Congo Belge

Son passé et évolution

HISTOIRE VECUES

© Bulletin de l'OTRACO N° 5 anée 1974 - Repro 2007 E. KAISIN.

ALLOCATION DU PRESIDENT de la Royale amicale des Anciens d’Afrique de Verviers et environs,
Prononcée le 28 octobre 1973 à l’occasion de la Journée du Souvenir.

Chères amies, chers amis anciens d’Afrique,

Mesdames, Messieurs,

Selon l’usage établi, nous nous retrouvons une fois de plus en ce local après avoir déposé des fleurs et nous être recueillis devant divers monuments de la ville, ainsi qu’avoir assisté l’office religieux consacré à la mémoire de nos défunts amis, anciens d’Afrique.

Parmi eux se trouvent des parents, des intimes ou de simples connaissances. Je ne doute pas que pour chacun Vous aurez eu une pensée émue.

A peine avais-je terminé mon allocution ici même l’an dernier, mon petit doigt me disait que certains, surtout de nos sympathisants, avaient trouvé anormal que je n’avais même pas parlé du Congo.

Eh bien, chers amis, s’il n’en faut pas plus pour faire votre bonheur, je vais m’efforcer de vous faire en même temps que moi, aussi simplement que possible, vivre l’aventure d’un premier voyage avec séjour au Congo. oui beaucoup de nous ont consacré les plus belles années de leur jeunesse et d’ou certains même n’en sont jamais revenus.

Mais ce sera assez long et pour cela nous reviendrons en arrière de près d’un demi siècle au temps ou l’avion était si je puis m’exprimer ainsi réservé aux adolescent casse-coups ou aux gens pressés et coûtait très cher et c’est pour ces raisons que nous utiliserons le bateau, en l’occurrence le steamer ThysVille qui nous fera faire d’ailleurs un voyage beaucoup plus intéressant.

Et tout d’abord. pourquoi à l’époque allait-on au Congo ?... Pour mieux gagner sa vie qu’ici bien sûr ou se créer un avenir, ce qui n’était pas toujours vrai. Certains fils de papa y allaient par Curiosité et des jeunes médecins trouvaient l’endroit idéal pour ce faire plus rapidement la main. Beaucoup moins nombreux étaient ceux décidés à se dévouer.

En principe on y allait avec l’idée de faire deux ou trois termes de deux à trois ans. croyant qu’après cela, on avait gagné le Pérou. Hélas

Mais attention, n’y allait pas qui voulait, car il fallait non seulement être en parfaite santé, mais aussi pouvoir justifier de connaissances professionnelles suffisantes et avoir son certificat de bonne vie et moeur. C’était donc bien autre chose que de posséder seulement un tempérament d’aventurier. comme ont avait si souvent tendance à le croire en Belgique. De plus. cette expatriation, n’était pas sans danger, car il en résultait fréquemment des dissolutions de ménages.

Ainsi donc, après avoir satisfait à toutes ces èxigences et signé un contrat en bonne et due forme. on préparait minutieusement son équipement et un beau matin, on se trouvait sur le pont d’un splendide paquebot de la Compagnie Maritime Belge. accompagné de parents et amis qui seront, en cette occasion, autorisés à visiter superficiellement le bateau.

II va de soi, que tout était nouveau pour beaucoup et d’une propreté exemplaire. Il en sera ainsi tout au long du voyage car pratiquement chaque jour il y aura visite des cabines par le commandant et sa suite.

Mais trop vite, la sirène fait comprendre à tous ces visiteurs que le bâtiment va partir et que le moment est venu de l’évacuer.

Les passerelles se lèvent, et avec une infinie douceur, nous nous écartons du quai... Très rapidement. on ne reconnaît déjà plus les siens restés au port. Les mouchoirs sont mouillés de larmes tant au bord que sur la rive.

Nous sommes partis pour l’inconnu.

Mais, si les moins curieux sont déjà au bar, d’autres par contre ne veulent rien perdre des beautés des rives de l’Escaut, de l’ampleur du port d’Anvers et font la navette de bord à tribord d’où on peut y observer au loin la côte hollandaise avec ses moulins à vent et les nombreux oiseaux aquatiques.

De part et d’autre, c’est le pays plat chanté par BreI.

Et soudain la cloche sonne c’est l’heure de notre premier repas à bord.

Avec empressement, on se choisit une meilleure place au restaurant devant une table garnie pouvant rivaliser avec nos plus beaux établissements de Belgique.

Timidement, on lie connaissance et on échange ses impressions. Le service est parfait et déjà l’air marin aiguise notre appétit.

On ne s’y attardera cependant pas pour ne rien laisser du dernier paysage puisque Flessingue se trouve en vue et c’est là que le pilote qui nous a guidé depuis Anvers remettra notre soft dans les mains de notre commandant de bord. Ce pilote prendra place sur un remorqueur léger pour regagner la côte.

A peine y sommes-nous entrés que nous quittons déjà la mer du Nord pour nous diriger vers le pas de Calais après avoir vu Ostende «a l’envers ». Ce sera alors les falaises de Douvres à droite qu’à la faveur d’un temps clair nous verrons parfaitement et à notre gauche Calais. Il y a environ 30 km. d’une rive à l’autre.

Tandis que déjà la Manche nous reçoit avec son trafic intense. on y aperçoit Cherbourg et son phare particulièrement lumineux, mais nous ne verrons pas ses parapluies.

Après le repas du soir servi dans une ambiance animée chacun fait ses petits tours de pont en contemplant au loin l’illumination des villes côtières et les nombreux phares puisqu’entretemps la nuit est tombée. On respire le bon air.

Au bar, à l’intérieur les joueurs de cartes s’en donnent à coeur joie et bien tard dans la soirée on regagnera sa cabine.

Nous étions quatre dans la nôtre. deux célibataires deux mariés ayant forcément laissé leurs épouses en Belgique. Nous sommes un peu à l’étroit avec couchettes superposées deux par deux. mais qu’importe. on est jeune et moyennant quelques concessions ont parviendra à faire bon ménage jusqu’au bout du voyage. On lie plus amplement connaissance avant de s’endormir dans la bonne humeur au bruit des Iégers grincements des boiseries.

Mais le Iendemain matin dès le réveil, c’est fini de rire car le bateau tangue et roule de plus en plus et nous sommes peu rassurés par les craquements de notre habitacle... C’est que nous sommes engagés dans le golfe de Gascogne, passage redouté des marins et dès les premiers pas nos jambes se dérobent. on se sent pris de nausées et qu’on le veuille ou non. nous sommes sous I’influence du mal de mer.

On s’efforce de réagir, bien sûr, en déjeunant mais on ne gardent pas longtemps ce qu’on vient de manger. Les uns après les autres se débinent d’un pas rapide vers le bastingage pour rendre par-dessus bord le peu qu’ils viennent de prendre. Tout tourne autour de nous comme après une supercuite. les visages blafards. verdâtres et le spectacle n’est vraiment pas beau. Oh ce qu’on est malheureux!

Les dames plus vulnérables encore. sont particulièrement atteintes. On essaie de s’encourager mutuellement et les anciens qui, en principe, sont immunisés. semblent prendre un malin plaisir à nous voir dans cet état mais nous prodiguent quand même leurs conseils qui se résument à se promener et se distraire au maximum et surtout de bien manger.

Dans les couloirs menant aux cabines, on rebondit d’une paroi contre l’autre comme de véritables saoulards et sur le pont nombre de passagers restent emmitoufflés et allongés dans les fauteuils transatlantiques du bord. Tel est le bilan de la deuxième journée.

Cette situation durera pour certains plus ou moins vingt-quatre heures, pour «autres par contre.. bien malheureux, ils n’en seront pas quittes avant la fin du voyage.

Notez que depuis lors, on a inventé des médicaments telle la « Paranausine » qui supprime ces malaises tant en mer qu’en avion ou en voiture.

Le surlendemain, ça peut aller mieux mais ça peut être pire. J’ai connu des traversées ou l’on devait placer sur les tables du restaurant ce qu’on appelle en jargon de marins, les violons.

Ce sont des encadrements en bois d’une hauteur de 4 à 5 cm qui retiennent les tasses. assiettes ou autres accessoires de table pour éviter les chutes au sol tant le roulis du navire est prononcé... Parfois aussi on entend une pile d’assiettes d’égringroler à l’office. Certains m’ont raconté avoir vu le piano de l’orchestre se ballader d’un paroi àl’autre de la salle à manger.

Quant aux tables. elles sont toujours attachées solidement.

Dois-je vous dire que dans de tels cas les portes restent fermées et l’accès aux ponts-promenade est interdit.

Fort heureusement il n’en est pas toujours ainsi puisqu’il arrive que l’on traverse le golfe de Gascogne sur une mer d’huile. c’est-à-dire parfaitement calme.

Les jours suivants seront plus calmes puisqu’on aborde les régions chaudes, les jeux de pont son organisés, ce sera le palet. le ping-pong. le dek, le tennis. etc... Pour ce qui est du soleil il règne en maitre bien sûr et nous pouvons nous vêtir plus légèrement.

II nous est proposé à titre de curiosité d’aller voir les machines. Cette visite est très intéressante pour ceux qui aiment la grosse mécanique. Nous sommes particulièrement frappés par la grosseur des arbres qui transmettent le mouvement aux hélices. Au nombre de deux. ils ont 12 pouces, soit plus de 30 cm de dia mètre. Mais on ne nous montrera pas la cuisine, peut être que cela vaut mieux.

Entretemps, beaucoup ont acquis le pied marin et le balancement du navire ne nous dérange plus.

Le sixième jour, si vous êtes matinal, vous ne le regretterez pas car nous piquons droit vers un montagne d’argent qui n’est autre que Ténériffe ou on fait habituellement escale en vue de s’approvisionner en charbon parce qu’il coûte meilleur marché qu’à Anvers. Ilen est de même actuellement pour le mazout et c’est bien dommage que ce soit si loin, nous nous ne laisserions pas rouler par les compagnies pétrolières belges.

Eclairée par le soleil de face, la vue de cette île est splendide.

Ténériffe. la plus grande des îles Canaries avec ses 400.000 habitants, est une dépendance espagnole, le port est franc, on ne perçoit pas d’impôts. Notre bâtiment restera en rade mais moyennant quelques pesetas, des canots à moteur nous emmèneront dans cette ville au climat doux, merveilleux, ou il doit faire bon vivre.

La végétation y est déjà tropicale. nous trouverons sur le marché des oranges. raisins. bananes. papayes. figues fraiches du pays, en plus de certains fruits et légume de chez nous.

On y vois des chameaux et des chevriers parcourant la ville avec leur troupeau, qui vont de porte en porte servir le lait qui est trais sur place. C’est très pittoresque à voir. On peut s’acheter de la dentelle et des objets de collection à bon compte mais il faut savoir marchander. II y aussi des gamins qui pour quelques pesetas plongent du pont supérieur de notre bateau dans cette eau cristalline de l’océan.

Après une petite demi-journée. nous embarquons pour la plus longue étape. Le soir il n’y aura pas de fête bord parce qu’il y a eu escale.

Notez que suivant les circonstances, on faisait aussi escale soit à Lisbonne, Madère ou Dakar. La chaleur dans cette dernière ville est particulièrement accabIante.

Nous voilà à nouveau en plein océan Atlantique pour une bonne dizaine de jours. A partir de ce moment. Il n’était pas rare de rester 4 à 5 jours sans ne plus rien voir du tout en mer à part les poissons.

Nous aurons en effet souvent l’occasion de voir autour de nous des marsouins. cousins germains des dauphins. Toujours en bande, ils paraissent s’amuser en sautant parfois très haut hors de l’eau. On dit qu’ils ne sont pas dangereux pour l’homme. Beaucoup de poissons volants qui font du rase motte pour disparaître bien vite, de temps en temps une baleine qui semble être prudente et, chose curieuse, tous ces poissons vont en général dans le même sens que le bateau comme s’ils voulaient le suivre. Lorsque deux bâtiments de la même compagnie se croisent, ils se saluent par des coups de sirène et sont parfois si près qu’on peut

distinguer nettement les autres passagers. Jugez donc de la précision avec laquelle on peut naviguer en mer.

Entretemps nous voici la veille de la fête organisée à l’occasion du passage de l’Equateur. Le soir il y aura un grand bal sur le pont du navire mais l’après-midi aura lieu le baptême réservé aux néophites. Les hommes seront barbouillés d’une bouillie de farine et forcés à passer dans une longue conduite arrosée abondamment d’eau de mer de part et d’autre. les dames seront grimées et les missionnaires seront traités avec plus de déférence.

Chacun pourtant devra passer devant le tribunal et jugé par NEPTUNE sur son comportement à bord.

Les nouveaux matelots seront soumis en cette occasion à dure épreuve après quoi chacun recevra son diplôme.

C’est toujours amusant pour les spectateurs. mais parfois dangereux pour les acteurs.

Pourquoi, je n’en sais rien, mais contrairement ce que l’on pourrait croire, chaque fois qu’on passait l’Equateur, le ciel était couvert. la température lourde. avec souvent de la brume.

A présent nous continuons vers Matadi en laissant de côté Lobito, ce qui nous fera gagner deux jours. Bientôt nous longeons la côte est et nous nous engageons dans l’estuaire du fleuve Congo plus exactement à Banane.

C’est là qu’on va embarquer un pilote car La montée du fleuve n’est pas du tout facile il faut bien connaître les passes, et quelque temps après, nous apercevrons au lointain le port de Boma. C’est le Congo, la, on y déchargera du frêt et on embarquera des débardeurs pour les manœuvres à Matadi.

Nous sommes fortement impressionnés par la montée à bord de ces indigènes noire comme jais, bien bâtit au nombre de plus ou moins cinquante. Il dormiront la nuit à même le pont.

Une visite rapide de Boma où la chaleur est accablante nous a donné l’occasion de voir pour la première fois des Baobas , arbres curieux dont le tronc peut atteindre cinq mètres et plus de diamètres. Imaginez vous cinq mètres de diamètre ..

C’est la aussi que pour le première fois j’ai vu des Congolaises se baigner dans une marre d’eau verdâtre, stagnante, et même s’en abreuver

A l’aube du lendemain. nous sommes partis vers Matadi oui était situé le port le plus important du Congo.

C’est une ville dont le terrain est très accidenté, il n’était pas encore pourvu d cette époque d’hôtel confortable. On ne s’y promenait pas par plaisir car il y faisait aussi très chaud.

Jusqu’ici, le voyage avait duré, si mes souvenirs sont bons, de 18 à 19 jours.

Le lendemain matin, nous quittions pour de bon le bateau pour le voyage en train jusque Kinshasa qui nécessita deux jours avec arrêt et repos la nuit Thysville oui on respirait déjà mieux. Nous devions emporter nos repas et boissons dans un panier.

Le convoi était tracté par une locomotive vapeur dégageant une fumée infernale, la vitesse moyenne était de l’ordre de 20 km l’heure car on s’arrêtait à presque toutes les gares puisqu’on l’appelait le train courrier

Les indigènes qui nous attendaient à chaque gare nous vendaient pour quelques francs où des cigarettes, des fruits de la région, tels banane, avocat, orange, ananas. papaye, des oeufs, des perroquets et aussi des objets de collection en ivoire ou en bois. Cela nous changeait un peu des gares de Belgique. Au Congo, il ne fallait pas payer un ticket de quai.. L’écartement des voies était fort étroit et le train animé d’un mouvement de lacet continue!, bon nombre de passagers, moi compris, ont attrapé le mal de train et nous étions sales comme des mineurs. Aussi, a-t-on poussé un ouf de soulagement en entrant en gare de Kinshasa.

La ville à cette époque n’avait rien de particulièrement beau, les hôtels étaient plutôt ordinaires, nous y sommes restés un ou deux jours et c’était bien assez.

S’il y avait déjà eu des séparations à Boma et Matadi, ce fut surtout è Kin que les groupes des passagers se disloquèrent le plus, car beaucoup partaient dans des directions différentes.

Après deux jours de répit les six agents de notre société. moi compris, prenions le bateau du fleuve, en l’occurrence le Maî-Munene (qui veut dire grandes eaux) une unité appartenant à notre société et seule à l’époque à être propulsée par des moteurs à mazout avec hélice, tandis que les autres paquebots de fleuve étaient actionnés par des machines à vapeur chauffées au bois età roues à aubes à l’arrière.

Ce petit rafiot assez confortable allait près de deux fois plus vite que les autres et nous sommes restés environ cinq jours pour la remontée du Kasaï jusque Charleville, appelé aussi D’joko-Punda le premier poste de notre société.

Au cours de ces cinq jours de voyage sur cette rivière qui, par endroit, a plusieurs kilomètres de largeur, nos yeux ne cessaient de scruter l’horizon et les rives afin d’y découvrir des animaux, mais nous avons été extrêmement déçus de ne rien voir... A plusieurs reprises cependant le bateau a fait un petit écart de route pour tirer avec succès le crocodile ce qui, après tout, ne rapportait rien à personne.

On en arrivait à se demander alors d’où venaient les lions et éléphants qu’on nous montrait dans les ménageries.

C’était en saison sèche et les eaux de la rivière étaient basses, ce qui nécessitait le sondage de profondeur au moyen d’une grande perche par un indigène placé à l’avant du bateau ce qui ne nous empêcha pas de nous retrouver plusieurs fois sur un banc de sable.

Il va de soi qu’en ces endroits. nous naviguions à vitesse réduite.

Chaque soir on s’arrêtait puisqu’il n’était pas possibIe de naviguer la nuit, actuellement la chose est faisable et déjà depuis bien longtemps avant l’indépendance.

Nous en profitions pour faire une petite incursion à l’intérieur du village riverain et assistions aux danses indigènes au prix de multiples piqûres de moustiques.

Au repas du soir, malgré la chaleur étouffante, portes et fenêtres devaient rester fermées tant il y avait de moustiques et des milliers d’éphémères. Fort heureusement, certaines fenêtres étaient garnies de toile moustiquaire.

A notre arrivée è Charleville, nous avons été reçus et choyés par les agents de notre société qui nous interrogeaient sur les dernières nouvelles de Belgique puisqu’a cette époque, la radio n’était pas connue au Congo.

Le lendemain matin, nous prenions un deuxième petit train. C’étaient des wagonnets plats avec quelques sièges et sans toit, tractés par une draisine à essence. On se serait cru redevenu gamin et à la faveur des paysages traversés, ce fut au fond une bien agréabIe journée car nous arrivions dans l’après-midi à Makumbi, autre poste de notre société. Là y habitait seulement un Européen, parmi les noirs.

Entre Charleville et Makumbi, le Kasaï n’était pas navigable ce qui justifiait l’utilisation de ce petit train.

Redépart le lendemain matin à bord d’un mini rafiot appelé le Makumbi , cette fois avec moteurs gaz et gazogène et toujours sur le Kasaï en direction de Tshikapa, poste administratif de notre société. Nous y arriverons le même jour dans l’après-midi. C’est à bord de ce petit bateau bien sympathique, que nous avons goûté pour la première fois le délicieux vin de palme offert par le Commandant de bord (avec un grand ‘C) puisque nous n’étions plus que trois passagers. Ce vin de palme n’est autre que de la sève de palmier récoltée et consommée de suite. Elle pouvait aussi remplacer la levure dans la fabrication du pain. Son nom indigène était Malufu

La journée suivante a été consacrée aux présentations et visites d’usage dans les divers bureaux et à six heures le matin du trente-deuxième jour, je prenais place sur un camion sans cabine, découvert, pour faire route jusque N’Gombe, poste central de groupe et aussi point extrême de ce long voyage.

Durant ce périple, à part quelques oiseaux et crocodiles sur les berges du Kasaï, je n’ai vu, contrairement ce qu’on pourrait croire et à ce que vous vous attendiez, aucun animal sauvage à quatre pattes tout au moins, je tiens à le préciser.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y en n’a pas, mais ils se trouvent plutôt â l’intérieur de la forêt.

Et me voila mis au boulot de suite en qualité de mécanicien pour l’entretien du matériel de mine.

Après quelques jours passés avec mon prédécesseur qui partait en congé en Belgique, j’étais livré â moi même et dans l’obligation matérielle et morale de prester des journées de 11 et 12 heures, si je voulais que l ‘entretien se fasse consciencieusement.

J’étais aidé pour cela par 4 à 5 Congolais, il n’était pas question de prendre son dimanche de repos puisque c’était surtout alors qu’il fallait profiter de l’arrêt des machines. Au début, j’avais la charge de 4 à 5 mines mais par la suite, j’en ai eu jusque 10 dans un rayon de plus ou moins 200 km.

Mes déplacements se faisaient par camion, voiture, moto et même typoye. Savez-vous seulement ce que c’est qu’un typoye? C’est une selle avec étrivières et étriers fixés sur deux barres en bois spécial et ainsi deux typoyeurs vous portent. On appelle cela typoye cheval. II y a alors la même chose, mais avec une chaise, c’est alors le typoye assis et ensuite le typoye couché beaucoup plus rare, destiné aux grandes randonnées de 50 km et plus, il est porté par quatre typoyeurs. Je n’ai jamais employé que le premier modèle

Mon lieu d’habitation était parfois chez l’agent en charge de la mine, mais aussi dans une paillote de deux mètres de côté. C’était ma chambre coucher, ma salle à manger, ma salle de bain et mon laboratoire de photographie. C’était mon tout en un et ça ne me déplaisait pas. Quant au confort sanitaire, n’en parlons pas, cela vaut mieux.

Quoique mon travail se faisait en mine à ciel ouvert, entourée de forêts, j’ai rarement vu des animaux sauvages à part quelques oiseaux et de temps en temps des serpents, des petits et des assez gros que je me faisais un plaisir de rendre inoffensifs sans arme feu que je n’ai d’ailleurs jamais possédée.

Plus rarement, un crocodile ou quelques hippopotames et des singes mais surtout des rats, c’est l’animal qui me répugne au plus haut degré.

Parfois la nuit, je les entendais monter le long des montants supportant la moustiquaire de mon lit de camp. Il m’arrivait de trouver un ou deux petits oeufs transportés par ces bestiales au-dessus de ma moustiquaire qui, je vous l’assure, était toujours bien fermée.

II m’est aussi arrivé de devoir dormir dans le magasin pour vivres indigènes et cela je n’aimais pas beaucoup.

Avec un certain recul, je dois vous avouer que mes chefs n’avaient pas toujours les égards auxquels j’avais pourtant droit. Mais cela c’est du passé

Comme beaucoup, j’ai aussi attrapé des petites dysenteries et des fièvres malariennes qui vous faisaient fondre à vue d’oeil

Pour ce qui était du travail, j’éprouvais beaucoup de difficultés à être aidé de mes zèbres.

J’ai été aussi amené à devoir faire l’intérim en tant que conducteur de mine de diamants, toujours à ciel ouvert. Dans ce cas, j’avais un effectif de 150, 200 et parfois plus de travailleurs ayant des prestations très diverses depuis le débroussailleur au chauffeur de locomobile et le menuisier.

En général, mon travail était très varié mais pour donner satisfaction, il ne fallait pas craindre d’employer beaucoup d’huile de bras et de ne pas compter son temps.

Il n’existait pas de syndicat, celui d’ailleurs qui en aurait parlé, n’aurait pas fait long feu à la société.

Les travailleurs de mine étaient très peu vêtus et toujours pieds nus, Il y faisait parfois une chaleur torride.

Quant aux serviteurs de maison qu’on appelait boy , c’était plutôt une question de chance. J’en ai eu des mauvais, par contre j’ai pu en garder des bons pendant plus de 20 ans. C’est un peu comme partout.

On nous a souvent reproché de n’avoir rien fait pour éduquer et instruire le noir ! Ce n’est pas vrai. Dès qu’on en avait un paraissant avoir de la bonne volonté, on ne manquait pas de le pousser en lui apprenant ce qu’on savait soi-même. C’était d’ailleurs dans notre intérêt, puisqu’ils nous facilitaient la tâche.

Et voici deux petites histoires authentiques.

C’était un beau matin d’avril 1931, période de crue par excellence, vers 7 heures, je me rendais à pied à mon travail... Du haut d’une colline surplombait la vallée oû coulait la rivière Kasaï son plus haut niveau, j’aperçus soudain avec horreur le ferry (bac) si vous préférez c’est un bateau large et plat servant à transporter des passagers et des véhicules en train de sombrer avec une soixantaine de travailleurs se rendant dans une mine, située sur I’ autre rive. C’était à Kanguba dans la province du Kasaï.

Impuissant j’ai assisté cette catastrophe et n’ai dît mon salut qu’ a la suite de mon arrivée tardive due à mes prestations vespérales, sans quoi, j’aurais dû faire partie du chargement et n’aurais probablement pas été ici aujourd’hui... Bilan: 45 noyés et un quinzaine de rescapés. La plupart des disparus étaient des Basala mpasu, des Bakété et des Babindji, tous travailleurs sous contrat d’une région lointaine.

Ce fut la plus dramatique journée de mon premier terme.

Une deuxième histoire non moins vraie mais dont I’issue fut plus heureuse. Ceci s’est passé au crépuscule d’une journée chaude. J’avais fait assez tard l’entretien d’une locomobile dans une mine où existait un lac artificiel à proximité de la rivière Longatschimo, à ,Dimena.

En pleine transpiration, j’aurais aimé me rafraîchir mais n’avais pas le petit slip adéquat à ma portée.

Mais qu’importe, je me trouvais seul (et je Ie croyais tout au moins) et après tout, je n’étais pas mal fait pour mon âge.

Tenant compte de ces arguments valables, j’enlevai tout et plouch dans l’eau. Je me mis à nager un peu la brasse, un peu sur le dos pour en revenir à la brasse quand soudain dans la pénombre, je vis sur l’eau à quelques mètres de moi une chose que je n’avais pas remarquée avant le plongeon... Faisant plus attention, je vis que la chose était suivie d’un sillage et à I’avant, deux yeux sur une tache noire...

C’était simplement un jeune crocodile. Mais je voyais bien sa figure que je lui aurais plus comme nourriture.

Aussi, c’est avec une agilité inaccoutumée que je regagnai la rive en me promettant, qu’on ne m’y prendrait plus. Et c’est pourquoi sans doute, je suis encore ici aujourd’hui.

Ah ! vous aimiez que je vous parle du Congo. Et bien voici ce qu’était le Congo pour certains, ceux du service actif. ii y a près de cinquante ans.