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J' étais avec les paras français

La nuit a été longue. Terrés dans les herbes à éléphants, frileusement enve­loppés dans les ponchos, no us avons patiemment attendu l'aube avec l'interdiction formelle de fumer, de parler, et de dormir. Les quelques ron­fleurs ont été énergiquement. secoués. Prudence! les «autres» ne sont pas loin.

- Rouge-de-mouette....

- Mouette-de-rouge, parlez.

- Gris-deux signale individus suspects fuyant dans votre direction.Tachez de les intercepter. A vous.

- Mouette-de-rouge. Bien reçu. Allez, on y va.

Le capitaine s'est levé. En baillant, Walter, le radio, récupère le combiné du poste dont l'antenne oscille doucement.
Il est six heures, la compagnie rouge du 2e REP s'ébroue. La fumée des ciga­rettes hativement grillées s'élève des buissons environnants. Lourds de fatigue, les hommes reprennent leurs char­ges. En jurant, ils escaladent la colline, glissant dans la boue rouge. Objectif: les usines de Luilu, où se terre un fort parti de rebelles Katangais...

Soudain, L’aboiement sec d'un P.M., à trente mètres sur notre gauche. Des cris. Accroupis en travers de la. piste, terrorisés, deux Noirs mettent les mains sur la tête tandis qu'un légionnaire les fouille. Travail de professionnel, effectué froidement, mécaniquement.

- Putain de guerre, chuchote quel­qu'un. Les légionnaires contemplent sans plaisir la scène.

- II ont tous de faux papiers. Com­ment veux-tu t'y reconnaître?

- Qu'est-ce qu'on fout ici? Vivement le Tchad, surenchérit un autre.

La légion est mal à L’aise au Shaba.

Passée l'euphorie des premiers jours, avec la libération des otages, son cor­tège de joies et de drames. Les gens pleuraient en nous accueillant, c'était fantastique, m'a confié un légionnaire. Le malaise s'est installé. Le comporte­ment des soldats zaïrois, plus préoccu­pés de piller et de rançonner la popula­tion que de combattre les «Tigres», a profondément choqué les légionnaires. La tension entre les F AZ et la légion monte chaque jour un peu plus. A cha­que rencontre, on frôle l'incident.
Quand les convois français croissent les soldats zaïrois sortant, les bras chargés de balluchons, des habitations des Blancs, les légionnaires grincent des dents, dissimulant mal leur mépris. .
Les légionnaires n'ont pas la réputa­tion d'avoir des états d'âme. L'expé­rience de la guerre d'Algérie et de ses soldats perdus n'a pas été oubliée. Au Tchad, à Djibouti, la légion accomplit son travail sans rechigner. Mais ici, au Shaba, la mission fait renacIer; il est vrai qu'elle est ambigüe: protéger la population civile et créer un cIimat propice à la reprise des activités. Mais protéger la population de qui?

Impuissant, le IIe REP assiste chaque jour aux exactions de ses «alliés». Les légionnaires ne peuvent ignorer les avions qui décollent de Kolwezi pour Kinshasa, bourrés jusqu'à la gueule de voitures, frigos, d 'objets raflés chez les Européens...
Placés en embuscade aux alentours de la cité indigène de Manika, dont nous sommes séparés par une rivière, nous attendons une éventuelle infiltration rebelle. La nuit est tombée très vite et le dispositif a été long à établir dans cette obscurité. Des heures passent.
Des aboiements nous avertissent d'une de l'autre coté de la rivière. Chacun s'efforce de percer les ténèbres. Un bruit de camions. Peu probable que ce soient les rebelles katangais! Aucun mouvement des notres n'a été prévu dans cette direction. Il ne peut s'agir que des FAZ. La cité de Manika sem­bIe investie. Les aboiements font place à des jappements douloureux. Nous n'avons aucun mal à imaginer les crosses. des fusiIs s'abattant sur les chiens.
- Il viennent pilIer et violer, maugrée le lieutenant de la 3e section, un sympathique Bordelais à la carrure atlète.

1

 

L'écoeurement me donne envie de vomir.
- Au premier coup de feu, on y va ajoute le lieutenant. Nous sommes prêts à bondir.
Aucun coup de feu ne sera tiré pen­dant cette longue nuit ou, la rage au coeur, nous allons assister, témoins impuissants, aux exactions d'une sol­datesque déchaînée. Le matin, de nombreux blessés - à coups de baïon­nettes! - se présenteront à l'hôpital de la Gécamines, ou achèvent de crever quatre Katangais, trop grièvement blessés pour être évacués, n'auront guère plus eu de chance si on en juge par les tombes qui bord ent les bas cötés de la piste Kolwézi - Muts­hasha. Cette route, nous allons la par­courir le 27, à la recherche d 'une cache d'armes. Sur la piste de latérite, les G.M.C. soulèvent des tourbillons de poussière rouge. Les villages sont tota­lement désertés par leurs habitants. Pendant des. kilomètres, nous ne ren­controns que le vide.Brusquement, la jeep de tête stoppe. Sur les deux cotés de la piste, des camions de la Gécami­nes, reconnaissables à leur peinture orange et au sigle GCM., sont enlisés. Les écIaireurs sautent des camions. Les démineurs s'avancent. Ils vont décou­vrir quelques mines anti-chars, mala­droitement dissimulées sous des bran­chages. A l'examen, on s'aperçoit que ces engins, de construction soviétique, ne sont même pas amorcés. Stupéfiant de la part de ces «Tigres» décrits comme des professionnels!.

Notre colonne va s'enforcer dans la brousse sans. rencontrer d'obstacIes notables. Nous trouverons quelques traces de Blancs sans doute emmenés par les rebelles.

Cette chasse dans le vide va se poursuivre pendant plusieurs jours, usant les organismes; le manque de sommeil va mettre les nerfs des légionnaires à rudes épreuves. Trop peul nombreux pour effectuer des opérations d'envergure, les légionnaires me diront plu­sieurs fois regretter l'absence des paras belges: .
- Quel bon boulot, nous aurions pu faire ensemble!
Opinion qui ne semble pas partagée par les parachutistes belges, officiers comme hommes de troupes, trop unanimes à décrier la légion.
Je ne suis pas certains qu'il n'y aipas de dépit dans cette attitude....

Roger FRANCOIS.