Témoignage de André Monbaliu.

Notre plus grande erreur a été de vouloir faire des nègres des blancs.

Moncarey a bunia

 

 

congo 1960 image foto sans titreAndré Monbaliu

Là-bas, rien ne changera jamais

  • On aurait dû laisser le pouvoir aux chefs de tribu.
  • Notre plus grande erreur a été de vouloir faire des nègres des blancs.
  • Les boys noirs préféraient s'occuper des petits enfants blancs.
  • Au Congo, ils n'ont rien, sauf le temps.
  • Bien sûr il y avait des interprètes noirs, mais ceux-ci traduisaient à l'avantage ou au désavantage suivant le matabiche qu'ils avaient reçu

    Des centaines de milliers de colonialistes peuvent parler du Congo, mais n'ont jamais connu, plus tard, le Zaïre. Ceux qui, après 1960, sont venus de Belgique au royaume de Mobutu, n'avaient que peu à faire avec le Congo d'autrefois ou le colonialisme. En général, ils étaient attirés par l'un ou l'autre appel à l'aide au développement. Le trait d'union entre les Belges du Congo et les Belges du Zaïre était qu'ils étaient prêts à travailler dur, à se priver de beaucoup de choses pendant des années dans l'espoir qu'après, en Belgique, ils auraient une promotion sociale rapide. Les deux groupes témoignent la plupart du temps qu'ils ne se sentaient pas déçus ni trompés et que la société nègre n'avait en fait pas changé. La caractérisation des indigènes pendant la période 1950-60 et celle au cours de la période 1970-80 se ressemblent étrangement. Tout au plus, les "huttes" sont remplacées par des "appartements". Pour le reste, le soleil tape toujours aussi fort et l'ambiance est toujours la même: pas de cloison entre l'insouciance et l'anxiété, la correction et la corruption.

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    TU DEVRAIS COURTISER AVEC MOI CAR J'AI BESOIN D'UNE FEMME POUR PARTIR AU CONGO

    André Monbaliu, un fils d'une famille de paysans nombreuse de Lissewege, avait compris qu'à la maison, il y avait trop de fils et qu'il ne pourrait pas reprendre la ferme. Les récits héroïques concernant le Congo, entendus à l'école et une lettre attrayante envoyée à tous les anciens élèves de l'école agricole de Roeselare, lui ont ouvert de larges perspectives: un travail sans limites, une liberté sans limites, de l'argent à gagner sans limite et la perspective d'une grosse pension. En fait, il ne restait plus qu'un obstacle: L'Etat belge préférait envoyer des hommes MARIES au Congo, pour éviter que l'homme blanc ne chasse trop souvent des proies noires et ne succomberait à cette chasse. André Monbaliu n'était pas marié, ni même fiancé. Le reste de l'histoire nous est racontée par Ireen Van Dierendonek : "Non, nous ne courtisions pas. Je n'avais pas vingt ans et je n'avais pas fort envie de courtiser. Un jour, André est venu. 'J'ai l'intention d'aller au Congo. Je devrais être marié. Qu'est-ce que tu en penses?' me demanda-t-il. J'ai répondu : 'Fais-le! Après un premier terme de trois ans, on n'est pas encore mort'. Il est allé à Bruxelles pour compléter les formulaire. N'oubliez pas que nous ne nous voyions que le samedi-soir. Ce n'est pas comme maintenant. Il est revenu et il a dit: 'Je vais au Congo. Si tu ne m'accompagnes pas, j'y vais tout seul. En fait, il me demandait en mariage. Oui, c'est ça la vie. C'était en novembre 1950. Quatre mois plus tard, nous étions déjà dans la brousse près de Mueka. Chez nous, toutes ces choses se passent sans compliments. Nous n'y sommes pas allés pour, comme on le dit maintenant, aider le tiers monde. Je crois qu'aucun colonial n'était hanté par de telles idées. Gagner notre vie : c'était ça, notre motivation. Il est vrai qu'en neuf ans au Congo, nous avions réuni une petite somme. Mon mari travaillait, et moi avec lui, dans la plus profonde brousse en tant qu'agronome. Il devait veiller à ce que les noirs s'occupent d'agriculture, qu'ils sèment et récoltent, et de que de cette façon des régions entières puissent subvenir à leurs propres besoins, au lieu de compter sur l'aide alimentaire des blancs. Le fait que maintenant nous avons un peu d'épargnes, n'a rien à voir avec les salaires fabuleux au service de l'Etat, mais tout simplement avec le fait que nous n'avions pas l'occasion de dépenser notre argent. Beaucoup de coloniaux se rappellent avec nostalgie leur séjour dans la brousse. Mais peu d'entre eux on partagé si intensément la vie des noirs que nous. Parfois j'ai l'impression que nous étions les seuls vrais broussards. A des lieues à la ronde, nous ne rencontrions pas de blancs. Comment aurions-nous dû dépenser notre argent ? Il n'y avait tout simplement rien à acheter. Nous étions depuis plus de douze mois au Congo quand nous sommes allés la première fois au cinéma. Cela a duré trois ans et trois mois avant que nous ne mangions notre première galette. Nous vivions dans de petites maisons construites en branchages, avec des fissures dans les murs. Il va de soi que nous n'avons jamais eu d'électricité ni d'eau courante. Nous cuisions notre propre pain et devions nous battre chaque jour contre les animaux pour défendre nos rares aliments. Je devais être l'une des plus jeunes coloniales. Moins de vingt ans et déjà dans la brousse. Cinq enfants sont né au Congo. Parmi eux des jumeaux. Il paraît que c'était les premiers jumeaux qui étaient nés à Luedo. Un fait divers qui de ce temps était connu par tous les coloniaux au Kasai. Notre séjour dans la colonie a commencé par une série de revers et s'est terminé par une série de chocs émotionnels. Nous sommes partis fin mars 1951, avec des dizaines d'autres coloniaux, avec le bateau "Léopoldville". Pour nous c'était aussi notre voyage de noce, mais le bateau venait de quitter le quai d'Anvers que les choses se sont mises à mal tourner. Il s'avéra qu'il y avait trop de coloniaux à bord, ce qui fait que douze personnes devaient dormir dans deux cabines. Donc, six femmes dans une cabine, six hommes dans l'autre. Pendant notre lune de miel, nous avons donc fait chambre séparée. Sur la Méditerranées, le bateau a eu une panne de moteur, de façon à ce que le trajet a dû être modifié. Au lieu d'accoster à Matadi, ce fut Lobito en Angola. Là, on a dû attendre deux jours un train parce que les pluies diluviales avaient entraîné les rails. A Diloto, nous avons raté la correspondance vers le Kasai. Nouvelle destination : Elisabethville. Dans le train, mon mari est devenu malade. Dysenterie. Il a dû resté une semaine en clinique. Moi, la jeune épousée en voyage de noce, je me morfondais entre temps dans une ville, dans un monde tout à fait étranger pour moi. Lorsque, avec presque quatorze jours de retard, nous sommes enfin arrivés chez l'administrateur de Port Francqui, personne ne nous attendait plus. Cela pouvait compter comme ouverture. Et pourtant, ce n'était qu'un début: tout le temps, nous rencontrerions des difficultés. Lorsqu'il n'y avait pas de serpents dans la maison, les animaux de la jungle avaient mangé notre nourriture. Lorsque nous avions enfin bâti une maison plus ou moins acceptable dans la brousse, nous recevions un message nous disant que nous devions déménager. Et tout cela se passait dans un environnement hostile à l'homme. L'homme est une menace pour la nature, donc la nature se rebiffe."

    LES NOIRS NOUS APPELAIENT DES FATALISTES PARCE QUE NOUS PENSIONS TROP A L'AVENIR. EUX PREFERAIENT VIVRE AU JOUR LE JOUR;

    4"Quoique, puis-je dire que tout allait mal? Au fond seulement sur le plan matériel. Nous n'avions pas à nous plaindre des nègres. Ce sont de braves gens, mais ils restent des nègres. La grande faute de la civilisation a été de vouloir faire des nègres des blancs. De telles tentatives sont à priori vouées à l'échec. Peut-être qu'ils ne comprenaient pas ceci derrière leurs bureaux des ministères etc., mais le travailleur blanc sur place l'avait très vite compris. D'après moi, on aurait dû laisser le pouvoir aux chefs de tribu. Intact. On aurait dû faire étudier les fils des chefs de tribu pour leur donner, après une ou deux génération, le pouvoir. Nous n'étions que depuis quelques semaines dans la brousse que nous nous rendions compte que, quoique nous n'étions encore qu'en 1951, nous arrivions au fond trop tard. Les coloniaux qui avaient vécu la période avant la guerre, le sentaient d'autant plus. Quelque chose se tramait, mais on n'arrivait pas à dire exactement quoi. Un missionnaire nous a raconté : 'J'ai passé cinquante années de ma vie ici. Je me demande toujours pourquoi.' Ces mots nous sont toujours restés dans la mémoire. Depuis les premières semaines congolaises, nous étions, en pensée, préparés à ce que tout l'exode connaîtrait une fin dramatique. Dernièrement, nous recevions, ici, à Duinbergen, la visite d'un colonial. 'Il n'y a rien de changé là-bas en quatre-vingts ans, on aurait dû laisser le pouvoir aux chefs de tribu,' répétait-il toute la soirée. Mon mari est agronome, avec beaucoup d'expérience du métier quotidien du fermier. Moi, en tant que fille d'un pêcheur de Heist, je connaissais la mer et les pêcheurs. Nous savons donc de quoi nous parlons. Pas croyable, le nombre de gaffes qu'on a faites parce qu'on voulait coûte te coûte modifier les mœurs des noirs. Prenez Port Francqui et Mueba. Le peuple de Bakuba est un peuple de pêcheurs traditionnels. Pendant la saison sèche, cela donnait chaque fois des migrations complètes. Des villages entiers partaient pour aller pêcher sur le Kasaï. D'en haut, les blancs ont décidé que ce serait beaucoup mieux de faire de ces gens des agriculteurs, et de les obliger à travailler la terre, à semer, à faucher et récolter ! Il va de soi que les gens faisaient tout ça fort contre leur gré. L'intention était bonne, mais ne pouvait venir que de technocrates... C'était précisément la tâche de mon mari de mettre en place des lotissements, après une prospection préalable de la région. Il devait déterminer quels sols se prêtaient à quelles cultures, s'il y avait des bois, s'il y aurait suffisamment d'irrigation, etc. Tout cela dans le cadre d'un plan s'étalant sur vingt ans, qui devait faire que la population congolaise cultiverait en abondance ses propres aliments et peut-être pourrait même les exporter. Le Congo, la grange d'Afrique ? Un dur labeur, sans aucun confort. En tant qu'agent de l'Etat, André représentait le Bula-Matari et cela imposait le respect aux chefs de tribu, et dans les villages. La plupart du temps, la main d'œuvre noire réquisitionnée avait confiance en lui. En un rien de temps, mon mari, un solide Flamand, était connu partout parmi les noirs. Ils l'appelaient kashali, le "léopard". C'était assez impressionnant : nous avons voyagé dans toute la province, et partout on l'appelait "kashami". C'était comme s'ils se le racontaient avec leur tamtam. Ils m'ont expliqué ce que "kashami" signifie. Ils m'ont raconté la parabole des poules qui, quoiqu'elles entreprennent, sont toujours retrouvées et mangées par le léopard. Est-ce que par cela les noirs montraient leur admiration ou leur aversion? Je ne l'ai jamais su, mais je puis affirmer que mon mari connaissait fort bien les nègres, et qu'il savait user de son pouvoir. Ils le craignaient. Il parlait très bien Sjiluba et Sjikuba Notre premier boy a essayé de parler français. Je ne l'ai pas voulu. je voulais comprendre leur langue pour que jamais ne se passent autour de moi des choses que je ne comprenais pas. Encore une gaffe que les blancs commettaient : ils comprenaient trop peu la langue des noirs. Ceux qui devaient prendre des décisions, frayaient trop peu les indigènes et devant les tribunaux il se produisait toutes sortes d'abus en matière d'utilisation de la langue. C'était une injustice choquante de voir comment les gens, qui, au nom de la juridiction, devaient juger et condamner, ne comprenaient pas la langue des noirs. Bien sûr il y avait des interprètes noirs, mais ceux-ci traduisaient à l'avantage ou au désavantage suivant le matabiche qu'ils avaient reçu, ou selon leur sympathie pour l'une ou l'autre tribu. Le scandale des interprètes, c'était un cancer dans la juridiction congolaise. Nous, en tant que Flamands, aurions dû nous opposer plus résolument contre ces abus. En tant que Flamands, nous avions connu jadis une telle situation dans notre propre pays, avec des tribunaux où la langue véhiculaire était le français et où les Flamands étaient écrasés. Le système des châtiments corporels aussi s'avéra à la longue néfaste pour les blancs. Le noir était humilié et cherchait à se venger. Nous avons vu deux fois un tel châtiment : une variante des coups de fouet qu'on appelait Fumboo, peau d'éléphant sur chair nue. Qu'est-ce qu'on espérait atteindre avec ça ? Les noirs ne voulaient pas devenir riche en travaillant. Ils n'avaient aucune notion du mot "richesse". Avec les possibilités qu'offrait leur pays, ils auraient pu être immensément riches s'ils voulaient travailler plus de trois heures par jour. Pour beaucoup d'entre eux, c'était déjà un maximum. Les noirs disaient que les blancs étaient des fatalistes, parce qu'ils étaient toujours en train de penser aux choses qui POURRAIENT RATER. Des épargnes, fertiliser le sol pour plus tard, planter pour récolter dans quelques années. Le Congolais avait sa propre logique concernant ces choses-là. 'Pourquoi ferais-je tout ça ? Demain, je puis être mort et dans ce cas, j'aurais travaillé pour quelqu'un d'autre ?' Parfois mon mari devait donner des amendes parce qu'ils étaient en retard pour la récolte, ou qu'ils avaient gardé des semences pour la saison prochaine, ou avaient mangé toutes les provisions. Un noir ne pense JAMAIS à demain. Il vit aujourd'hui, précisément parce qu'en Afrique, la mort est omniprésente. Ceux qui partent en ce moment pour l'aide au développement vers des pays noirs, se heurteront à cette mentalité et seront tout à fait déçus. »

    NOUS ETIONS TOUS DE NOUVEAU REUNIS ; LE RESTE NE NOUS IMPORTAIT PLUS ; LES NOIRS POUVAIENT TOUT GARDER 4

    Nous avons été surpris par la Dipenda. Nous habitions dans la brousse. Il n'y avait personne pour nous prévenir. Nous étions à Lusambo, mais entre temps, tout Luluaburg avait déjà été évacué. Quand les navires font naufrage, les rats quittent le navire. Ceux qui étaient supposés veiller sur nous étaient parmi les premiers fugitifs. La confusion régnait partout. les blancs avaient déjà voulu traverser plus tôt en colonne la frontière angolaise, mais les soldats mutins au lac Mukamba les en empêchaient. Pendant des jours, nous restions dans notre petite maison. J'étais prête à m'attendre au plus grave. Avec mes cinq petits enfants, les noirs me laisseraient bien tranquille. C'est ce que je croyais à ce moment. Mais tout à coup il était impossible de les retenir. De toutes part des messages alarmants nous parvenaient, à propos de soldats mutins et meurtriers de la Force Publique. Alors, nous nous sommes enfuis à toute vitesse, en laissant tout derrière nous. Je n'avais avec moi que quelques pains. D'abord, j'ai tordu le cou à toutes mes poules. Aucun noir ne mangera mes poules. C'était MA vengeance. Dans un avion bondé, avec rien que des femmes et des enfants, nous avons décollé direction Usumbura. Mon mari était resté, comme tous les hommes d'ailleurs. Avec des centaines, nous avons été recueillis dans une école, la Stella Matutina. La radio ne donnait que d'affreux messages de mort et de destruction. J'étais désespérée : est-ce que je reverrais mon mari ? Est-ce que à 29 ans, je deviendrai veuve avec cinq enfants ? Tout à coup, mes enfants qui se penchaient par la fenêtre sur la cour intérieure de l'école, criaient : 'Maman, papa est là!' En effet, André se trouvait devant moi, en pleurs. Il avait suivi le conseil d'un camarade qui lui avait dit : 'Monbaliu, fous le camp; car si tu restes ici et que tu meurs, ta femme reste là avec cinq petits enfants. A dire vrai, je n'étais pas malcontente de cette fin. Mes enfants devenaient trop grands pour rester au Congo. Et nous n'y avons pas laissé grand chose, car à peine un mois après la Dipenda, toute la maison a été, pour l'une ou l'autre raison, incendiée. Pour ça, j'ai reçu 37.000 fr au lieu des 100.000 fr que nous avions demandés. Nous attendons toujours le reste. Dans l'avion pour Zaventem, je me demandais ce que nous ferions en Belgique pour gagner notre vie. Au fond, je me sentais soulagée, contrairement à mon mari qui s'est fait du souci pendant des années. Pour finir il s'est établi en tant que jardinier. Ce n'est qu'après des années qu'il a compris que l'Etat belge n'avait plus besoin de lui, malgré les nombreuses promesses. Aujourd'hui, il est toujours persuadé que si le ministre Buisseret n'avait pas crié des slogans sociaux en 1954 au Congo, tous les coloniaux auraient pu terminer leur carrière au lieu d'être chassés. Il y a peu de Belges du Congo qui le contrediront".

     

    © 2002 Gust Verwerft - Congo-1960

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    Een auteur van een programma kan de namaker van zijn werk strafrechtelijk laten vervolgen, maar dat kan alleen als het namaken kwaadwillig of bedrieglijk is gebeurd. Niet alleen de namaker is strafbaar, ook wie namaakprogramma's voor handelsdoeleinden verkoopt, in voorraad heeft voor verkoop of invoert in België, overtreedt het auteursrecht.
    Delcol Martine