Lettre à mes fils....

Par Diane Claverau

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Lettre à mes fils....

Cette lettre, si nous avions eu le style, la rédaction et les capacités littéraires de Diane Clavareau, aurait pu être le reflet des sentiments que toutes les Mamans Anciennes ont ressentis, mais hélas pour nous, notre prose n'est pas à ce niveau... C'est pourquoi, je me suis permis de "chiper" cette lettre dans le dernier Kisugulu. Ainsi, par la bouche de Diane, à notre tour, nous transmettrons ce message d'amour à nos enfants.

 

tiré de Kisugulu, n° 49 • septembre 1994 et publiez dans le Bulletin Otraco N° 57 - Janvier 1995

Kisugulu - Périodique des anciens étudiants du Congo.
Ezra Marcos - avenue Paul Hymans, 7/5 - B 1200 Bruxelles

C'est écrit avec le coeur de tous les anciens du Zaïre, du Rwanda ou du Burundi. Cela nous rappelle aussi que nous faisons partie d'une grande famille. Et en lisant ces lignes, il me semble que quelqu'un me donne la main pour m'aider à porter ma valise...

Hier, nous sommes allés à Zaventem. Accueillir Philippe revenant du Burundi. Il avait bu un verre de trop. Philippe. Il parlait beaucoup, et trop fort... La tension nerveuse des semaines passées ? Quitter son "pays" ? Partir ailleurs ? il a toujours eu le contact facile et son flair et quelques bons "informateurs" lui ont dit : "PARS ! Ça sent le roussi ! " Le Rwanda est juste à côté et la présence des soldats français... tout ça ne présage rien de bon. Les proportions tutsi-hutu sont à peu près les mêmes au Burundi. Il ne faut pas faire de dessin, je crois.

J'ai repensé à notre départ du Congo en 1960. Je tourne tout cela dans ma tête pendant la nuit. Je ne dors pas bien avec cette chaleur et puis, à mon âge, le sommeil prend moins d'importance. Dans le silence de la nuit, on a tout le temps de faire un retour sur soi.

Lors de mon arrivée à Lobito en 1950, l'Afrique ne m'a pas paru très excitante. Les odeurs, la poussière n'inspiraient pas la petite fille que j'étais. Le voyage en train ? C'était déjà mieux. L'arrivée en gare de Jadotville ? Beaucoup mieux parce que là, il y avait mon papa. Cependant, les couleurs, les formes, les bruits,, les parfums, tout en me surprenant, n'étaient pas conformes à mes rêves.

Les années ont passé. Petites joies, petites peines mises bout à bout pendant dix ans. Dix ans de vie libre, intense, riche, sauvage, complète, vraie. Et ce n'est qu'en 1960 que j'ai brutalement réalisé que ce grand baluchon rassemblant tous mes bonheurs s'est perdu quelque part entre Kipushi et Mufulira... Dans la poussière de l'exode. On ne me l'a jamais rapporté ce baluchon ! Pourtant bien caractéristique, emballé dans son kitengé éclatant. Mon nom était épingle dessus

Ce que j'ai pu sauver se trouve dans ma mémoire. Une disquette comme une autre. Je fais "F5" et hop. Les images sont là...

Nous avions vingt ans en 1960 et de l'espoir et de la vie en stock ! Je t'attendais, Michel. Mon premier fils. Mais quinze jours après les fêtes de l'indépendance du Congo - pas encore zaïrisé - nous étions à Bruxelles, anonymes, perdus... mais pas vraiment malheureux. Déchirés, oui. Dépaysés aussi. Emigrés en tout cas !

Puis un an plus tard, nous retournions vivre là-bas, au Rwanda. Le virus de l'Afrique ? Sans nul doute. Nous sommes repartis avec toi, Michel, et je t'y ai appris la lumière verte sous les arbres, nous t'avons promené dans les "mille" collines ondulant doucement, tu as couru dans le jardin plein de rosés, et tu pouvais cueillir les fraises encore chaudes de soleil. J'ai décidé, quant à moi, de profiter au maximum de ce sursis africain ! J'en ai emmagasiné des images, admiré des couchers de soleil, écouté des bruits î Un véritable buvard ! Si j'avais eu dix sens, je les aurais tous employés.

La confiance dans l'Afrique nous revenait. J'ai alors voulu réaliser un vieux rêve : un de mes enfants naîtrait sur ce continent ! Pourtant, tu es né en Belgique. Jean. Une autre indépendance et nous voilà repartis vers l'Europe. "Therewhere you belong, white people" ! C'était plus sûr. Le souvenir de 1960 n'était pas bien loin encore.

Fin de l'époque rwandaise. Nous voilà au Burundi. D'autres collines vertes, des paysages grandioses, le lac Tanganyika dans son décor de montagnes, des couchers de soleil uniques, la plaine de Ruzizi avec ses palmiers aux feuilles "métalliques", des orages extraordinaires... Là, le rêve s'est enfin réalisé : tu es né là-bas, Claude. Pas d'indépendance en vue, pas de vacances en Belgique î Ce n'est pas un cadeau bien fameux que je t'ai fait là, gamin. Pas à l'heure actuelle. Mais, je crois que tu en es aussi fier que moi de ton lieu de naissance ! A cause de cela, j'ai une tendresse particulière pour ce pays. Pas au point de m'y attacher. Fini ça ! J'ai juré que plus jamais... Ça fait trop mal quand on doit partir. Je n'aime pas laisser des lambeaux de coeur un peu partout. Vive l'Afrique aux africains !

Pendant dix ans, j'ai fait des provisions de joie et de soleil pour... plus tard. Car repartir, nous devrions» le faire un jour. L'Afrique nous rejetterait un jour, nous les étrangers, les envahisseurs. Et la Belgique ? Elle n'a jamais compris ses "expatriés" : elle nous avait condamnés depuis toujours. Ils n'ont jamais tenu compte de nos opinions, de nos rêves, de nos idées, ou de nos réalisations î Trop occupés par leur petit mètre carré autour d'eux, les Belgicains ! Alors des kilomètres carrés... c'est trop grand pour leurs petites têtes !

J'ai essayé de vous donner le bonheur des enfants d'Afrique, de partager avec vous cette sensation de lumière, de joie. d'espace. Vous avez vécu à moitié nus (Ah ! les culottes en coton tricotées par| grand'maman...); vous avez joué dans la poussière rouge - faisant office de sable autour de notre maison, avenue de mai, pataugé dans l'eau du lac (la bilharziose ça existe vraiment ! ) ; tu as fait tes premières arme de "navigateur" sur le voilier de papa, Michel; vous vous souvenez sûrement des pique-niques avec les amis à l'intérieur du pays, de baignades dans la source d'eau chaude, du bassin du foot, du judo, des copains de l'école belge; et le Nyaragongo en éruption que nous avons survolé tôt le matin aussi... Par-dessus tout planait ce bonheur vrai qu'on ne connaissait que là-bas.

Et puis est venu le départ de 1973... Tu disais, Michel, que ta vie s'est arrêtée à Zaventem en 1973'
La mienne s'était déjà arrêtée en I960... Elle repart toujours quelque part. tu sais. Autrement.

Je voudrais que vous souveniez de l'Afrique. On ne pleure pas le passé. On s'en souvient avec sourire, avec tendresse et douceur. Ne perdez pas l'image, gardez-la précieusement. Feuilletez votre mémoire, comme un livre. N'oubliez pas malgré vos caractères différents, malgré vos divergences malgré la vie qui vous sépare ici, que là-bas, vous avez été trois petits garçons merveilleux, gais, lumineux enjoué insouciants, adorables et que plus le temps passe et plus vous vous éloignez les uns des autres plus votrel maman vous voit ainsi, réunis tous les trois dans un même rayon de soleil.

Quand je serai devant la porte du grand départ, le dernier et seul vrai départ, c'est cette image que verrai ou emporterai, quoi qu'il arrive; quoi que vous fassiez. Ce cadeau de lumière, de liberté et d'espace que je vous ai donné parce que je vous aimais. Etait-ce une bonne idée ? Je ne sais. Je n'ai jamais pu vous en parler, parce qu'ici la vie nous brise, nous plie. nous oblige à marcher dans le rang. J'ai toujours été "hors le troupeau" ! J'ai toujours essayé de garder un coin de liberté, même pour vous trois. Je vous en ai peut-être laissé trop de liberté... sans mode d'emploi, alors que ce pays ne s'y prête pas. Là-bas, c'était plus facile On était ce qu'on montrait. Sous le soleil, on ne triche pas.

J'ai peut-être un "grain", je suis peut-être "à côté de mes pompes". Je voulais simplement que vous sachiez ce que cest la vraie liberté; je voulais que vous puissiez faire votre chemin sans rien devoir à personne, sans appartenir à quelque chose ou à quelqu'un. Je ne sais si j'ai réussi. Mais je veux que vous soyez fiers de votre appartenance à ceux qui ont été "là-bas" ! On porte ce-label" si facilement quand on a connu une enfance africaine... et c'est bien plus chaleureux et plus vrai qu'une carte de parti !

J''ai décidé de faire publier cette lettre dans te Kisugulu. Elle couve en moi depuis longtemps. Vous parler n'est pas possible. Vous avez votre vie, vos soucis. Maar "waar het hart van vol is. loopt de mond van over !

Pourquoi ? A cause du Rwanda ? A cause de Philippe ? A cause de vous surtout... A cause de ce que vous êtes devenus maintenant • Si je ne peux vous dire tout cela de vive voix, je peux faire comme , leroi Midas : je creuse un grand trou et j'y dépose mon secret, mon chagrin qui m'étouffe. Quand les herbe auront poussé bien haut, le vent en passant dans les épis emportera mes larmes, et la terre entière le saura, mais s'en fichera. Je me sentirai peut-être soulagée... Ou bien, je mourrai "une valise sur le coeur" comme le dit Jacques Brel...

Cette année nous fêtons nos 35 ans de mariage. Avec des amis sans doute ; e réveillon nous I. passerons ailleurs. Seuls ! Parce que l'image des trois petits garçons dans le rayon de soleil n'existe plus Un fils a la fois vient nous voir : plus jamais "tous les trois à la fois"... Si vous saviez comme vos visites nous font plaisir... Vous aurez été notre très grande joie. Vous êtes notre dernier gros souci. C'est là mon secret ou ma valise.

Prenez garde cependant, mes fils, que la vie ne fasse de même avec vous elle rend au centuple ce que vous lui donnez... Pensez à vos compagnes et évitez-leur une telle peine.

Avec toute mon affection.

Maman.

Ce dimanche 3 juillet 1994

Dominique Bidoir à écrit le 19-03-08 :
Difficile de ne pas avoir le coeur à l'envers ... pour cette lettre intime qui révèle aux ignorants, les sentiments communs à tous les expatriés (je suis née en Algérie française et ai vécu ma petite enfance aux Congo).
Il nous a fallu attendre d'être grands pour réaliser que nous n'avions aucun déshonneur a être les enfants de parents à qui l'on avait promis un bonheur durables\'ils acceptaient l'expatriation .
Ils étaient donc courageux de quitter l'Europe, réellement épuisée par la guerre de 39-45, débordée et pauvre pour subvenir rapidement et efficacement à tous les sinistrés du conflit
- courageux d'accepter l'Inconnu, une vie de pionniers faite d'un dépaysement total sous un climat usant auquel ils n'étaient point du tout habitués,
- courageux de quitter, peut être à jamais, leurs familles souches où ils avaient été élevés ;
- courageux de relever, ne comptant souvent que sur eux-mêmes, les manches pour cultiver, construire, éduquer, soigner, protéger, importer et exporter. Même si en métropole(s) cela ne paraissait pas évident, les fruits retombaient inévitablement sur la vie des autochtones ; leur pauvreté criante d'aujourd\'hui en est la certitude.
L'Europe ne doit donc pas sa Liberté et une partie de sa Reconstruction qu'aux Colonisés, mais aussi AUX COLONISATEURS qui n\étaient pas plus immoraux que les êtres qui sévissent actuellement en France, en Belgique et en d'autres pays à qui l'on reproche encore d'être allé imposer leur civilisation ... qui a dépassé depuis des lunes l'âge de la pierre polie qui n'en fut pas moins une civilisation d'avenir pour l'Humanité entière puisque nous en venons tous. A ce propos, les colonisateurs, belges en particulier pour le Congo, n'ont pas été que de "mercantiles exploiteurs" mais aussi des chercheurs et des conservateurs fort consciencieux du patrimoine local, ... l'ère de la colonisation, précisément pour ce j'en sais des années 1950 où j'y ai vécu une partie de mon enfance, a-t-elle été aussi néfaste à la prospérité actuelle du Congo ? Aux Belges du Congo, recevez mes amitiés de France patienter un petit temps pour l'ouverture cela vaut la peine)

Santiag à écrit le 18-03-08 :
Merci pour cette émouvante lettre je croyais lire une lettre de ma maman trop tôt partie, ancien de 1960 ce qui me sidère à chaque fois que je reviens sur un site d\'anciens africains c'est que j\'ai longtemps cru mon cas unique, tristesse, mélangée de joie et de nostalgie souvenir d'une enfance volée à cause d''un retour précipité ce que je sais maintenant c'est que je ne suis plus tout seul et que nous y avons tous laissé une partie de notre âme là-bas dans ce lointain pays, pour cette lettre je vous dis merci.

JP Maindiaux à écrit le 15-03-2008 :
Exemplaire, cette lettre. C'est dur d\'être tombé d'un seul coup d'un grand projet, d'une vie pleine de responsabilité où l'on ne comptait ni ses heures ni ses peines, dans des espaces immenses où tout était soleil, dans un espace restreint, des jobs peu emballants parmi des visages toujours tristes (qu'ont-ils à toujours tirer la gueule ces belgicains?)dans un pays mesquin, gangrené par la politique, où il pleut sans cesse et où il fait froid. Pour ma part, j'ai eu la chance de continuer à faire de nombreuses missions à l'étranger et je me suis retiré dans le Midi. Là, mes enfants , avec l'esprit pionnier que nous avons,ont eu la bonne idée de de venir s'installer autour de nous . Le Belges y sont appréciés pour leur sérieux et je n'en connais pas un qui n'ait réussi. C'est une autre facon de coloniser qui n'est pas sans charme.

JM Nicolas à écrit le 09-03-2008 :
Au camp Hardy de Thysville, mes parents, mes frères,ma soeur et moi avons vécu en juillet 1960 les "tristes évènements de l'indépendance". Rentrés en Belgique le 14 juillet 1960, nous sommes devenus des déracinés. Certain d'entre nous on pu s'y faire, malheureusement, je suis resté un déraciné. J'ai perdu ma jeunesse, mes souvenirs, mes amis...

Bin MUZIGWA-KASHEM à écrit le 04-03-2008:
J'aime à me persuader que tout ce que vous avez eu comme moments de bonheur, d'horreur ( hélàs, il y en a eu beaucoup, beaucoup trop malheureusement !), des instants de joie intense, de nostalgie depuis que vous n'y étez plus, c'est tout cela sans doute LA VIE, c'est tout cela aussi votre contribution au Congo, à l'Afrique, c'est tout cela que notre génération de ceux qui avaient 12/13 ans comme moi, fils de ce vaste pays qu'est le Congo, moi qui vis, depuis 1975 en France ! eh oui, à Dijon, Besançon et aujourd\'hui à Strasbourg loin de ma ville de Bukavu, loin de mon collège Notre-Dame de la Victoire, loin de notre Lac, notre presqu'île de La Botte, loin de Nguba,Nyarukemba, Kadutu, Bagira, Kavumu, Lwiro, Katana, Idjwi, etc.. que nous et les générations actuelles, nous vous envions et en même temps nous sommes heureux de partager un peu avec vous !!!
Laurent Masegeta Bin MUZIGWA-KASHEMA, Proesseur des Universités, Université Marc Bloch, Strasbourg II, FRANCE

Emmanuël Bougard à écrit le 02-03-08:
Je suis touché par le contenu de cette lettre et cela me projete 60 ans en arrière dans ma propre histoire

Marie-Rose Daquay à écrit le 01-03-08:
Superbe message d'amour d'une mère à ses enfants ! Merci de me faire profiter et participer de toutes ces expériences vécues en Afrique où j'ai également vécu et qui nous ont tous marqués d'une manière indélébile car exceptionnelles pour l'époque où les voyages longs courriers n'étaient pas coutumes comme maintenant. Bravo à nos mamans mais également papas qui nous ont permis de connaître une période de vie exceptionnelle ils ont fait preuve d'un grand courage.

Rene Hansoul a écrit le 01-03-2008:
Lettre très émouvante.Moi aussi , malgré mes 63 ans, je suis toujours un enfant d'Afrique...que de souvenirs !!!

Micheval a écrit le 29-02-08:
Tout cela est tellement le reflet de nos coeur celui d'un eldorado perdu a jamais et qui survit dans nos memoires et dans nos coeur comme une douce litanie africaine,ils nous suffit de fermer les yeux et de penser tres fort, tel est mon jardin secret, parfois la vague a l âme j'y descend par une petite porte derobée derrière laquelle se trouve tous mes souvenirs d'afrique, j ouvre cette porte doucement et les parfums, les sons, les images ' envahissent comme si j'y etais encore,quelle merveille que la mémoire!!!

D.Freart a écrit le 29-08-02:
Diane, tu reflètes exactement le sentiment que nous avons tousen nous, les déracinés et les mal aimés de cette histoire devenue poliment belgicaine

André De Laet a écrit le 29-02-2008:
Bonjour Martine,Oui, ça fait du bien de lire ces mots “dits avec le coeur”. Ils m’ont touchés et je les laisse “suinter” en moi pour me remémorer les situations qui m’ont construit.

Bernadette Deseranno a écrit le 29-02-2008:
Beaucoup d'émotion à la lecture de cette superbe lettre. Nostalgie quand tu nous tiens. - Bernadette

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