Notes sur quelques  Attitudes des Noirs vis a vis des Blancs

R . P . J . V a n Wing , S . J . - Bruxelles, le 20 février 1950.

Un monde plien d'histoire, de souvenirs et de la nostalgie

Attitude des noirs vis-a-vis des blancs.

R . P . Josseph . V a n  Wing ,  S . J .

(biographie WING) pour ceux qui doute lire plus sur le RPJ via internet svp.

 — N o t e s  s u r q u e l q u e s  p r o b l è m e s  c o n g o l a i s .  —

Pendant les mois d ’août, de septembre et d ’octobre de l ’an passé, j ’ai eu l ’avantage de visiter une trentaine de territoires du Con go et du R u anda -Urundi. J’eus l ’occasion de faire ample moisson d ’informations sur les situations actuelles; j ’ai essayé de prendre contact avec toutes les personnes capables de m’instruire,  blancs et Noirs, autorités civiles et religieuses, chefs d ’entreprises, employés et colons.
J’ai interrogé des chefs et des notables, des paysans noirs et des boys, des cantonniers et des ouvriers de fabrique , et évidemment j ’ai causé avec bon nombre d ’évolués.
Plusieurs parmi vous ont exprimé le désir de m ’entendre exposer à notre section quelques-unes de mes informations sur certains problèmes actuels qui se posent dans la Colonie. Je m ’exécute bien simplement, n ’ayant nullement la prétention d ’épuiser une question.

ATTITUDE DES NOIRS VIS-A-VIS DES BLANCS.


Cette question m ’intéresse toujours, quand je voyage au Congo . Elle devient du reste plus intéressante pour  tout le monde,  maintenant que la propagande anti - blanc s’intensifie et que les colonies voisines sont fréquemment secouées par des émeutes et des désordres. Y a-t-il un changement perceptible dans l ’attitude des Congolais ? Pour l ’ensemble de la Colonie, je pense que non . Le comportement le moins sympathique je l ’ai observé sur la route Coquilhatville -Bikoro , et surtout dans le centre extra-coutumier de Costermansville. En 1941 j ’ai visité ce centre. C ’était alors une sympathie respectueuse et universelle; et en 1949, plus aucune trace de sympathie ni de respect chez la très grande majorité de ses habitants. Il faut noter que ce centre est plus infect que jamais, malgré la construction de quelques dizaines d ’habitations décentes, et q u ’une épidémie de paralysie infantile y sévissait  lors de mon passage.
J’ai fait environ 8.000 km de route et j ’ai eu plusieurs  pannes dans les régions du Nord et du Nord -E st de la Colonie et au Ruanda -Urundi. Chaque fois j ’ai été aidé spontanément et très gentiment par les braves gens qui passaient sur la route, ou par les habitants du village voisin alertés par mon chauffeur.
J’ai visité la cité indigène de Leopoldville et les centres extra-coutumiers de Coquilhatville , Lisala, Libenge , Buta, Bunia, Usumbura et Stanleyville. Nulle part je n ’ai observé des signes évidents d’antipathie ou d ’indifférence dédaigneuse. Les Noirs du Congo belge sont encore gentils pour les Blancs; leur attitude à cet égard reste bien différente de celle de leurs frères des colonies anglaises et françaises.

CAPITAL ET TRAVAIL.

Il y a cependant une évolution dans les idées du prolétariat de Léopoldville. Auparavant, quand je causais avec des travailleurs de toute catégorie, ils exprimaient seulement leurs doléances sur le bas salaire, la cherté des vivres, et surtout sur les conditions détestables du logement. Maintenant ils raisonnent sur les causes de leur misère;  au-delà de la simple opposition Blanc -Noir, ils entrevoient l ’inégalité des forces sociales en présence, la domination du capital sur le travail et ses conséquences funestes.

Voici le résumé d ’une conversation avec des ouvriers d ’une usine de textiles :

« Nous travaillons, de jour ou de nuit, autant que les Blancs. Les Blancs touchent un salaire qui leur permet de vivre dans le luxe, eux, leur femme et leurs enfants; nous avons un salaire qui n ’est pas toujours suffisant pour manger assez, et notre maison est misérable.»

«Certes nous admettons que les Blancs doivent gagner plus que nous, parce qu'ils connaissent  mieux le travail et parce qu ils ne peuvent vivre comme nous. Mais voyez, autrefois le Blanc n’avait pas de si belles maisons, il n ’avait pas de voiture et toutes les bonnes choses. Mais pour nous les maisons sont moins bonnes qu’autrefois, et avec notre salaire nous ne pouvons pas acheter plus de bonnes choses qu'autrefois. Cependant le Blanc ne travaille pas plus qu’autrefois, et nous, nous travaillons  plus. Pourquoi cette différence ? »

«Les Blancs deviennent toujours plus riches; leurs affaires, ils les étendent sans cesse. Voyez N N ., qui est arrivé pauvre au C on go et qui est  maintenant très riche et a beaucoup d ’entreprises.»
Vous dites que les Blancs d ’Europe ont prêté beaucoup d ’argent et que ces prêts doivent être compensés. Nous savons cela, puisque déjà cette coutume existait chez nos Anciens. Mais est-ce que les Blancs prêtent chaque fois de l ’argent quand une entreprise s’étend P»
La fabrique où nous travaillons a reçu de grandes extensions. Est-ce que pour chaque extension l’argent est venu d ’Europe ?»

«Nous pensons bien que les Blancs peuvent toujours étendre leurs affaires et devenir  plus riches, parce que nous les Noirs nous travaillons beaucoup et nous sommes payés trop peu. Mais voilà, nous n ’avons pas de force, tandis que les Blancs sont très forts. C ’est pourquoi nous sommes toujours pauvres ».

Ces mêmes thèmes m ’ont été développés par d ’autres travailleurs. Ils montrent que la propagande qui s’exerce intensément dans la cité indigène de Léopoldville produit ses effets. Sans doute aussi l’action syndicale n’est pas étrangère à cette prise de conscience des droits de l ’ouvrier.

Ma visite à Léopoldville suivit de très près la session du Conseil du Gouvernement. Le Gouverneur général y avait prononcé un discours très remarquable : il y avait particulièrement  attiré l ’attention sur les problèmes sociaux, tant ceux que pose la population coutumière que ceux du salariat. Le Conseil avait également émis un vœu d ’une très grande portée au point de vue politique sociale, en
préconisant la création d ’un Conseil du Travail, organisme paritaire installé auprès du Gouvernement général. Il m ’intéressait vivement de connaître la position des chefs d ’entreprises sur cette question, ainsi que sur deux autres d ’ordre général, mais qui sont toujours d ’une actualité primordiale , à savoir la politique que préconise le Gouvernement d ’un relèvement progressif des salaires, et le syndicalisme indigène qu’est né et qui veut croître et se développer. Les personnalités que j ’ai rencontrées ont été terriblement réticentes.

La conclusion de mon enquête a été que du côté des patrons il n ’y â aucun changement de position. Le progrès dans la prise de conscience du prolétariat semble leur échapper. Ou , s’ils s’en rendent compte, ils en sous estiment la valeur, ne pouvant la chiffrer comme on chiffre les effectifs des syndicats. Je crains que cet esprit géométrique ne puisse remplacer l’esprit de finesse qui est de mise dans ce domaine.

Les patrons ont accepté les Comissions du Travail et du Progrès Social Indigène , et ils trouvent que ces organismes de contact suffisent. Peut-être ne se rendent-ils pas compte que l ’évolution constante et rapide de la Colonie la conduira à bref délai au palier où s’est accomplie la Révolution Mondiale actuelle du Travail ! Or, cette évolution exige non de simples contacts entre très grands et très petits, comme dans ces Commissions du Travail, mais elle postule d’urgence que l’on commence à causer, c’est-à-dire que de part et d ’autre de la barrière on expose des points de vue : causer est une condition sine qua non de la collaboration . Sans collaboration préparée à temps ce sera la lutte ouverte.

La lutte ouverte, qui ne la craindrait, quand il visite la cité indigène de Léopoldville ?

Je l’ai visitée trois fois; chaque fois la pensée surgit spontanément : Quel magnifique terreau pour une pépinière de révolutionnaires ! En pénétrant dans ces parcelles encombrées de taudis — et
ces taudis encombrés d’homm es, de femmes et d ’enfants *— on ne peut que déplorer la perte de tant de richesses humaines. Et l’on déplore la lenteur des préparatifs nécessaires à la m ise en m arche de l ’Office des Centres Extracoutumiers. Sur ce terrain au moins on doit espérer une collaboration généreuse des sociétés coloniales avec les pouvoirs publics.

C ’est en voyant manger sur place cette hum an ité g rou illante, et en observant la m a igre pitance dont ils doivent se contenter, que l ’on se rend compte combien il est urgent d ’améliorer l ’alimentation des travailleurs et de résoudre le problème des allocations familiales dans les centres où les femmes ne peuvent se livrer à des cultures vivrières. On éprouve un certain soulagement quand on quitte le grand centre surpeuplé et quand on peut respirer à l ’aise l ’a ir plus pur de l ’immense nature congolaise.

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L'abandon de la brousse.

Dans le domaine social, tout le monde le sait, le plus important phénomène q i s’accomplit au Congo est celui
de l ’exode de la population vers les centres ou l ’abandon de la brousse; on pourrait dire : la fuite de la brousse. Ce phénomène ’est pas particulier aux Noirs, il atteint également les Blancs, et proportionnellement peut-être plus les Blancs que les Noirs. Le mouvement est progressif; il englobe chaque année un nombre plus élevé d ’individus Il est universel mais pas un iforme ; les centres attirent proportionnellement à leur masse. On peut trouver dans les statistiques la confirmation de ces caractéristiques.
L'ampleur du mouvement mérite d ’être notée :

De 1939 à 1946 la population extra-coutumière a passé de 972,000 à 1,900,000 (chiffres ronds ), c’est-à-dire de 9,41 à 14,90 %.
De 1946 à 1947 l ’accroissement a été de 90.000 (chiffres ronds) et le pourcentage a passé de 14,90 à 15,58 %.
De 1947 à 1948 l ’accroissement a été de 223.811 et le pourcentage est monté de 15,58 à 17,42 %.

Nous n’avons pas les statistiques de 1949. Nous n ’avons aucune raison de penser qu’elles marqueront un ralentissement de l ’exode; les mêmes causes restant en action produiront les mêmes effets. La plainte au sujet du manque de main d ’œuvre est quasi universelle. Les recruteurs — dont les primes ont été doublées ou triplées — poussent leur activité dans les régions les plus reculées, et ils ont à leur disposition les moyens les plus alléchants : cadeaux aux chefs; fourniture d’objets convoités aux candidats travailleurs; leur transport en auto, avec ou sans leur famille . Ces opérations vident actuellement certaines régions de l ’Ouest, du Centre et du Sud du Kwango ainsi que d ’autres districts. Ailleurs où il n ’y a plus rien à grappiller, les travailleurs sont retenus par des avantages nouveaux ou par des pratiques illégales q u ’il ne convient pas de décrire ici.

A propos des statistiques que je viens de citer, il faut noter deux choses. Celles qui concernent la population extra-coutumière ont une réelle valeur, parce qu’elles sont basées sur des recensements annuels réels. Elles ne sont cependant qu’approxiatives, parce que le personnel chargé de ces recensements est insuffisant en nombre et incapable de tenir à jou r les registres de la population. Les chiffres fournis par ces statistiques sont en général au-dessous de la réalité.

Quant à celles qui concernent la population coutumière, elles n’ont qu’une valeur d ’indication générale. Les recensements complets dans les territoires n ’ont plu s été effectués depuis le début de la guerre . En 1949 on a procédé à des coups de sonde dans des groupements variés des territoires.Les résultats de ces recherches p lus poussées seront très intéressants pour l’étude démographique, mais ne pourront fournir des chiffres certains sur la population totale ni sur le mouvement de la population . Pou r savoir s’il est progressif ou régressif, il nous faudra encore attendre plusieurs années. Cette connaissance serait éminemment intéressante pour les auteurs et les exécuteursdu Plan Décennal.

L ’insuffisance numérique du personnel territorial, qui est à l’origine de cette déficience funeste, est aussi une
des causes de la crise qui sévit dans cette armature essentielle de la Colonie. Car crise il y a, et elle est profonde et elle est générale. J’ai eu la bonne fortune de causer avec quelques douzaines de fonctionnaires et agents du service territorial. Rares étaient ceux qui ne m’en ont pas parlé spontanément; et tous les autres en parlaient avec une conviction raisonnée, les uns avec amertume, les autres avec tristesse. Parmi eux les homm es d ’élite ne manquent pas.

Je pense ne pas les trahir en résumant leurs plaintes de la façon suivante :

« Nos cadres sont insuffisants. Les besognes administratives, qui exigent de la paperasserie à longueur de journée , augmentent sans cesse; elles ont priorité sur nos tâches normales, essentielles et seules intéressantes auprès de la population indigène. Dans les conflits qu i surgissent constamment entre les droits et les intérêts de la population indigène et les intérêts des sociétés et des colons, il arrive trop souvent que nous ne recevons ni directives nettes ni soutien des autorités supérieures. Ceux des nôtres qui sont accommodants en cette matière reçoivent trop
souvent des priorités et des passe-droits, ce qui décourage les durs.»

«Notre statut au point de vue traitement paraît satisfaisant; mais en réalité il ne l’est pas, car les possibilités de promotion sont extrêmement réduites. On reste coincé dans des grades inférieurs pendant la plus belle partie de la vie, sans avoir l ’occasion de donner sa mesure; car rares sont les chefs de territoire qui admettent à côté d’eux que qu’un qui soit autre chose qu’un exécuteur
passif et poli d’ordres reçus.»

«Comparez notre statut à celui de la magistrature, disent-ils tous comme en refra in ; comparez nos responsabilités à celles des magistrats, le travail que nous avons à fournir au leur, et dites-nous si vous jugez que la Colonie désire nous retenir dans le cadre » .

Ces plaintes sont fondées. Une cause supplémentaire du malaise vient du fait que la soudure entre les anciens et la relève n ’est pas encore parfaite. Souvent on a dit beaucoup de mal de la relève. Je connais des territoires où elle a été constituée d’éléments d’élite et de bons. Mais en fait la psych logie des jeunes est déroutante pour les anciens : trop d ’indépendance d’idées et de conduite, trop d’individualisme, souvent un mépris déclaré pour la tradition et l ’expérience. Combien de jeunes ont leur théorie et leur programme achevés ! L’ancien les laisse faire et s’empêtrer. D’autres jeunes ont un idéal vrai et sain, mais ils tombent sur un vieux blasé qui les brime et les décourage.

Ajoutons, pour être complet, une dernière cause de découragement :

c’est celle qui s’exerce sur le territorial dans les régions à forte dénatalité, ou dans celles où quasi toute la jeunesse adulte a quitté les villages. Le même phénomène s’observe parfois chez des missionnaires. L’un
et l'autre veulent bâtir une cité vivante, et les matériaux manquent ! A quoi bon alors s’échiner ?

 « Il faut être un crétin b lindé ou un idéaliste enragé pour rester dans la territoriale » , disait en guise de conclusion un excellent administrateur. Le fait est que beaucoup d ’éléments de va leur tentent de passer dans les services administratifs de la province ou du Gouvernement général, ou dans les sociétés privées.

En dehors des territoriaux et des missionnaires, qui s’intéresse encore à la population de la brousse ?

Il y a les agronomes, et dans les régions qui cultivent le coton, les agents des sociétés cotonnières. Il y a le service médical. Mais les médecins de l ’Etat, à quelques exceptions près, ne voyagent pas en brousse; ils sont occupés au chef-lieu du territoire; mais leurs agents sanitaires sont itinérants. Les médecins des Missions nationales et étrangères, dont le nombre dépasse la soixantaine, ont un contact régulier avec la population coutumière, soit à l ’hôpital central, soit dans les dispensaires ruraux . Enfin il y a quelque cinq cents sœurs missionnaires qui visitent les villages, pour les consultations des nourrissons et pour les écoles rurales de filles, là où elles existent.

Quant à la magistrature, elle n ’y paraît plus. Le Tata Juge, que nous avons si bien connu autrefois, devient un
souvenir historique chez les indigènes. Il faut un événement extraordinaire pour qu’un membre du Parquet se
montre en brousse. La plupart des administrateurs ne connaissent l ’existence du Parquet que par les commissions rogatoires qu ’ils en reçoivent. Les tribunaux des chefferies, des secteurs et des territoires fonctionnent, la justice est bien ou mal rendue, et le droit coutumier évolue, se forme et se déforme, sans aide ni contrôle des représentants de la justice, des spécialistes du droit et des tuteurs officiels de la population indigène.

Pendant  ma randonnée, j’ai traversé plusieurs, centaines de villages indigènes. En dehors du paysannat de Bambesa,  je n’ai rencontré d ’autres  Blancs que des missionnaires. Ceux-ci continuent à s’intéresser aux villages, parce qu ’ils y trouvent ce qui les intéresse. Vieillards, vieilles femmes, invalides, jeunes enfants, leurs âmes sont aussi intéressantes que celles d ’adultes mâles valides et de jeunes femmes. Ces deux dernières catégories manquent dans les villages à natalité déficiente. Et ces villages sont mornes et tristes !

Dans ces mêmes régions la vie reparaît dès que vous approchez d’un centre de Blancs : la route et les abords sont animés de groupes bruyants, où dom inent jeunes gens et jeunes femmes. Blancs et Noirs ont un motif
commun de f ir la brousse, sans vie et sans divertissements, et de rechercher les centres qui, avec une vie sociale plus variée, offrent p lus de confort. Je ne note que deux conséquences de ce déplacement
de la population :

La première , c’est que le fossé qui se creuse entre Blancs et Noirs au Congo ne sera pas diminué par la concentration des Blancs et des Noirs dans les centres. Au contraire, c’est dans l’ambiance du village, où le Noir est au naturel, que le Blanc est le plus près du No ir et que la compréhension mutuelle se réalise. Dans les centres le contact de personne à personne est rare. Comme me le
disait un Noir : « Les Blancs ne nous connaissent pas, ilsne nous regardent même pas » . La réciproque n ’est pas vraie : les Noirs regardent bien les Blancs.

La deuxième conséquence est l’incidence démographique . On l’a dit assez, c’est la population coutumière qui était féconde et qui a per is les prélèvements massifs de main-d’œuvre, nécessaire à l ’industrialisation du Congo . En dehors de quelques régions privilégiées, la brousse se dépeuple. D’autre part, la popu lation extracoutumière, du moins dans les premières décades, n’aura pas une natalité suffisante pour remplacer ses morts par des vivants. Léopoldville , Matadi, Mongbwalu , Kilo, les camps de l’Un ion Minière n’infirment pas la règle générale : ils bénéficient de facteurs exceptionnels.

Polygamie et dépopulation.

II y a encore des coloniaux qui sont convaincus qu’entre ces deux choses il n ’existe aucun rapport de cause à effet et que les missionnaires qui établissent ce rapport sont victimes d’un préjugé. Raison de plus pour que je vous livre quelques observations que j’ai faites à ce sujet.

Antérieurement j’ai eu des contacts avec le district du Congo-Ubangi, dans les territoires en bordure du fleuve. Cette fois-ci, et avec un vif intérêt, j ’ai pu voir chez eux les Banza, les Ngbandi, les Bwaka et autres Soudanais,
dans leur beau pays qu i ressemble fort au aut-Uele.Chez la p lupart des Soudanais la situation démographiq e
est encore satisfaisante; chez les Bwaka elle est même excellente, mais il s’y pratique un recrutement exagéré
qui la menace terriblement.

Par contre, la démographie est attristante dans les territoires du Sud : Lisala, Budjala , Nouvelle-Anvers , Bomboma . Partout y fleurit encore l ’ancienne polygamie coutumière, privilège du chef et des notables. Celle-ci ne condamnait pas au célibat une portion d’adultes valides, même pas les esclaves, car elle respectait la première loi du groupe bantou : vivre et se survivre . A côté, et souvent en rivale capable de l’éliminer, s’installe la nouvelle polygamie , la mercantile; celle-ci est l ’apanage des habiles, des riches, capables de payer des dots très élevées. Ces capitalistes accaparent les femmes et les cèdent pour usage temporaire à des célibataires plus pauvres, qui en retour fournissent des prestations en travail aux plantations ou en livraison de vin de palme. Ainsi ils gagnent double, par le travail des femmes et par les prestations des clients. Ailleurs
les femmes peuvent ou doivent se livrer à la prostitution, mais une part du bénéfice revient au maître.
Cette double polygamie réduit au célibat un grand nombre d ’adultes valides. Dans le territoire de Nouvelle Anvers, la proportion des célibataires est de 24,2 %; dans celui de Bomboma elle atteint 32,4 %; dans celui de
Budja la elle est de 29 %. Dans le territoire de Lisala, plus influencé par le christianisme, le pourcentage n ’est quede 9,1 %.

Cette polygamie extravagante est favorisée par des coutumes, anciennes et nouvelles, qu i s’y pratiquent ouvertement. En voici quelques-unes :

Payer la dot en tout ou en partie pour des filles très jeunes, ou même pour des filles qui sont encore à naître.
Traiter comme épouses légitimes des filles non nubiles, pour lesquelles la dot entière a été versée.
Acquérir par droit d’héritage des veuves et les introduire comme épouses dans le harem reste une pratique générale.
Pour payer sa dette, on peut livrer sa femm et ou sa fille.
La famille peut enlever à quelq ’un sa fem e légitime, en lui remboursant la dot qu ’il a payée réellement; pour cette opération, elle ne doit avoir d’autre mobile que le gain qu’elle réalise en acceptant une dot plus élevée d’un rival.

Toutes ces pratiques sont couvertes par l’autorité des juridictions indigènes qui, ou bien ne réagissent pas
contre elles, ou bien les sanctionnent ouvertement. C’est l’intérêt des juges qui inspire leur justice. A Budjala ,
75 % des juges sont polygames, à Bobboma 77 %, et à Nouvelle-Anvers le taux monte à 92 %. Dans ces territoires, un monogame doit être un bien habile homme pour garder sa femme, s’il est pauvre, et être un excellent chrétien pour se contenter d ’une seule, s’il est riche.

Plus encore qu’au Congo - Ubangi, la polygamie sévit dans les Uele. Outre la traditionnelle — pratiquée à petite
échelle par les chefs et les notables — et la moderne, la mercantile, il y a la grande polygamie des chefs conquérants, dont les harems peuvent contenir des femmes par centaines. Celle-ci est très fidèlement pratiquée par les descendants des grands, chefs azande, qui, il y a environ un siècle, ont décimé, soumis et azandisé la population autochtone. Gilima, — le grand Gilima, comme on l ’appelait, — qui est décédé en septembre dernier, ne connaissait pas le nombre de ses femmes, et l ’Administration non plus ne connaissait ce nombre . Car dans ce pays, toute polygamie, étant censée institution coutumière, est légale et sacrée : on n’y touche pas.

La polygamie s’y pratique donc avec toutes ses déviations. Elle déteint même sur les Européens. Car on en
voit qui s’y livrent ouvertement au concubinat à forme polygamique et qui n ’ont aucune honte de voyager publiquement avec leur harem . Que l ’abus des jeunes filles et le dévergondage des mœurs soient chose commune, c ’est très naturel; et que les deux tiers des femm es soient sté­
riles, cela n’étonnera personne. En annexe je donne quelques statistiques qui m ’ont été communiquées par les autorités religieuses.

Ce magnifique pays de l’Uele se vide de sa substance humaine. En 1928, j ’ai fait la route Buta-Bondo -Bangasu. Les v illages et les groupes de maisons s’y succédaient presque sans interruption, et les huttes étaient bien entretenues; en comparaison de cette animation , nos routes dans la Mission de Kisantu étaient désertes. Maintenant c ’est le contraire. Sur un tronçon plus peuplé de la route passaient des femmes en grand nombre ; aucune ne portait un bébé, aucune n ’était accompagnée d ’un enfant. Pendant trois jours j ’ai visité le paysannat de Bambesa. 11 y est mené une expérience dans des conditions quasi irréalisables ailleurs ; à la tête se trouve une équipe de chefs, qui collaborent cordialement; comme matériel humain une population homogène, paysanne de tradition et rebelle à la vie communautaire de grand v illage ; comme sol, une forêt un iformément fertile — j ’ai vu un champ de coton qui produisait plus de 1.000 kg à l ’hectare.

Donc des conditions optima, et il s’agit d ’une expérience de grande envergure , puisqu ’on compte y installer
27.000 paysans; une seule menace plane sur elle : les paysans ne laisseront guère d ’héritiers, pu isqu ’il n ’y a que 60 enfants pou r 100 femm es, donc la continuité fera défaut.

Quand j’associe ainsi les deux phénom ènes, dépopu lation et polygamie , je ne prétends nullem ent mettre le premier au compte exclusif de l ’autre. La dépopulation effrayante de l ’Uele est due à des causes complexes et nombreuses. Parm i elles le recrutement exagéré de main -d’œuvre n ’est pas la moindre . Mais exclure du complexe la polygamie et l ’indiscipline générale des mœurs quil ’accompagne me paraît l’effet d’un préjugé(x).

Dans ces régions, la femme n’étant considérée que comme un instrument de production économ que et de
plaisir, son ascension sociale et morale par l’instruction et l’éducation est terriblement handicapée. L’école c’est bon pour les garçons, mais pas pour les filles. La fille, toute jeune encore, doit aider sa mère, et quand elle approche de 1 âge nubile , elle est donnée à un mari pour rapporter le plus tôt possible la plus haute dot possible. Aussi nulle part vous ne trouverez une fille dans une école rurale. Dans les écoles centrales des Missions, on parvient à grand peine à réu ir les effectifs exigés par les règlements officiels pour les subsides au premier degré, c ’est-à-dire 25 élèves par classe. Le deuxième degré n ’est jamais complet, en dehors des centres extra-coutumiers, et là encore la 4e et la 5e année sont habituellement déficientes.

Les statistiques officielles renseignent pour le Congo - Uangi 196.000 filles. Ce nombre doit comporter environ 100.000 filles en âge d ’école. Or, les écoles centrales pour filles des Missions nationales dans ce district ne comptent que 2.750 élèves dans les classes primaires et 47 à l ’école normale. En ajoutant à ces chiffres un gros tiers po r les écoles des Missions étrangères, on atteint 4.000 filles qui
bénéficient d ’une certaine instruction ; pour l ’immense majorité cette instruction ne dépasse pas le premier degré primaire .

Dans l ’Uele, où le pourcentage des filles est plus bas et où le ch iffre total ne dépasse pas les 100.000, le pourcentage des filles qu i bénéficient d ’une instruction élémentaire est un peu plus élevé : il atteint 6 %.
Comme la civilisation m orale d ’un peuple s’implante par la mère au foyer, il est clair qu’on ne peut encore
parler ici d’un relèvement de la masse. Chose étonnante, on y trouve déjà des mères chrétiennes exemplaires et, chose plus étonnante, d’admirables Soeurs indigènes.

A propos de l ’enseignement des filles me reviennent à l ’esprit les doléances qu i ont été répétées à satiété depuis la guerre , sur l’énor e écart qui existe au Congo entre l ’instruction des garçons et celle des filles. Que d ’âneries éloquentes ont été dites et écrites à ce sujet ! Que de soupçons injurieux ont été formulés à l’adresse des Sœurs missionnaires! Directement ou indirectement on a is en cause, sinon leur dévouement, du moins la compréhension intelligente de leur devoir dans ce domaine. Quant à oi, j ’ai ad iré sincèrement les vaillantes Sœurs qu i dans le Congo -Ub angi et l ’Uele recom encent chaque année à enseigner les éléments à quelques douzaines de fillettes, sans avoir l ’espoir d’a ener une élite à la fin du cycle des études. Elles travaillent sans récompense humaine . Elles méritent autant d ’éloges que les Sœurs qui, dans certaines régions du Bas-Congo , dirigent des classes homogènes, tenues par des monitrices bien stylées, ou qu i éduquent des groupes compacts de grandes filles dans les écoles m énagères, ou encore qui dirigent
des pensionnats « select » pour filles d’évolués. Après les avoir vues à l ’œuvre, je suis convaincu que les unes ne le cèdent aux autres ni en dévouement total ni en valeur professionnelle. Mais le m ilieu où travaillent les premières est plus rétif, et peut-être aussi la politique ind igène qu’on y pratique est moins favorab le à une saine évolution sociale.

J’ai eu l ’occasion de causer po litique ind igène avec bon nombre de représentants de l ’Administration . Parmi eux j ’en ai rencontré de haute qualité et d ’esprit bien ouvert; mais d ’autres, en trop grand nombre, répétaient très un iformément que les principes fondamentaux de la politique ind igène sont le respect de la coutume et le respect de l ’autorité des chefs; pour le reste, ce qu i importe avant tout, ce sont la production et les routes. J’ai essayé de faire préciser le contenu de ces principes essentiels, d’évoquer la nécessité de tenir compte du moral et du social à côté du politique et de l ’économ ique, d ’adapter les règles du politique et de l’économique aux besoins et aux aspirations d’une société qui évolue. Trop souvent j ’ai été amené à conclure que dans ces régions équatoriales, et surtout dans la Province Orientale, on vit de traditions historiques déjà bien tassées.
C ’est parfois une faiblesse que d’avoir de grands ancêtres ! Pour ma part, j ’ai été fort déçu en constatant
dans l’ensemble peu de progrès social. L ’activité économique indigène est encore complète ent dirigée par
l ’Administration . C’est le système généralisé de cultures imposées, contrôlées et sanctionnées. Il doit y avoir une armée de policiers indigènes ! On en voit partout; j ’en ai compté vingt-deux quelque part sur un parcours de 20 km . Comment croire encore à la valeur d’éducation (l’un système de contrainte, quand il est maintenu en vigueur pendant plus d’une génération ? Et cependant on ne voit aucun chef prendre l ’initiative de relâcher cette contrainte sur certains points. Comme me le disait un éminent colonial : « Dans ce pays on a une curieuse méthode d ’enseigner l ’attachement à la terre et l’amour du métier agricole : le paysan ne peut planter ni quand il veut, ni où il veut, ni ce qu ’il veut » . Sur ce point aussi est-ce le traditionalisme qui est en cause ?

ISLAM.


En tout cas, il me paraît en cause dans l ’attitude déférente qu ’ont tou jours tenue les représentants de l’autorité vis-à-vis des arabisés. Je me rappelle encore mon étonnement quand, en 1923, à Stanleyville, je fus témoin de cette déférence; j’en fus un peu scandalisé. Je ne connaissais les arabisés que par l ’histoire des campagnes antiesclavagistes; toutefois je savais aussi que l’Islam n ’est pas seulement une religion avec ses dog es, ses règles morales et ses rites, mais qu’en imposant l’observation du Coran — qu i est aussi un code politico-social — il enrôle le croyant dans une communauté à caractère politique. Je pensais donc que les anciens soldats et serviteurs de Tippo -Tip et consorts ne méritaient en bonne politique ni honneur ni faveur spéciaux. Mais on m’expliqua que ces arabisés étaient souvent des gens de qualité, maintenant bien soumis et loyaux vis-à-vis de l ’autorité européenne, qui pouvait en tirer bien plus de services que des indigènes du pays.

Du reste, ces musulmans ne font aucun prosélytisme. Cette affirmation m’étonnait fort; mais un fait est un fait. Cette affirmation m’a été répétée depuis lors et je l’ai vue imprimée bien des fois. Pendant et après la guerre, j’ai visité Stanleyville, le ivu , le Ruanda-Urundi, et l’on me parlait dans certaines missions d’un réveil de l’Islam.


Mais quand j’interrogeai à ce sujet des représentants de l’autorité, on me confis a qu’il y avait bien des nouveaux Swahili par-ci, par-là , mais qu’il n’y avait pas trace de prosélytisme ni d ’action politique.
Pendant mon dernier voyage, j’ai entendu des faits circonstanciés en grand nombre qui ne laissent aucun doute sur le prosélytisme religieux et politique de nos arabisés, anciens et nouveaux. Ils ne sont plus concentrés dans le Maniema et la région de Ponthierville. Ils ont des communautés organisées, qui relient ces deux anciens centres à travers le Kivu et le Katanga Nord par Usumbura au Ruanda-Urundi. A la tète de ces communautés se trouvent des Walimu , qui ont une autorité incontestée en matières religieuse et civile, et les mots d’ordre de l’organisation Mulidi circulent le long de ces routes. Dans la région de irundu , où l’Islam est maître, les villages indigènes sont le siège d’une pullulation de Kitawala. Ainsi donc la population congolaise est actuellement travaillée par la propagande de quatre mouvements d’idées politico-religieuses antibelges. Le plus ancien est le mouvement Kibangiste . Dans la région de Thysville, où il est né, il a perdu de sa force; il garde des noyaux solides dans quelques régions du Bas-Congo et à Léopoldville. Il est bien enraciné dans le Nord de l’Angola et dans le Sud de l’A frique Équatoriale française; il est disséminé dans le Kwango , le Kasai, le Lac Léopold II et la Tshuapa.
Le K i t a w a l a , venu du Haut-Katanga, s’est implanté dans le Katanga Nord, dans le K ivu et dans le district de Stanleyville. Dans la Tshuapa il côtoie le Kibangisme. Enfin le Communisme est présent dans tous les centres européens, dans l’Administration publique comme dans les sociétés privées. Il y mène sa propagande discrète d -’homme à homme, chez les Blancs et chez les Noirs. Son centre de propagande publique est à Brazzaville. Il a ses ramifications tout le long de la frontière de l ’Afrique Équatoriale française.

Dans la mesure où ces mouvements comportent et co-lportent des complexes d’idées et de sentiments d’ordre mystique congénitaux à l’âme bantoue, ils peuvent influencer les Congolais et même provoquer des réactions soudaines et massives, surtout s’ils actionnent la passion la lus sensible du Noir, qui est la peur. Pour cette raison l’Administration doit rester sur ses gardes.
Quant aux idées politiques antibelges que propagent ces mouvements, les Noirs n ’y sont sensibles que s’ils gardent au cœur une blessure ouverte du fait d’une humiliation ou d’une injustice infligée par un Blanc. C ’est pourquoi la lutte contre ces mouvements sera d’autant plus efficace que l’on réduira au minimum la « colour bar » et que ’on instaurera au maximum une politique où le social aura le primat.

Fait à Bruxelles, le 20 février 1950

R . P . J . V a n Wing , S . J.

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