Le caoutchouc, les pneus et l'holocauste congolais.

Devoir de mémoire.

Boniface Musavuli qui signe ce papier sur Agoravox le média citoyen

Devoir de mémoire : Boniface Musavuli qui signe ce papier sur Agoravox le média citoyen, est un Congolais, docteur en droit, diplômé de l'Université Lyon-Lumières, analyste politique et militant des droits de l'homme résidant apparemment en France.


Le texte qui porte ce titre est un large paragraphe d'un écrit qui compare deux périodes de l'existence du Congo, celle, hier, de la récolte du caoutchouc dans l'État Indépendant du Congo et celle, actuelle, de l'extraction du coltan dans l'Est du même pays. C'est ce que raconte Boniface Musavuli sur la période de l'EIC qui fera l'objet de nos remarques  sur le site HISTCONGO, car cela correspond davantage au but  de ce dernier.


"...Longtemps avant la catastrophe du coltan, ce fut le caoutchouc. En 1888, l'Écossais John Boyd Dunlop inventa le caoutchouc gonflable (sic). Comme nos ingénieurs des téléphones portables, Dunlop va améliorer le confort des milliers de gens (voyageurs en Europe et en Amérique). Mais il est loin de se douter qu'il vient de déclencher un cycle de massacre qui se soldera par la mort de millions de Congolais et autant de mutilés (les mains coupées). Avant l'invention de Dunlop, les automobiles et les bicyclettes roulaient avec des roues en bois cerclées de métal. On aurait dû en rester là s'il était possible d'empêcher les inventions catastrophiques. La demande mondiale de caoutchouc explosa."  J'imaginerais volontiers qu'il y a une partie d'humour dans la fin de ce paragraphe s'il n'y avait pas, quelques lignes plus haut, l'évocation de millions de morts et de millions de mutilés, une escalade jamais lue dans un compte-rendu de cette période de l'EIC depuis les écrits du début du XXe siècle. Rappelons ou plutôt apprenons au signataire de cette affirmation qu'il existait déjà, au Congo à l'époque, sur la route Congo-Nil, des camions avec des roues en acier cerclées de caoutchouc compact qui ne roulaient pas pour le confort des Européens ou des Américains, mais pour désenclaver une région particulièrement désavantagée pour les transports fluviaux.1"


" Le Congo se retrouva être le seul pays au monde disposant d'immenses réserves d'arbres à caoutchouc."  

Tous les pays chauds (le Brésil en tête) possédant des forêts humides et des savanes arborées possédaient et ont exploité à l'époque des plantes à caoutchouc. Au moment de la production la plus importante de caoutchouc dans l'EIC (1901, 6.000 tonnes) le Congo produit à peine 10% de la production mondiale. On est très loin d'une mono-production absolue ; Anvers qui traite exclusivement le caoutchouc du Congo n'est que le quatrième ou cinquième port au monde pour ce commerce, alors qu'il est le premier pour l'ivoire.2


" Le roi des Belges, Léopold II, propriétaire de l'État Indépendant du Congo (EIC) mit alors sur pied un système monstrueux pire que le Goulag. Il y a encore des survivants (?) qui témoignent, toujours hantés par les scènes d'horreur qu'un épouvantable souverain répandit sur le Congo."        

Le roi, qui possède le pouvoir législatif, a fait publier au Bulletin Officiel page 307, 1892 le décret du 30 octobre 1892 relatif à l'exploitation du caoutchouc, décret qui comporte 11 articles. L'article 7 envisage l'impôt en nature des indigènes et laisse au gouverneur général la détermination de la quantité à payer, en définissant une limite: 1/5 de la récolte. L'article 8 précise que les compagnies peuvent payer anticipativement l'impôt des indigènes en monnaie et le récupérer en nature. Dans tous les cas, l'indigène doit recevoir une quittance. C'est ce qui a fait écrire dans la littérature, que les compagnies percevaient l'impôt à la place de l'état ! Une particularité de l'EIC, l'impôt est applicable à l'individu alors que dans la majorité des colonies, l'impôt est applicable par case. Où il n'y a pas de compagnies, c'est l'administration de l'état qui est chargée de récolter l'impôt qui n'est pas nécessairement du caoutchouc. Quant à la mention des survivants hantés par l'horreur de cette époque (plus d'un siècle), elle est risible et rappelle le livre reportage de D. Van Reybrouck, controversé historiquement.


" Tout un pays fut transformé en un vaste camp de travail forcé. Chaque Congolais, dans un secteur donné, devait rapporter une quantité déterminée de caoutchouc. Ceux qui s'opposaient à la corvée ou n'atteignaient pas les objectifs, souvent hors de portée, étaient mutilés ou tués. Leurs familles étaient  massacrées et  leurs villages incendiés." 

Au moment de la plus forte production de caoutchouc (1901), le nombre de récolteurs avoisine les 50.000 hommes adultes valides. La tâche journalière est de 0,750 litre de latex à récolter (soit 375 grammes de caoutchouc sec), encore faut-il ne pas couper les lianes et faire la saignée aux heures de montée de la sève, c'est-à-dire très tôt le matin, entre 6 et 9 heures. Sur une base de 10 millions d'habitants pour l'entièreté du Congo, les 50.000 récolteurs représentent à peine 2,5% de la population des hommes adultes valides, on est donc très loin de la totalité du Congo et la tâche journalière est même inférieure à ce qui est exigé autrepart. D'ailleurs, dans certaines régions importantes du pays, ces exigences sont rencontrées sans heurts. Dans les régions où on rencontre de l'opposition, la concomitance des exigences de récolte et d'une endémie qui décime la population (trypanosomiase de 1896 à 1906) crée une situation dans laquelle le village ne peut pas satisfaire la taxe caoutchouc (ou même de vivres) ni même assurer les travaux aux champs vivriers. Dans certains villages, la trypanosomiase tue plus de 70 % de la population. On ne possède malheureusement pas de carte de l'endémie pour cette période, mais la carte3 d'une autre attaque de trypanosomiase vers 1920  permet de comprendre cette situation. Néanmoins, il est clair que ni les compagnies, ni l'administration, n'ont traité ce problème de manière humaniste.


Les horreurs de Léopold II dépassent l'entendement. Les soldats furent astreints de rapporter à leurs supérieurs  blancs, des têtes, des mains ou des pieds pour attester que les cartouches fournies  avaient bien servi à tuer des gens et non du gibier. Les dérives étaient inévitables. Pour se constituer un stock de cartouches, les soldats se mirent à couper les mains de vivants.; 

Lors des opérations de police, chaque soldat a 5 cartouches. Dans les opérations de guerre, le stock prévoit 200 cartouches par soldat. Boniface Musavuli ne connaît manifestement pas le décret du 22 décembre 1888 relatif à la justice militaire et particulièrement l'article 20 qui précise, dans les fautes graves, l'utilisation des armes sans ordre, faute punie de 5 ans de servitude pénale et de 1000 francs d'amende.  Chaque ordre d'utiliser les armes devait faire l'objet d'un rapport écrit.4 

Les photos d'amputés proviennent pour la très grande majorité des populations de l'entre Lopori-Maringa, zone dont une grande superficie fut sous le contrôle des esclavagistes. Pour les exactions des auxiliaires de la Force publique, je renvoie le lecteur au livre du docteur Hinde. La seule manière de se constituer un stock de cartouches était le vol, faute tombant sous l'article 20 déjà cité. La Commission d'enquête internationale qui a été sur place, dément l'affirmation des mains coupées sur les vivants.

" Selon les historiens, le règne de Léopold II coûta la vie à la moitié des habitants du Congo entre 8 et 30 millions de victimes). "                                                                                             

En 1885, on estime à 37 ans la durée moyenne de vie des autochtones au Congo, ce qui veut dire que sur les 23 années que dure l'EIC, 62% de la population initiale du Congo ont disparu, compensés normalement par une nouvelle population due aux naissances. Qu'est-ce qui peut perturber cette compensation et la réduire ? 1.  Les prélèvements dans la population dus à la traite des Noirs (1885-1895 vers Zanzibar et Angola) et (1895-1908 vers l'Angola) : des enfants et des adultes reproducteurs hommes et femmes. 2. Les endémies meurtrières  (1896-1906) : la variole (vite contrôlée), la trypanosomiase qui tue dans certains endroits 80% de la population, des enfants aux vieillards. 3. Les éventuels combats coloniaux relatifs à la soumission des populations (1885-1908). De ces trois causes, le régime (le roi) n'est responsable (?) que de la troisième puisqu'il combat, élimine ou réduit les deux autres et qu'il est a l'origine des décrets qui régissent la  troisième. Sans l'EIC, la réduction de la population aurait été probablement plus importante.


" Le roi des Belges amassa une immense fortune grâce au caoutchouc et l'industrie automobile prospéra... le tout sur les charniers des millions de Congolais. "                        

Les difficultés financières de l'EIC au début de son existence furent couvertes en premier lieu par des versements importants prélevés sur la fortune privée du roi puis, par l'émission sur le territoire belge d'un emprunt à lots au profit de l'EIC. Ce ne fut pas suffisant, et en 1890 la Belgique consentait un prêt de 25 millions de francs échelonné sur 10 ans  et en 1895 un autre prêt de 7 millions de francs qui ne furent jamais remboursés. Il n'y a rien d'immoral dans le fait que le roi reconstitue sa fortune, éventuellement augmentée d'un intérêt, lorsque les finances de l'EIC devinrent prospères.  Quant à la dette de l'EIC due à l'état belge, le roi aurait-il  inventé le stratagème de la Fondation de la couronne  pour s'y faire rembourser cette dette  et les intérêts composés, de manière à disposer lui-même, en Belgique, où il ne peut prendre aucune initiative, des sommes nécessaires à réaliser les dévelopements  d'urbanisme qu'il souhaite réaliser dans son pays. La similitude des montants (entre 60 et 70 millions de francs) permet d'émettre cette hypothèse  qui ne peut malheureusement pas être  affirmée  et dont la preuve existait peut-être dans les archives détruites.5 Les charniers laissent toujours des traces. On n'a jamais trouvé de traces de charniers relatives à l'EIC au Congo.


"...La tragégie du "caoutchouc rouge" prit fin lorsque les Européens entreprirent de manifester leur indignation à l'encontre de Léopold II. Les victimes du roi  n'étaient pourtant que des "Nègres"

à une époque où le racisme était encore publiquement assumé. Mais à un certain seuil de cruauté, les Européens ne pouvaient plus se retenir. Ils basculèrent dans les campagnes de protestation contre le souverain belge, à l'initiative de quelques courageux anonymes comme le journaliste britannique (d'origine française) Edmund Dene Morel.   

La "tragédie" du caoutchouc rouge prit fin lorsque les prix s'effondrèrent et lorsque le caoutchouc de plantation supplanta le caoutchouc sylvestre ; mais en 1920 on récoltait encore, annuellement au Congo, plus de 1000 tonnes de ce dernier. En 1918, Morel écrit pis que pendre à propos des troupes françaises de couleur ( noires et magrébines) en occupation en Allemagne ; avant cela Conan Doyle présent en Afrique du Sud avait justifié, dans un écrit, les camps de concentration où croupissaient et mouraient des milliers de Zoulous et de Boers. Léopold II, quant à lui, recevait entre autres dans son palais, Washington Williams et plusieurs fois le Congolais Badjoko, chef de poste dans l'EIC , au même titre que des missionnaires protestants  "blancs". Le racisme assumé n'était pas nécessairement où on pense ! L'indignation des Anglo-Saxons et des autres s'arrêta lorsque l'Angleterre reconnut la colonie du Congo belge en 1911, ce qui souligne et précise le véritable motif de l'indignation.
Les sources utilisées par Boniface Musavuli (références 11 à 16) pour l'évocation historique de l'EIC et celle du roi Léopold II concernent exclusivement Wikipedia et le livre de D. Van Reybrouck. Je n'en dirai pas plus, même si je m'étonne de cette démarche de la part d'un universitaire !


1. Des camions de ce type (chaudière à vapeur) ont parcouru la route Congo-Nil, en colonne, durant la seconde moitié de la période EIC. Les roues sont en acier, cerclées de l'épaisseur d'un  doigt de caoutchouc plein.
2  De 1887 à 1908, l'EIC a produit 58.000 tonnes de caoutchouc sylvestre, vendues pour 450 millions de francs à Anvers Le prix moyen de vente d'un kilo de  caoutchouc  a varié durant cette période de 3,5 Fr (1888)  à 5 Fr. (1895) et à 10,21 Fr en 1906, pour redescendre à 6,75 Fr en 1908. Pendant tout ce temps, le prix de revient d'un kilo (différents salaires et transports, taxes, stockage etc.) est resté stable et à même légèrement diminué après la finition du chemin de fer en 1898. Durant la seconde guerre mondiale et l'effort de guerre, sans trypanosomiase, la production de 1943 a été de 11.000 tonnes de caoutchouc sylvestre, soit 186% de la production de 1901, malgré d'autres productions obligatoires (huile de palme, coton, quinquina etc.)

3. Carte des effets de l'endémie due à la trypanosomiase au Congo. Toutes les régions du Congo ne sont pas touchées de la même façon. Les zones de forte transhumance sont les plus touchées (A). La maladie est sporadique dans le reste du Congo (B) et est absente (C) dans les zones d'altitude ou de climat plus tempéré.

 

4. Dans le dossier de Henri Nevelsteen à la section Histoire du Musée Royal de l'Afrique Centrale  existe le rapport détaillé d'une attaque française sur le poste de Banzyville au cours de laquelle, à l'époque, le sus-nommé, sous-officier en charge de travaux, a armé les soldats-travailleurs pour défendre le poste.
5.  Sommes avancées par l'historien Stengers.

 

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Delcol Martine