repas, elle qui détournait le regard lorsque nous mangions du filet américain – elle s’arrangeait toujours à ce moment-là pour aller à la cuisine, prétextant qu’elle devait surveiller le plat suivant. Et là, tous les quatre, nous raffolions de cette spécialité belge. “Un vrai mets de sauvage !” lançait-elle devant nos éclats de rire. Elle éprouvait le même dégoût pour le lapin, les cuisses de grenouille, les escargots, ainsi que pour le roquefort, ‘fromage moisi’ – ce qui est la stricte vérité, mais que c’est bon, étalé sur un toast ou du pain bis !
Le plus drôle était que Léonce, notre cordon bleu, excellait dans toutes ces préparations et que d’autre part il réussissait avec autant de maestria les quelques spécialités britanniques que Mafleur lui avait apprises. De celles-ci j’aimais surtout le steak and kidney pie, rognons et carrés de bœuf cuits dans de la pâte feuilletée, et pour le dessert il pouvait nous gratifier d’un splendide trifle pudding composé de génoise, de crème anglaise, de morceaux de banane ou d’ananas, et de gélatine aux fraises. Il nous régalait aussi de plats spécifiquement congolais, tels que la mwambe au poulet ou au mouton, cuite dans de l’huile de palme et assaisonnée d’épinards amers, d’oignons et de pili-pili si fort que la moindre miette vous faisait sauter au plafond, ou le cabri braisé accompagné de chikwangue, pain de manioc roui et moulé, parfait pour ramasser le jus de la viande. Et je ne m’étendrai pas sur son succulent riz indien au curry ou à la turque, ses dolmades grecs ou ses feuilles de vigne farcies, ni sur ses quatre-quarts moelleux, ses gâteaux au chocolat ou ses desserts au miel du Moyen-Orient qu’il cuisinait, en préparant lui-même tous les ingrédients de base – au tout début, lorsque papa Sandro habitait encore la brousse et qu’il n’y avait pas de boulangerie, Léonce faisait lui-même le pain. S’il existait un prix Nobel de la gastronomie, il l’aurait bien mérité.

Malgré sa dévotion à la famille et ses indéniables capacités culinaires, Léonce se montra plutôt récalcitrant à mon égard. Que je vienne habiter dans cette maison qu’il considérait aussi comme la sienne, comme toutes celles que papa Sandro avait louées dans le passé à travers le Congo et à présent, ici, au Ruanda-Urundi, –  
n’était-il pas indispensable à notre famille ? Papa Sandro le lui avait toujours fait sentir et Mafleur, elle, plus loquace, lui répétait à l’envi, “Que ferions-nous sans toi, Léonce ?”– et même s’il logeait derrière, à la boyerie, il me considéra tout de suite comme un intrus car on ne lui avait pas demandé son avis. Et Léonce avait un avis sur tout. Il fallait le consulter lorsqu’il s’agissait d’embaucher un nouveau jardinier ou un employé de maison qui le seconderait dans ses tâches ménagères, notre homme étant bien plus qu’un serviteur ou un factotum. Il était luba, ne l’oublions pas, et les Lubas avaient la réputation d’être de fiers guerriers, avec qui les autorités coloniales devaient compter. Beaucoup d’entre eux étaient réquisitionnés pour la Force Publique ou devenaient kabobe (policiers).

 

Palmarès du Concours Europoésie
UNICEF 2013

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Sang mêlé ou ton fils Léopold Adopted by an American Homosexual in the Belgian Congo
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La tour shalom I-sraeli Syndrome
Leodine L'africaine Leodine From The Belgian Congo
L’Ancêtre noire  
Eclipse sur le lac Tanganiyaka  
Le cap des illusions  
Mémoire d'un Fils De Nazis  
Zapinette chez les Belges Zapinette Baguette and Tagliatelle

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Ce film en anglais de 100 minutes
correspond au livre : SANG MÊLÉ

Ce film en anglais de 90 minutes correspond au livre :
EXILS AFRICAINS
 

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Delcol Martine