Le Pari Congolais - Auteur André de Maere

Le 30 juin 1960, la Belgique accordait l’indépendance au Congo.

Le 30 juin 1960, la Belgique accordait l’indépendance au Congo.

André de Maere avant son départ pour le Congo
André de Maere avant son départ pour le Congo

Le 30 juin 2010,  la République Démocratique du Congo a célébré avec faste son premier  « Cinquantenaire » ! Cet immense pays - plus de 80 fois la Belgique - auquel tant de liens nous unissent encore, commémora en effet ce jour là, le 50ème anniversaire de son accession à l’indépendance. Qu’est-ce qui a bien pu amener notre pays à mettre ainsi un terme à 52 années de « Travail et de Progrès » qui avaient fait du Congo, en si peu de temps, de l’avis de tous les observateurs à l’époque, une « colonie modèle » ?

Comment expliquer le fiasco de cette décolonisation précipitée ?

Qu’est ce qui a bien pu causer un écroulement aussi rapide de toutes les structures mises en place par les Belges, pour aboutir finalement à la faillite pure et simple du nouvel Etat ?

Ses immenses ressources auraient pourtant dû lui assurer une prospérité éclatante au lieu de le ravaler au niveau d’une « nation assistée », ne survivant que grâce à l’aide internationale ?

C’est ce que je vais tenter d’expliquer dans cet article.

Ayant vécu là-bas les dix dernières années d’existence du Congo Belge, en brousse avec ma famille, comme Administrateur Territorial, c’est donc de cet angle là, celui d’un « homme de terrain », d’un « broussard », que je vais vous livrer mes réflexions à ce sujet.

Dans les régions où j’exerçais mes fonctions, j’étais en effet bien placé pour observer, au fil des jours, dès ses premiers indices, l’évolution des mentalités qui allait inexorablement mettre un terme au « pacte social » que nous avions conclu avec nos administrés.

Le crépuscule des « dieux »  (1950 – 1955)

Mon premier contact avec l’Afrique remonte au mois de juillet 1950. J’avais appris par hasard au Ministère des Colonies où j’étais allé chercher quelques renseignements pour un mémoire sur l’habitat indigène au Congo, que n’ayant pas encore 21 ans, je pouvais aller y passer mes  vacances aux frais de l’Etat chez mon père, Administrateur Territorial au Kivu à cette époque.

Ce premier séjour ancra en moi la vocation d’y aller mettre en pratique, dans les rangs de la « Territoriale », ces idéaux de gouvernance que le Gouverneur Général Pierre Ryckmans avait si bien définis dans son livre « Dominer pour servir », dont la lecture m’avait passionné.

J’avais en effet surtout été frappé durant mon séjour par cette confiance empreinte de respect, que les congolais témoignaient alors aux Belges en général mais surtout aux Agents de la Territoriale, qu’ils vénéraient comme des « dieux » bienfaisants.
Le long des routes et sur les pistes que nous parcourions en voiture ou à pied dans les villages, les habitants enlevaient leur chapeau, nous acclamaient et agitaient les bras en signe de bienvenue. Les enfants accouraient tout joyeux à notre rencontre, spontanément et sans demander quoi que ce soit !

C’est un accueil tout aussi chaleureux qui nous attendait, mon épouse et moi, en avril 1952, au moment où le train qui nous amenait de Lobito en Angola au Congo, franchissait en pleine nuit le poste frontière de Dilolo.     

Après les mines renfrognées des noirs Angolais aperçus durant ce voyage, les visages joyeux et hilares des Congolais formaient un contraste tellement saisissant, qu’il ne pouvait refléter autre chose qu’un état de bien-être dans un pays où il faisait bon vivre.

Le « bien-être indigène » était en effet le souci primordial de l’Administration Territoriale, Elle y consacrait toute son énergie en veillant au bon fonctionnement des institutions et des juridictions coutumières, à l’hygiène des villages, à l’exécution des programmes agricoles et à l’entretien des voies de communication par où l’excédent de ces produits agricoles pouvait être acheminé vers les villes et autres grandes agglomérations ou être exporté hors du pays.

Chaque jour à 11h00, quand le clairon sonnait « au rapport », les autochtones pouvaient se présenter au Territoire pour déposer une requête, porter plainte contre un employeur ou une autorité coutumière, faire apposer dans leur livret d’identité un permis de mutation ou une mise à jour de leur état-civil, etc. L’Administrateur Territorial réglait les problèmes illico en convoquant les parties concernées et tranchait les litiges avec bon sens et équité.

L’Administrateur Territorial veillait aussi, avec le médecin de l’Etat ou l’agent sanitaire, au bon fonctionnement et à l’entretien des hôpitaux et des dispensaires, jusque dans les coins les plus reculés de sa circonscription. 

Pour être plus proches de leurs administrés, les Fonctionnaires Territoriaux devaient passer au moins 20 jours par mois en brousse, logeant dans des gîtes d’étape ou sous la tente, certains y séjournant même en permanence dans des postes détachés.

C’est ainsi qu’après quelques mois de formation au chef-lieu du Territoire de Rutshuru, j’ai été désigné pour le poste détaché de Bishusha avant d’être muté pour celui de Butembo où j’ai eu l’honneur d’accueillir le roi Baudouin lors de son premier voyage triomphal au Congo et d’où je suis rentré en congé en Belgique, à l’expiration de mon 1er terme de trois ans.
 
Cette époque allait voir venir le début de la fin d’une période de grâce et d’harmonie dans nos rapports avec les Congolais. Elle fut probablement la plus heureuse de notre épopée coloniale.

Durant cette période je n’ai en effet, à aucun moment, observé la moindre manifestation d’une velléité quelconque d’accéder à plus d’autonomie et encore moins à l’indépendance chez mes administrés. Il en était de même chez mes collaborateurs congolais, les Chefs coutumiers, les gradés de la Force Publique, les commis du Territoire et  les « évolués » comme on appelait alors ceux qui avaient adopté un mode de vie calqué sur celui des Blancs. Il régnait encore une confiance totale vis-à-vis de la puissance colonisatrice et une gratitude sincère pour la manière dont elle exerçait son autorité, pour le plus grand bien de tous.

Ce « pacte social » allait progressivement être remis en question et finir par voler en éclats !

Et voici que se lèvent les vents dont jaillira la tempête...  (1955 – 1960)  

                                                 
L’accueil délirant réservé au jeune roi Baudouin par les foules congolaises en juin 1955, a été perçu en Belgique et partout dans le monde, comme l’apothéose de cette « colonie modèle » qu’incarnait encore le Congo Belge à l’époque.

Ce voyage eut en tous cas l’effet salutaire de dérider notre souverain, qu’on surnommait alors le « Roi triste », en le libérant de ce lourd complexe de culpabilité qui le rongeait pour avoir été contraint de prendre la place de son « auguste père », le Roi Léopold III.

Les ovations délirantes des Congolais me laissaient toutefois perplexe, malgré leur caractère bon enfant. Ce n’était pas de cette façon qu’ils exprimaient habituellement leur attachement à ceux qui les gouvernaient. Quand à Rutshuru, le Mwami Ndeze, entrait dans son kraal pour y présider un Conseil de Notables, ceux-ci se levaient et se découvraient, tandis qu’au dehors, les villageois s’inclinaient respectueusement sur son passage en battant des mains.  

L’exubérance avec laquelle les Congolais acclamaient le Roi s’expliquait donc aussi par leur surprise de voir que le « grand chef des Blancs » n’était pas un homme d’âge mûr à la mine sévère, mais un très jeune homme, élégant, affable et souriant,. Ils le surnommèrent aussitôt « Bwana Kitoko » ou même « Mwana Kitoko » (*)

Sa popularité n’en demeura pas moins immense et persista jusqu’à l’indépendance er même longtemps après, jusqu’à sa mort. Les Congolais, fins observateurs, avaient en effet perçu d’emblée l’intérêt sincère qu’il leur portait et son réel souci d’améliorer leur sort.

Ce voyage marqua l’imaginaire populaire de telle façon que les Congolais en firent une étape cruciale dans l’évolution des rapports entre les générations. Le respect traditionnel réservé aux anciens commençait à s’estomper avec l’entrée en scène des jeunes sortis plus instruits qu’eux des écoles secondaires et qui furent dès lors surnommés : les « mwaka ya Baudouin »  (**)

Un autre effet de ce voyage fut de raviver l’intérêt de nos politiciens pour ce Congo lointain qu’ils avaient délaissé jusqu’alors et où ils se mirent à exporter leurs querelles belgo-belges !
Cette évolution s’était manifestée dès l’arrivée au pouvoir en 1954 d’une coalition impensable autrefois car jugée « contre nature », composée de libéraux et de socialistes.

Une déferlante de « pèlerins de la saison sèche » se mit à sillonner la colonie en tous sens. Les grandes villes virent nos partis politiques y ouvrir des « amicales » qui allaient jouer plus tard un rôle déterminant dans la politisation de la société coloniale. 

Et c’est ainsi que les Congolais, éberlués par toutes ces divisions dont ils n’allaient pas tarder à tirer profit, furent initiés aux « bienfaits » de la lutte des classes par nos syndicalistes, tant socialistes que chrétiens, ainsi qu’à la guerre scolaire entre réseaux confessionnel et officiel.

On vit ainsi à cette époque, dans une cité ouvrière de l’Union Minière du Haut Katanga, un chef syndicaliste belge haranguer la foule en levant un poing haineux en direction de la haute cheminée de l’usine qui dominait le paysage, au cri de : « Voilà l’ennemi à abattre ! ».

(*) « Le Grand Chef élégant » « Le jeune garçon élégant »  (**)  « génération Baudouin »
Au niveau de l’enseignement, jusque là une tâche bien assumée, mais aussi une chasse bien gardée des Missions, le ministre libéral Auguste Buisseret s’appliqua à étendre le réseau des  écoles non confessionnelles, rendues accessibles à tous les enfants du pays, noirs et blancs.

C’est alors que dans mon Territoire, j’entendis pour la première fois des Congolais me vanter les bienfaits de ces écoles « laïques » où ils allaient enfin pouvoir apprendre la même chose que les Blancs !

Le temps des conférences, des plans, manifestes et autres déclarations.

En 1955, le professeur J.Van Bilsen, qui enseignait à l’INUTOM, publia, notamment pour contrer les critiques de l’ONU, son fameux « Plan de 30 ans »où, pour la 1ère  fois, était évoquée l’accession progressive du Congo à l’indépendance. Un véritable tollé accueillit cette proposition, jugée totalement saugrenue et même subversive par les coloniaux indignés !

Du fond de mon territoire de brousse, où je ne voyais que trop bien tout ce qu’il restait encore à faire, avant de pouvoir considérer notre mission comme étant arrivée à son terme, j’avoue que je partageais cette incompréhension, même si je m’étais déjà rendu compte de la nécessité d’africaniser les cadres de notre administration sans plus tarder.

Pendant ce temps, un groupe d’évolués réunis autour de l’Abbé Malula, devenu plus tard le premier cardinal congolais, rédigeait le « Manifeste de Conscience Africaine ». Celui-ci non seulement soutenait le « Plan de 30 ans », mais appelait aussi les coloniaux de bonne volonté à s’y rallier tout en exigeant que les Congolais soient associés à sa mise en œuvre.

Le contexte international était devenu franchement anticolonialiste, une tendance que l’arrivée massive des pays nouvellement indépendants d’Asie et d’Afrique dans les réunions de l’ONU allait pousser à son paroxysme.
Le monde vivait alors dans un contexte de guerre froide opposant le bloc soviétique au bloc occidental. Conscients de leur force, ces pays nouvellement indépendants décidèrent alors de convoquer une grande Conférence des Nations Afro-asiatiques pour aider les colonies qui subsistaient encore, à acquérir elles aussi leur indépendance.

Comme l’Asie était le premier continent à avoir vu surgir tous ces nouveaux États qui avaient recouvré leur souveraineté aux dépens des anciennes puissances coloniales occidentales, la conférence siégea en Indonésie, à Bandung, durant le mois d’avril 1955.

La « Conférence de Bandung » a marqué l'entrée du Tiers monde sur la scène internationale.

Elle a condamné la colonisation et l'impérialisme , le régime de l'apartheid en Afrique du Sud et la France qui était alors la première puissance coloniale occidentale en Afrique.

Mais surtout, elle a appelé les pays encore colonisés à lutter vigoureusement pour obtenir leur indépendance, tout en privilégiant la solution pacifique par la négociation.

Le mouvement indépendantiste était lancé et rien ne pourrait plus freiner sa diffusion de plus en plus large, à travers toute l’Afrique.

Au Congo, les idées indépendantistes se répandirent aussitôt, d’abord dans les grandes villes, puis dans les cités ouvrières des grandes sociétés et dans les chefs-lieux de Territoire situés en milieu rural, où l’information était relayée par le réseau radiophonique du service postal.        

Les idées indépendantistes du manifeste de « Conscience africaine » allaient bientôt recevoir un appui inattendu, mais déterminant pour l’avenir de cette institution qui sans cela aurait sans doute aussi sombré dans la débâcle de l’époque postcoloniale, l’Eglise Catholique du Congo.

C’est en effet le 1er juillet 1956, lors de la clôture de leur cinquième conférence plénière, que les Vicaires Apostoliques du Congo Belge et du Ruanda-Urundi publièrent une déclaration où l’on put lire ce qui suit :

« L’Eglise n’a pas à se prononcer sur les modalités de l’émancipation d’un peuple. Elle la considère comme légitime dès lors qu’elle s’accomplit  dans le respect des droits mutuels et de la charité ».

Cette « déclaration des évêques » confirma la distance que l’Eglise catholique allait prendre à l’égard de l’Etat Colonial avec lequel elle avait toujours collaboré très étroitement jusqu’alors.
Aussi visionnaire qu’avait été l’ordination de prêtres africains dès le début de l’évangélisation du Congo, cette nouvelle approche allait bientôt se manifester sur le terrain par une attitude plus réservée des missionnaires à l’égard des fonctionnaires de l’Etat.

A Beni, les mêmes missionnaires qui peu de temps auparavant encourageaient encore leurs ouailles à ne pas manquer la messe dominicale en leur disant que j’y serais, allaient adopter désormais à mon égard une toute autre approche, certes toujours cordiale mais plus distante.

Il ne fut plus question non plus de recourir à mon « bras séculier » pour essayer de faire obstacle aux divorces entre catholiques, en voulant faire admettre le caractère indissoluble du mariage religieux par les tribunaux coutumiers, au motif que la coutume, évolutive par nature, aurait intégré cette règle du droit canon.

J’avoue avoir mal ressenti au moment même ce changement de cap. Je le considérais comme un lâchage au moment où nous aurions dû plutôt faire front ensemble pour éviter le pire. Ce n’est qu’après coup, en constatant que seule l’Eglise catholique avait non seulement survécu à la débâcle mais en était sortie plus vivante que jamais, alors que les autres « piliers » de la Colonie, comme la Force Publique et la Territoriale avaient été balayés, que je compris à quel point cette volte-face était réellement prémonitoire et donc pleinement justifiée.

Au rayon des « déclarations », il faut encore signaler celle du groupe de travail constitué par l’ancien Gouverneur Général Pétillon devenu ministre des Colonies, avec des représentants des partis politiques traditionnels (donc sans les communistes et les nationalistes flamands).

Cette « déclaration gouvernementale »devait annoncer en ces termes alambiqués dont les  compromis âprement négociés abusent souvent, la mise en place « d’une démocratie capable d’exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son indépendance ».

Le « message royal » diffusé à la radio le 13 janvier 1959, motu proprio, par notre souverain fut par contre, beaucoup plus direct : « Notre résolution est de conduire, sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix. ». Message reçu cinq sur cinq par les politiciens congolais !
A Beni, où j’exerçais alors les fonctions de Chef de Territoire, les « évolués » se réunissaient habituellement le dimanche après la messe au « Cercle Baudouin ». Ils m’invitaient souvent à les y rejoindre et on discutait alors en toute franchise et sans tabous, de l’avenir du pays.

Ils me faisaient part des grands espoirs que cette évolution des choses suscitait en eux,  mais aussi de leur crainte d’être livrés à l’arbitraire de nouveaux dirigeants, des « étrangers » à leur ethnie. Ils redoutaient surtout que ceux-ci n’aient pas ce souci de justice et d’impartialité dont nous faisions preuve dans l’exercice de notre autorité.

Ces sujets étaient également discutés et dans le même esprit, avec les autorités coutumières au cours des conseils de notables que je réunissais lors de mes tournées en brousse.

Tous nous disaient encore alors combien ils appréciaient ce que nous avions réalisé dans leur pays en si peu de temps et insistaient pour que nous poursuivions notre tâche avec eux, car il restait encore tant à faire pour y achever notre œuvre de développement durable.

Ces élections qui devaient instaurer la démocratie au Congo

L’« évolution des choses » qui suscitait tant d’espoirs chez mes amis «évolués » à Beni,  allait passer à la vitesse supérieure au cours de l’année 1958 pour réellement s’emballer dès janvier 1959 et finir par dérailler complètement en 1960, quelques jours à peine après la proclamation de l’indépendance.

De nombreux Congolais eurent en 1958, l’occasion de venir pour la première fois en Belgique comme hôtes du Gouvernement belge, des Missions, des entreprises industrielles et sociétés commerciales,  pour y visiter l’Exposition universelle de Bruxelles.

Environ 700 invités avec parmi eux des chefs coutumiers dont le Mwami Ndeze de Rutshuru, des journalistes comme Evariste Kimba et Joseph Mobutu, des gradés de la Force Publique, des prêtres, religieux, catéchistes, pasteurs et des chorales entières, des contremaitres et des employés congolais mirent ainsi pour la première fois les pieds en Europe !

Leurs yeux s’écarquillèrent en voyant les monuments grandioses de la capitale et les pavillons rutilants de tous les pays qui s’y étaient donné rendez-vous pour exposer les divers aspects de leur culture, leur savoir-faire et leurs réalisations socio-économiques.

Mais ils furent encore plus étonnés quand ils virent qu’il existait aussi des pauvres chez les Blancs,  des mendiants, des sans-logis. Ils virent aussi que la lutte des classes était loin d’être un concept abstrait mais une réalité dont les effets pouvaient être redoutables. Certains eurent ainsi l’occasion d’entrer en contact avec des intellectuels anticolonialistes, comme les Amis de Présence Africaine, la diaspora noire de Paris et les propagandistes des partis communistes du monde entier.

Les chefs coutumiers de mon Territoire furent surtout impressionnés par le raffinement des installations sanitaires de leur hôtel, qu’ils eurent d’ailleurs du mal à maitriser au début et par les œillades que leur lançaient les filles qu’ils croisaient en chemin, mais leur solide bon sens avait fini par relativiser tout cela, tout comme leur connaissance trop rudimentaire du français les avait préservés des contacts « subversifs » qu’avaient eus leurs compagnons d’aventure.

C’est aussi en 1958 que se tint, à Accra au Ghana, une Conférence des peuples noirs avec la  participation de futurs leaders politiques congolais tels que Lumumba, Ngalula et Diomi.

La même année encore, les premières consultations populaires qu’ait connues le Congo Belge furent organisées dans les chefferies, les secteurs et communes pour adjoindre des conseillers aux autorités indigènes en place.

Je me rendis à cette fin dans la petite chefferie des Watalinga où je réunis toute la population avec les notables pour leur expliquer en quoi cela consistait. Quant ils finirent par comprendre qu’il s’agissait de désigner trois conseillers pour assister le Chef Saambili,  ils me répondirent tous en chœur que ce n’était pas la peine d’organiser une consultation électorale pour cela, que ces trois conseillers ne pouvaient être qu’untel, untel et untel, qui sortirent des rangs aussitôt et vinrent se planter devant moi.

Je leur expliquai alors que les Belges de Belgique ne voyaient pas cela de cette façon et qu’ils m’avaient demandé de leur apprendre les premiers rudiments de la démocratie. Ils trouvèrent cela très amusant, mais pour ne pas me contrarier et faire preuve de bonne volonté, ils se prêtèrent de bon gré à l’expérience.

Je lançai alors un appel aux candidats auquel seuls mes trois lascars souscrivirent. Un bureau de vote fut aménagé dans le gîte d’étape où je logeais. On y mit une urne par candidat avec son emblème posé au-dessus.  Les électeurs se mirent sagement en rangs et remplirent  leur devoir de citoyens en glissant leur bulletin de vote  dans l’urne de leur choix.     

Je ne sais pas comment ils s’y sont pris mais le dépouillement des bulletins de vote indiqua un nombre identique de voix pour chacun des candidats, sans doute pour ne pas créer entre eux une hiérarchie de mauvais aloi. Ils furent alors proclamés élus sous les vivats de toute la population et mes nouveaux démocrates célébrèrent joyeusement l’évènement par des chants et des danses jusque tard dans la nuit.

Le même scénario se déroula à peu de choses près, dans les autres chefferies du Territoire. Ce qu’il faut en retenir c’est qu’à l’échelon tribal, les Congolais connaissaient déjà une forme de démocratie populaire adaptée à leur culture et que cela fonctionnait à leur entière satisfaction.

Les élections suivantes, pour les Conseils de Territoire, se déroulèrent encore dans un climat serein, même si les délégués des partis politiques fondés entretemps, tentèrent d’intimider les électeurs. Ce fut sans succès car l’Administration Territoriale, qui était encore responsable alors de leur bon déroulement, veillait à ce que tout se passe correctement. 
 
Il n’en alla plus du tout de même avec les élections provinciales et législatives organisées à la hâte début 1960. Les partis politiques avaient obtenu des autorités belges que le rôle de la Territoriale soit strictement limité à leur organisation matérielle sans interférence aucune dans leur déroulement !

C’est ainsi que dans mon Territoire de Beni, la participation électorale dépassa les 150% ! Les délégués du parti MNC Lumumba avaient en effet forcé les bureaux à distribuer des liasses de bulletins de vote à leurs adhérents. Comme si cela ne suffisait pas, ils avaient sorti des isoloirs les urnes des candidats des autres partis et les avaient jetées en brousse. Cela n’a pas empêché les médias de proclamer fièrement que ces élections avaient été démocratiques !
Les délais de préparation avaient été tellement courts que les bulletins de vote avaient dû être droppés dans des malles par avion, sur une aire que j’avais fait dégager en forêt à cet effet!    
 
Une foule surexcitée s’était mise en route pour tenter de prendre les malles car une rumeur prétendait qu’elles étaient censées contenir « l’indépendance ». .J’ai même dû faire appel à la Force Publique pour contenir cette foule et entrer en possession de ces malles que j’ai aussitôt fait ouvrir pour en exhiber le contenu ! Déçue, la foule s‘est alors dispersée dans le calme.

Des rumeurs qui enflent comme des grondements  d’orage !

Cette rumeur n’était pas la seule à s’être répandue alors, comme une trainée de poudre.

Il y en avait d’amusantes, comme celle qui annonçait la résurrection de tous les morts la veille  du 30 juin. Il fallait donc leur préparer de beaux habits pour qu’ils puissent fêter dignement l’évènement. Les commerçants grecs vendirent en quelques jours tous les costumes et toutes les balles de tissus qu’ils avaient en stock et les tailleurs croulèrent sous les commandes.    

D’autres étaient moins innocentes comme la liste des femmes européennes attribuées d’office à tous ceux qui se distinguaient dans la lutte pour l’indépendance. J’ai même reçu la visite au bureau, à l’occasion du « rapport » journalier, d’un quidam venu se plaindre d’avoir tiré un mauvais numéro, la femme qu’on lui destinait étant trop vieille à son goût !

Toutes ces rumeurs avaient ceci en commun, c’est qu’après l’indépendance, rien ne serait plus comme avant. (*)

Toutes les interdictions seraient levées, tout serait gratuit, plus rien ne serait imposé par l’Etat, plus de cultures obligatoires, plus d’impôts, plus de tribut aux chefs coutumiers, plus de règles d’hygiène à respecter. Les biens de Blancs seraient distribués aux Noirs etc. etc.

Bref, comme quelques années plus tard à Paris, en mai 1968, il serait « interdit d’interdire » !

Toutes ces rumeurs étaient bien sûr confirmées par les propagandistes des partis, comme étant inscrites dans leur programme de gouvernement !

Elles eurent pour effet d’attiser l’impatience des naïfs qui y ajoutaient foi et d’inciter certains à anticiper leur application. Ce fut le cas à Beni, où les premiers cas de désobéissance civile se manifestèrent au mois de janvier 1960. Il s’agissait le plus souvent d’un refus de travail dans une plantation ou d’une grève des impôts et taxes.

Je pus y mettre fin assez rapidement, en me rendant sur les lieux avec les colons, les chefs coutumiers ou les capitas des villages concernés, chaque fois qu’un cas m’était signalé. Je me servais d’un mégaphone sur piles si la foule était trop dense et je tentais de la raisonner au lieu de faire intervenir la Troupe.

Celle-ci continuait à remplir son rôle de façon remarquable, sans rechigner malgré la cadence accrue de ses missions. Mon peloton de gendarmes était commandé par l’excellent Adjudant-chef Demeyer, qui jouissait de la confiance totale et du respect de ses hommes.

A grands pas vers l’indépendance

L’année 1959 allait connaître les premiers affrontements sanglants entre indépendantistes et forces de l’ordre.
  
A son retour d’Accra, où il avait participé avec quelques autres leaders politiques Congolais, à la « All-African People’s Conference » Patrice Lumumba avait organisé le 28 décembre 1958, dans la banlieue de Léopoldville, un grand meeting qui connut un succès retentissant. Ce fut aussi pour le MNC (Mouvement national Congolais) le point de départ de l’engouement qu’il allait connaître auprès de la population congolaise.  

Ne voulant pas se laisser distancier sur la scène politique, l’ABAKO de Joseph Kasavubu voulut organiser à son tour un grand meeting, le 4 janvier suivant, mais l’autorisation lui en fut refusée en raison de la dégradation de la situation dans la capitale. L’ABAKO s’inclina mais quand Kasavubu voulut annoncer le report du meeting à la foule surexcitée qui s’était déjà massée sur les lieux, il ne put contenir la colère de ses partisans.

Les échauffourées qui s’ensuivirent dégénérèrent très vite en bagarres, pillages des magasins, incendies de voitures pour finir par tourner à l’émeute et nécessiter l’intervention de l’armée qui mit 6 jours pour venir à bout de l’insurrection. Son intervention musclée coûta la vie à une centaine d’émeutiers, vénérés aussitôt par les Congolais comme « martyrs du 4 janvier ».

Ces émeutes eurent un retentissement considérable partout au Congo et ébranlèrent fortement ce qui restait encore du climat de confiance qui avait si longtemps régné entre colonisateurs et colonisés. Je perçus également cette évolution dans mon Territoire, même si elle n’atteignait pas la même ampleur que dans les villes et les grandes cités ouvrières.

Parmi les soldats de la Force Publique engagés dans les opérations, certains étaient originaires de Beni. Leurs parents me firent lire leurs lettres dans lesquelles ceux-ci se félicitaient d’avoir pu enfin « tirer à volonté sur ces prétentieux Bangalas » qui les méprisaient. Je croyais rêver  en lisant cela, car j’imaginais qu’ils se sentaient Congolais avant tout ! Eh bien, non, c’étaient d’abord des Banande qui profitaient de la tournure des évènements pour régler leurs comptes !

Ce fut aussi un tournant décisif dans la marche vers l’indépendance. Les politiciens Belges ne voulant à aucun prix voir la Belgique s’engager dans une guerre coloniale, se mirent à hâter la mise en place des étapes qui allaient mener le Congo à l’indépendance.
  
La table ronde politique belgo-congolaise se tint à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960 et prit une série de résolutions, dont la plus importante fixait la date à laquelle l’indépendance serait proclamée au 30 juin de la même année ! Ce fut le lâcher-tout intégral, même si certains garde-fous, plus théoriques que réels, avaient tout de même été prévus, comme cette promesse que la législation du futur Etat garantirait l’égalité de tous et le respect des personnes et des biens, ainsi qu’un traité général d’amitié, d’assistance et de coopération entre les deux pays.

Les délégués congolais, dont certains comme Lumumba et Kasavubu avaient été sortis des prisons où les avaient menés leurs activités subversives, furent accueillis comme des héros à leur retour au Congo. Une euphorie générale se répandit dans la population, alimentée par les promesses insensées des leaders congolais poussés à surenchérir toujours plus pour contrer les autres candidats et par les rumeurs les plus folles sur ce que l’indépendance allait lui apporter. 

La fête n’aura duré qu’une semaine

Des festivités organisées à Léopoldville pour marquer dignement l’accession du Congo à sa souveraineté, il faut retenir un incident anodin en soi mais lourd de sens pour les Congolais et deux discours malencontreux.

L’incident d’abord. Lors de son entrée dans la capitale, le Roi, debout dans une belle Cadillac blanche décapotable, se fit voler son sabre par un badaud qui l’exhiba triomphalement en le brandissant comme un trophée. Quel camouflet pour le « grand chef des Blancs » !

Les discours ensuite. Celui du Roi, encore trop empreint de ce paternalisme dont les nouveaux dirigeants congolais ne voulaient plus et de conseils de bonne gouvernance dont ils n’avaient que faire, fut très mal reçu. Surtout par Lumumba qui remplaça le discours de circonstance prévu par cette fameuse diatribe haineuse et revancharde qui allait bientôt contribuer à mettre le feu aux poudres. Outré, le Roi blêmit et faillit quitter la cérémonie sur le champ.

On parvint à le convaincre de n’en rien faire et Lumumba accepta de réparer l’outrage en prononçant, lors du banquet officiel qui suivit, un discours où il rendit hommage à l’œuvre civilisatrice de la Belgique. Ce discours là ne connut évidemment pas la même diffusion …

A Beni aussi, des discours furent échangés au cours de la fête qui suivit le lever du nouveau drapeau congolais. Je n’ai plus le mien mais j’ai gardé celui qui fut prononcé par le Président du « Cercle Baudouin 1er ».

Après les souhaits de bonheur et de prospérité au nouvel Etat et à son Président, ces vibrants hommages en disent long sur les sentiments qui animaient encore la population, à ce moment là, à notre égard : « Vivent les Rois des Belges qui ont courageusement pris notre Congo comme l’objet de leur sollicitude. Vivent les Belges qui, malgré tant de difficultés, ont su tenir ferme pour mener le Congo à sa maturité. Vivent les Missionnaires qui, à côté de leur Œuvre Evangélique, n’ont pas manqué de contribuer énergiquement à la formation intellectuelle, morale et physique des Congolais. »  

Les premiers troubles vinrent du côté où les attendait le moins : de cette belle Force Publique qui avait si bien rempli sa mission, loyalement et sans faiblir, durant toute la période agitée précédant l’indépendance, mais dont les officiers étaient tous Blancs.

Ces militaires exemplaires réalisèrent soudain qu’ils allaient être les « dindons de la farce », quand ils apprirent que leur Commandant en Chef, le Général Janssens, aurait écrit au tableau, lors d’une séance d’information : « Après l’Indépendance = Avant l’Indépendance » pour leur signifier qu’ils ne devaient pas s’attendre à des promotions fulgurantes comme celles qui avaient propulsé au sommet de l’Etat, de simples commis des PTT comme Lumumba ou des clercs de sociétés, autoproclamés politiciens et qui leur avaient donné tant de fil à retordre.  

Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. La mutinerie se répandit rapidement dans toutes les grandes garnisons. Il faut rappeler ici que le premier mouvement de colère avait pris pour cible le premier ministre Lumumba dont les bureaux auraient été mis à sac sans l’intervention énergique de quelques officiers belges qui dispersèrent les manifestants à coups de ceinturon !

Ce n’est qu’après cet épisode que les mutins s’en prirent à leurs officiers qu’ils accusaient de  défendre les nouveaux dirigeants du Congo indépendant, pour conserver leurs postes.
Les brutalités commises par les mutins dépassèrent en horreur tout ce qu’on peut imaginer ; assassinats, coups et blessures, viols collectifs de femmes européennes dont de nombreuses religieuses, brimades, séquestrations, pillages d’entrepôts et de magasins d’armes, incendies et destructions sauvages de tout de qui rappelait encore le régime colonial.

A Beni, rien de tel ne se passa avec mes militaires qui restèrent disciplinés et calmes jusqu’au jour pourtant où l’Adjudant-chef DEMEYER vint me prévenir qu’une certaine nervosité se manifestait chez ses hommes. Ceux-ci venaient d’apprendre qu’une mutinerie avait éclaté à Goma, en réaction à la « promenade de dissuasion » que le Corps des Volontaires Européens avait cru opportun de faire en ville pour montrer leur force afin de n’avoir pas à s’en servir.

Je décidai de tenter un coup de bluff pour désamorcer la crise qui s’annonçait, en convoquant les gradés à ma résidence avec leur Adjudant-chef, pour une communication importante. Sur ma terrasse j’avais disposé les armes de service dont nous disposions, mes adjoints et moi.

J’expliquai alors aux militaires que nous n’avions pas vraiment besoin de ces armes puisque nous  pouvions compter sur eux pour maintenir l’ordre et nous défendre au besoin. J’ajoutai qu’ils n’avaient rien à craindre de notre part et que nos armes seraient mieux en sécurité dans leur arsenal. Impressionnés et rassurés, ils se mirent au garde-à-vous pour nous saluer et les emportèrent. Le soir même, des sentinelles vinrent déjà se poster à nos portes.

Les atrocités commises par les mutins dans la plupart des grandes villes du Congo eurent pour effet de provoquer un exode massif des européens. La quasi-totalité des fonctionnaires, officiers et magistrats quitta en hâte ce pays où la sécurité n’était plus assurée.

Toutes les structures administratives, judiciaires et militaires de l’Etat s’écroulèrent en même temps et les émeutiers, encouragés par l’impunité de fait dont ils bénéficiaient, continuèrent de plus belle à semer la terreur partout.

Pour que les troupes belges basées au Congo puissent être appelées à intervenir, il fallait que Gouvernement congolais, au nom de sa souveraineté toute récente, en fasse la demande, mais comme celle-ci tardait à venir et que la situation devenait intenable, il fut décidé de passer à l’action sans plus attendre.

Les interventions devaient toutefois se limiter à des opérations de défense, comme contenir la progression des mutins vers les quartiers résidentiels européens ou assurer la protection des colonnes de  réfugiés sur les routes menant aux aéroports ou aux postes-frontière.  Pour tuer la rébellion dans l’œuf, il aurait fallu procéder au désarmement des mutins et confiner ceux-ci dans leurs campements, mais cela aurait constitué une atteinte à la sacro-sainte souveraineté du nouvel Etat indépendant.

Le droit d’ingérence n’était pas encore reconnu à cette époque et c’est bien dommage car en laissant se propager la mutinerie et l’insécurité qui en résultait partout, on mit en route un jeu de dominos qui allait entrainer l’écroulement de toutes les autres structures du Congo.     
 
Ayant depuis tout un temps déjà les pires appréhensions quant au chaos qui ne manquerait pas de régner au Congo après son accession à une indépendance aussi mal préparée, nous avions déjà renvoyé nos deux ainés, Benoit et Béatrice en Belgique pour y suivre les cours du 3ème trimestre et terminer leur année scolaire. Mon épouse Antoinette et nos trois plus jeunes, Gaëtan, Baudouin et Henri partirent fin avril, deux mois avant l’indépendance.     
J’estimais en effet que seul le capitaine devait rester à bord du navire en cas de naufrage et non sa femme et ses enfants ! Cela m’a permis d’ailleurs d’étendre mes interventions avec la Troupe, bien au-delà des limites de ma circonscription, dans les Territoires voisins privés de toute autorité suite au départ de leurs fonctionnaires belges, allés en hâte mettre leur famille en sécurité en Uganda.

Mes gendarmes étaient souvent chargés d’escorter les convois de réfugiés transitant par Beni, notamment pour les protéger contre les attaques des pygmées, qui avaient trouvé là une variante, plus lucrative et moins risquée, à la chasse à l’éléphant où ils étaient passés maitres.

La méthode était identique : ils creusaient un grand trou dans la route, le recouvraient de branchages soutenant une légère couche de latérite et guettaient leur proie, cachés dans la brousse. Quand une voiture tombait dans le trou, ils se lançaient à l’attaque et détroussaient ses malheureux occupants pris au piège.
 
L’arrivée des gendarmes provoquait au début un mouvement de panique bien compréhensible chez les réfugiés jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’ils avaient affaire à des militaires disciplinés. A une réception organisée  à l’occasion du baptême d’un bébé né lors de cet exode, les invités eurent même la surprise de voir ces soldats servir les boissons et les zakouskis !      

Après avoir remis mon Territoire à mon successeur Congolais le 30 juin, j’étais devenu son Conseiller à sa demande expresse et nous avions pris l’habitude de siéger côte à côte dans ce qui était devenu son bureau.

Cela assurait une certaine continuité dans l’administration du Territoire et avait en outre l’avantage de faciliter la transmission de mon expérience à mon successeur tout frais émoulu d’une école supérieure d’administration, mais encore très peu au fait des problèmes concrets qu’il aurait à régler dans l’exercice de ses fonctions.    

Je m’y trouvais quand des mutins venus de Stanleyville firent irruption dans le bâtiment et me donnèrent l’ordre de quitter le pays le soir même avec tous les fonctionnaires belges restés à leur poste ainsi que l’Adjudant-chef DEMEYER.

Celui-ci avait pourtant été élu à l’unanimité par ses soldats lors des élections d’officiers que Lumumba avait organisées à la hâte, sur le modèle bolchévique, pour remplacer les officiers belges qui avaient quitté en masse le Congo.

Mais Lumumba avait répondu par télégramme que s’ils maintenaient leur vote, ils auraient à supporter eux-mêmes le salaire de leur officier. Ils n’en avaient évidemment pas les moyens et durent se résoudre à élire leur 1er sergent-major à sa place. 

Avant mon départ, j’ai tenu à en informer tous les colons et commerçants du chef-lieu et la Mission voisine afin qu’ils puissent prendre les dispositions qu’ils jugeraient appropriés.

Notre peloton de Gendarmerie au complet nous escorta jusqu’au poste frontière de Kasindi, où il nous rendit les honneurs au cours d’une prise d’armes chargée d’émotion.

Une autre escorte, composée des mutins qui nous avaient signifié notre ordre d’expulsion, contemplait cette cérémonie d’adieu avec étonnement et, déjà, un soupçon de nostalgie.

Trois semaines après, j’étais déjà de retour au Congo. Mais cette fois c’était comme magistrat volontaire qu’à la demande du ministre des Affaires Africaines, Harold d’Aspremont-Lynden j’allais siéger au Katanga, qui venait de faire sécession en proclamant sa propre indépendance.  

Mais cela, c’est une autre histoire.

En guise de conclusion
Le bureau du gouvernement provincial à Costermanville (Bukavu)

Le pari Congolais auquel nos politiciens se sont livrés à l’époque avec une telle naïveté et une méconnaissance aussi totale des réalités locales a été non seulement une grossière erreur mais aussi un comportement totalement irresponsable.

Il était insensé d’opérer ce « lâchez-tout », que seuls les plus extrémistes des leaders congolais réclamaient, alors que la majorité d’entre eux souhaitait le maintien de liens solides avec notre pays et la poursuite d’une coopération indispensable à la bonne gestion du nouvel Etat.

Ce fut une grossière erreur car il était illusoire d’imaginer que la Belgique pourrait conserver les avantages économiques qu’elle tirait de son ancienne colonie, après en avoir abandonné la souveraineté à une relève aussi mal préparée à l’exercer. 

Un comportement totalement irresponsable car le Gouvernement belge n’a pas su ni même voulu tenir compte des recommandations des autorités locales bien au fait de la situation sur le terrain, recommandations qui furent balayées avec dédain au motif qu’elles étaient inspirées par un conservatisme égoïste et suranné.  

Les résultats de cette politique de l’autruche ont été catastrophiques surtout pour la population congolaise car c’est elle qui en a payé le prix : des millions de morts, la ruine de leur pays aux ressources pourtant immenses et la déliquescence des services assurés normalement par un Etat digne de ce nom : enseignement, santé publique, sécurité et développement durable.         

Il est symptomatique de constater que la situation a commencé à se détériorer au Congo dès le moment où nos politiciens se sont mis à s’y intéresser davantage et a y exporter nos divisions, notre conception de la démocratie et autres schémas de pensée étrangers à la culture locale.

Mais l’autorité coloniale a aussi sa part de responsabilité, notamment pour avoir trop tardé à africaniser les cadres de l’Administration Territoriale et de la Force Publique. Elle a aussi trop tardé à promouvoir un enseignement supérieur qui nous aurait donné des interlocuteurs mieux qualifiés, lors des négociations de la Table ronde politique belgo-congolaise.

Bons gestionnaires, les Belges du Congo n’ont pas été assez visionnaires, alors que l’Eglise Catholique avait pressenti, dès le début de son implantation, la nécessité de laisser accéder les Africains à la prêtrise et ordonnait déjà son premier abbé Congolais en 1917.

Remarquablement acculturée, l’Eglise Catholique du Congo est aujourd’hui le seul des trois piliers de l’édifice colonial, qu’elle soutenait jadis avec la Territoriale et la Force Publique, à avoir survécu à la débâcle.

Elle y fait preuve d’une remarquable efficacité dans tous les domaines délaissés par l’Etat et d’une vitalité telle que c’est elle qui, à l’instar de ce que firent jadis ses lointains fondateurs, envoie maintenant ses prêtres proclamer l’Evangile chez nous.  

Défis et enjeux actuels : faut-il aider le Congo et comment le faire

Je crois sincèrement qu’il faut aider le Congo à s’en sortir. Au-delà d’un devoir moral vis-à-vis d’une nation dont nous avons à ce point bâclé l’accession à l’indépendance, il y a le devoir de solidarité entre les peuples qui nous oblige à consacrer une partie de nos richesses à aider ce pays sur la voie de la reconstruction et du développement durable.

Nous pourrions d’ailleurs y trouver aussi notre avantage car notre jeunesse et nos entreprises se verraient offrir ainsi un terrain d’activité idéal et un marché non négligeable qui en feraient une opération « win/win », dont chacune des parties prenantes sortirait gagnante.

Aider les habitants du Congo à améliorer leurs conditions de vie sur place est aussi le meilleur moyen de les dissuader de se lancer dans l’aventure de l’émigration, avec tous les risques que cette issue du désespoir comporte pour eux et l’hémorragie de talents qu’elle cause au pays.  

Mais comment s’assurer que notre aide soit bien utilisée et réellement affectée à la réalisation des projets que nous souhaitons soutenir ? Contourner systématiquement les instances gouvernementales et faire passer notre aide par le canal des ONG ne résoudra pas le problème à long terme et comporte d’autres inconvénients dont le moindre n’est pas le coût exorbitant de leurs frais de fonctionnement.

Quand on voit certaines de ces ONG équiper tous les membres de leur personnel de coûteux véhicules tout-terrain et les loger dans de somptueuses villas dont le loyer mensuel se compte en milliers de dollars, on est en droit de se poser des questions. Que ces mêmes ONG perturbent le marché du travail en payant à leurs travailleurs locaux des salaires trois fois plus élevés que ceux qu’ils percevaient dans les entreprises qui les ont patiemment formés est tout aussi scandaleux, vu les difficultés que cette solution de facilité crée dans les institutions et entreprises, victimes de cette surenchère déloyale. 

Mais le plus important n’est pas là. Car s’il est vrai, bien sûr, qu’il y a aussi de nombreuses ONG qui fonctionnent admirablement, c’est leur prolifération excessive et le manque total de concertation entre elles qui posent problème.

C’est surtout la constatation que malgré tous les efforts et les sommes énormes consacrées depuis 50 ans à d’innombrables projets de réhabilitation d’infrastructures et de développement qu’on espérait durable, n’ont pas empêché le Congo de continuer à régresser et la population de ses villes et autres grandes agglomérations de souffrir de malnutrition.

C’est donc que la façon dont on lui vient en aide n’est pas la bonne et qu’elle doit faire l’objet d’une remise en question radicale. On en est à se demander s’il ne vaudrait pas mieux stopper toute aide extérieure pour amener les Congolais à s’attaquer eux-mêmes à leurs problèmes au  lieu de s’en remettre passivement à l’aide internationale. C’est évidemment impensable !

Pour reprendre le slogan de Mao Tsé-toung repris par le Père Pire : il n’est pas bon de donner du poisson aux affamés, il faut leur apprendre à pêcher. Il faut inciter les Congolais à prendre leur destin en mains eux-mêmes et les encourager, par des incitants appropriés, mais ne pas faire le travail à leur place. C’est la seule manière d’aider le Congo à s’en sortir, enfin !      

 André de Maere d’Aertrycke
 Administrateur de Territoire Hre    

“les chefs coutumiers Butembo" . 
André de Maere «les chefs coutumiers Butembo" .
  les Boys d'André et d'Antoinette de Maere
les Boys d'André et d'Antoinette de Maere 
 
Le bureau du gouvernement provincial à Costermanville (Bukav
Le bureau du gouvernement provincial à Costermanville (Bukavu)  

 Recensement à Kabaya (Rutshuru) juillet 1952,1 (2)
Recensement à Kabaya (Rutshuru) juillet 1952,1 (2)  
Maison à Beni en 1957,1958,1959
Maison à Beni en 1957,1958,1959  
Butembo 
Butembo 
Le roi à Butembo le mardi 7 juin 1955 s'apprête à monter en 
Butembo le mardi 7 juin 1955. La voiture royale. 
Le roi à Butembo le mardi 7 juin 1955 s'apprête à monter en voiture. 
Le roi à Butembo le mardi 7 juin 1955 s'apprête à monter en voiture. 
Chez les soeurs de Foucauld à Mbau 
Chez les soeurs de Foucauld à Mbau 
Congo Belge Kabaya 1952 (2)  

Congo Belge Kabaya 1952 

Les évolués du Territoire de beni au Cercle Baudouin
Les évolués du Territoire de beni au Cercle Baudouin  
Maison à Beni en 1957,1958,1959 
Maison à Beni en 1957,1958,1959 
André de Maere avant son départ pour le Congo 

André de Maere avant son départ pour le Congo

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