Léodine l'Africaine

Auteur Albert Russo

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Biographie Albert Russo :

[video sandro’s notebook - eur-african exiles first chapter movie by albert russo]

Biographie Albert Russo :

Auteur bilingue de nationalité belge (le français et l’anglais sont ses deux langues ‘maternelles’), publié sur les cinq continents, Albert Russo a obtenu de nombreux prix littéraires, tant pour sa prose que pour sa poésie, dont le Prix Colette, The American Society of Writers Fiction Award, The British Diversity Short Story Award, The National Library of Poetry Editor’s C hoice Award, des mentions honorables aux W.B. Yeats et Robert Penn Warren awards, divers New York Poetry Forum Awards, etc. Ses ouvrages ont été traduits dans une douzaine de langues, dont le grec, le turc et le polonais, et ont été diffusés par le Service Mondial de la BBC. Il est juré du Prix Européen (avec Ionesco, jusqu’à la mort de ce dernier) et a siégé au jury du prestigieux Neustadt International Prize for Literature, antichambre du Prix Nobel. Ses romans africains ont été comparés très favorablement avec l’oeuvre de V.S. Naipaul, Prix Nobel de Littérature. Son oeuvre a été reconnue et louée par des écrivains tels que Joseph Kessel, James Baldwin, Pierre Emmanuel, Paul Willems, Georges Sion, Douglas Parmee, Werner Lambersy, Edmund White et Gilles Perrault. Liste des oeuvres d'Albert Russo


Albert Russo - Léodine l'Africaine

  • Auteur Albert Russo
  • Editeur Ginkgo Eds
  • Date de parution 19/09/2011
  • Collection Lettres D'ailleurs
  • EAN 978-2846790956
  • ISBN 2846790957

version of Leodine of the Belgian Congo published by l'Aleph, was nominated for Belgium’s Prix Victor Rossel 2012.

Résumé :

Ce livre raconte l'enfance et l'adolescence de Léodine, fille de colons.

Née au Congo Belge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle apprend adolescente que dans ses veines coule du sang noir, celui de son arrière grand-mère, esclave en Louisiane. Cela va changer sa perception du monde. Mais peut-on changer «qui l'on est» ?

Albert Russo est l'écrivain par excellence du métissage. Nous allons du Noir au Blanc, de l'homme à la femme, de l'Afrique à l'Amérique du Nord. Il nous fait réfléchir sur nos origines.

La description qu'il fait du Rwanda et de la région des Grands Lacs incitent à la réflexion. Nous la connaissons surtout aujourd'hui pour les massacres qui ont eu lieu entre Hutus et Tutsis.

Russo nous parle d'un paradis perdu, là où nous nous souvenons de l'enfer. Toute la beauté du Congo dans un tourbillon d'odeurs, de jeux de lumière, de sensualités qui vous entraînent avec une force incompréhensible pour celui qui n'a jamais foulé le continent africain.

Avec Léodine l'Africaine, Albert Russo revient sur le terrain de son enfance et nous livre une très belle réflexion sur l'Afrique des années 50 et sur le sens des origines.

disponible : Via la FNAC

Extrait du roman LÉODINE L’AFRICAINE:

Astrid et Léodine chéries,

Cette missive, je voudrais que vous l’ayiez le plus tard possible, car je compte bien veiller sur vous deux et sur tes futurs frères et soeurs, Léodine, encore très très longtemps, mais on ne sait jamais quel destin se prépare pour les uns et les autres. De cette dernière guerre horrible, je suis sorti indemne, Dieu soit loué. Sa main protectrice plane sur moi, j’en suis convaincu. Néanmoins, j’ai chargé ma famille de vous remettre cette lettre au cas où je viendrais à disparaître avant les êtres qui me sont le plus chers. Drôle de précaution, penserez vous, pour quelqu’un qui mord la vie à pleines dents et qui entend vous faire participer à toutes ses joies au moins jusqu’à la fin de ce siècle. Voyez, je suis un optimiste invétéré.

Mais je me devais de vous révéler un détail qui, s’il n’est pas apparent chez ma petite fille adorée, le sera peut-être, chez mes petits-enfants, car les gènes ont une manière de se manifester assez capricieusement. Ceci, pour vous apprendre que mon arrière-grand-mère était noire. Elle avait la peau claire pour une personne d’origine africaine et c’est à la fois sa beauté et ses qualités humaines qui avaient séduit mon ancêtre, au point où, pour l’épouser, il lui fallut brouiller les pistes de l’administration en lui inventant une identité d’aristocrate anglo-caribéenne.
Pour des raisons égoïstes et sans doute un peu lâches, je n’ai jamais voulu t’en parler, Astrid. J’ai été fou de toi dès le moment où mes yeux se sont posés sur ton visage, et il n’était pas question que tu m’échappes. Si tes parents avaient su, ils ne m’auraient certainement pas accepté comme beau-fils. Les Blancs, qu’ils habitent l’Amérique, l’Europe, et surtout l’Afrique, répugnent à se mélanger à d’autres races, comme si en le faisant, ils perdraient plus que leur honneur. Et je ne me réfère pas spécialement aux nazis, ni au Ku Klux Klan, qui est de la même engeance. Il faudra à l’humanité des générations pour accepter les différences, et de surcroît, celles ayant trait à la couleur de la peau, alors que nous provenons tous de la même source. Etant donné que la société n’est toujours pas prête, je me suis dit qu’il serait futile de mener un combat personnel, ce qui explique mon omission voulue. Me pardonnerez-vous? Non pas d’hériter de mes gènes - car je n’en ai pas honte - mais de vous l’avoir caché, pour nous protéger contre cette plaie ambiante qu’est la discrimination?
Voilà, mes chéries, le maillon qu’il manquait à notre histoire familiale.
Avec mon affection et mon indéfectible amour, quoiqu’il arrive,              
                                                                                              votre Greg

         Me voyant toujours aussi perturbée, ma mère décida de me lire cette lettre quelques jours après que je lui avais dit, sans toutefois le dénoncer, la nouvelle queTonton Jeff m’avait relayée sur mes origines. Elle pensait clore ainsi ce chapitre douloureux, une fois pour toutes. N’avais-je pas la preuve de sa bonne foi, puisqu’elle aussi, comme mon pauvre père, voulait m’épargner toute souffrance inutile.
         Elle maudissait, sans parvenir à étouffer son immense déception, ce qu’elle crut être un mauvais tour du sort, qui avait fait que j’en prisse connaissance, car, me répéta-t-elle, elle aurait au moins attendu l’âge de mes fiançailles avant de m’en parler.
         Ce fut après ce deuxième choc, celui de devoir camoufler mes nouvelles appréhensions, au regard de ma génitrice, que je me rendis compte qu’il fallait que je me rapproche de quelqu’un d’autre, sinon j’exploserais.

         Au début, je pensai logiquement à mon oncle, et plus d’une fois je fus sur le point de lui téléphoner. Mais quelque chose m’empêchait d’agir. Etait-ce parce qu’il s’agissait d’un garçon, presque un homme, et que le tabou s’installait entre nous, maintenant que j’allais avoir mes premières règles? Ma mère m’en avait avertie, une semaine auparavant, avec beaucoup de tact et de sollicitude, afin que je ne m’alarme pas. Et je me demandai quelle corrélation il pouvait y avoir entre le fait d’être une sang-mêlé et la partie la plus intime de mon corps. Puis, je conclus que les deux m’entacheraient jusqu’à la fin de mes jours. Bien sûr, j’ignorais encore la notion de ménopause, encore moins quand elle aurait lieu; à l’époque c’était quelque chose que l’on n’évoquait même pas, voire dont beaucoup de femmes étaient ignorantes.

Je suis née dans une ville, autrefois pleine de charme, que les Belges avaient baptisée Élisabethville et qui maintenant s'appelle Lubumbashi. On la nomme aussi la perle du Katanga, cette province au sous-sol d'une richesse fabuleuse, que l'Union Minière avait su royalement exploiter. Après son indépendance, le pays de ma jeunesse a traversé près d'un demi-siècle d'affres et de malheurs en tous genres, aussi bien à cause de la vénalité de ses dirigeants que de la collusion éhontée des grandes puissances et de la non moins délétère convoitise des pays communistes. De mon père, Gregory Burton, il me reste des souvenirs assez flous, à l'instar de ces photos jaunies éparpillées sur de vieux albums de famille, dont certains feuillets semblent manquer. Enrôlé dans l'armée américaine, Père venait de débarquer en Normandie, et ce fut cette même semaine, après avoir vaincu l'envahisseur, que, fourbu, et arpentant avec ses camarades de régiment le chemin qui menait à leur baraquement, son regard croisa celui de ma mère, scellant ainsi notre destin. L'ironie de l'Histoire a voulu qu'elle se trouvât réfugiée dans un département de la France Libre, car, au moment de l'occupation éclair de la Belgique par les troupes allemandes, Grand-mère décida, en dépit des récriminations de ses proches, d'abandonner la résidence familiale de Saint-Idesbald avec ses quatre enfants et de traverser la frontière. Elle se conforta dans cette décision, d'autant plus que son frère Karel rejoignit très tôt la Résistance. Mon grand-père, lui, se trouvait, à cette époque, au Congo belge, occupant un poste élevé dans l'administration coloniale. À l'encontre de son mari, Grand-mère qui était issue de la bourgeoisie flamande des grands ébénistes de Malines, n'avait jamais aimé la colonie. Elle n'en supportait ni l'étrangeté tropicale, malgré le climat plutôt sain du Katanga, ni l'atmosphère bon enfant qui régnait alors à Élisabethville, trouvant les indigènes sournois et la plupart des Blancs petits d'esprit ou arrivistes. Dès qu'elle le pouvait, en général une fois tous les deux ans,elle rentrait à la métropole, accompagnée de ses enfants.

C'est ainsi qu'elle s'embarqua sur le S.S. Thysville avec sa progéniture, quelques jours à peine avant la déclaration de la guerre. Je ne saurai jamais si Grand-mère regretta ce dernier geste ou si elle changea d'avis concernant le Congo, mais une chose est sûre, elle et sa petite famille eurent beaucoup à pâtir durant leur exil ; elle avait cru au début qu'il ne dépasserait pas quelques semaines, tout au plus un mois ou deux, mais celui-ci se prolongea en plusieurs années, jusqu'à la Libération par les Forces Alliées. Installée avec ses quatre gosses dans un petit bourg, à proximité d'Avranches, pour la première fois de sa vie, Grand-mère eut à faire des corvées, lavant le linge d'étrangers, raccommodant leurs habits, mettant la main à la pâte dans leurs fourneaux – car elle était aussi un cordon bleu –, afin de subvenir aux besoins essentiels de sa famille, tout en préservant un minimum de dignité. Elle avait eu, il est vrai, la chance de tomber sur des gens décents qui la traitèrent, elle et ses petits, avec humanité, ce pour quoi elle remerciait Dieu tous
les soirs, dans ses prières.

Ce fut à un bal musette que ma mère – elle venait juste d'avoir 16 ans –, rencontra l'homme qui allait devenir son mari. Il tomba fou amoureux d'elle et lui demanda de l'épouser sur le champ. La soudaineté de cette proposition l'effraya car, jusqu'à ce que la guerre éclate, elle avait été élevée dans un environnement plutôt strict et fréquenté une école de jeunes filles tenue par des religieuses. De surcroît, elle n'était encore jamais sortie avec un garçon, du moins seule. Mais le jeune GI se montra empressé et très obstiné et lui dit qu'il irait voir sa mère et même son frère, pour leur demander officiellement sa main. C'est d'ailleurs ce qu'il fit, sans tarder, et à leur stupéfaction. Il alla jusqu'à déclarer à Grand-mère : « Si vous avez peur qu'elle m'accompagne en Amérique, c'est moi qui viendrai ici auprès de vous. Je retournerai à l'école, s'il le faut, et apprendrai le français, pour pouvoir travailler, sans perdre de temps. J'aime les défis. »

Il ne savait pas encore que notre langue maternelle était le flamand. Devant tant de fougue et de naïveté, Grand-mère demeura pantoise. Elle n'avait jamais encore rencontré un homme, que dis-je, encore presque un garçon, à la fois si impulsif, si déterminé et aussi sûr de ses sentiments. Elle prit son air autoritaire et tâcha de le ramener à la raison, arguant d'abord qu'elle ne le connaissait ni d'Ève ni d'Adam et que, de toute manière, sa fille était bien trop jeune pour se marier, qu'elle devait d'abord poursuivre ses études et qu'ils n'appartenaient pas au même monde, malgré toute la gratitude qu'elle devait aux Américains de les avoir libérés. Mais le jeune homme n'en démordit pas pour autant, usant de tout son charme, il dit qu'il comprenait bien sa réticence et, qu'en conséquence, il attendrait. En fait, Grand-mère – elle ne l'avoua que bien plus tard – trouva le garçon sympathique dès l'abord, appréciant chez lui une pureté et un enthousiasme bien rafraîchissants après ces cinq années de guerre.

Le regard de ma mère se fit radieux et elle eut une pointe au coeur, tellement elle était heureuse, mais pour ne pas offusquer Grand-mère, elle demeura discrète quant à ses sentiments envers ce GI si galant et plein d'entrain. Il était son aîné de six ans et, à l'opposé de sa blondeur séraphique à la Memling, il avait la peau d'un brun mat qu'ont certains Méditerranéens. Que de surcroît, il fût joli garçon et portât cet air à la fois coquin et bravache, ne le rendait que plus attirant à ses yeux. Il la faisait penser à un Robin des Bois du Nouveau Monde, d'autant plus qu'il défendait la cause des minorités de son pays avec passion. Ainsi il lui parla de ces deux camarades de régiment noirs desquels il s'était rapproché après que l'un d'eux eut été rabroué par un supérieur, dont les allusions racistes étaient flagrantes. Il fut d'ailleurs mis à la corvée pour lui avoir tenu tête un jour et lancé : « Ils sont bons pour se faire tuer, n'estce pas, mais pas pour qu'on les respecte ! C'est ça la démocratie ? »

La paix revenue, Grand-mère rejoignit son mari à Élisabethville avec les enfants. Ils s'installèrent dans une maison simple mais coquette, située non loin de la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul. La véranda, surmontée d'un oeil-de-boeuf, ressemblait à un écrin, avec ses torsades de bougainvillées mauves et rouge carminé. Elle était entourée d'un jardin où fleurissait une variété de dahlias aux teintes, elles aussi, des plus vives.

Ayant connu la pénurie et le froid durant de longues années, Grand-mère révisa son opinion sur la colonie, commençant à apprécier les avantages qu'elle offrait, telles la douceur du climat, la facilité de trouver des domestiques, l'abondance des denrées alimentaires, ainsi que des biens de consommation modernes, comme les réfrigérateurs et les cuisinières électriques. Le pays entamait un essor remarquable, grâce à l'extraction du cuivre et d'autres minerais, dont l'Occident, États-Unis en tête, avait besoin pour ses industries. On envoya ma mère à l'Institut Marie-José, l'école religieuse pour jeunes filles qui dépendait des Soeurs de la Charité de Gand. Si elle eut beaucoup de mal au début pour rattraper ses camarades de classe, elle souffrit surtout d'être plus âgée qu'elles et d'essuyer les quolibets que certaines lui lançaient à cause de son retard, mais aussi parce qu'elle était déjà très développée physiquement, et qu'on lui donnait, non pas seize, mais bien dix-huit, voire vingt ans. Son fiancé vint la rejoindre chaque été de son lointain Minnesota, et passer un mois auprès de cette deuxième famille qu'il considérait déjà sienne. Mes grands-parents, encore très hésitants à la première visite, éprouvaient maintenant une réelle affection pour le jeune Américain et ils se firent à l'idée qu'il deviendrait leur gendre. Ils lui réservèrent la chambre d'hôte, au fond de la maison – à cette époque-là, il n'était pas convenable que de jeunes amoureux, même promis, partagent la même chambre. Ce fut par une journée resplendissante de juillet que les deux tourtereaux s'unirent en la cathédrale d'Élisabethville, entourés de leurs parents respectifs – ceux du jeune homme avaient fait le voyage en avion depuis les États-Unis –, ainsi que de la famille proche, des amis et de nombreuses connaissances que comptait mon grand-père dans l'administration. Ils passèrent leur lune de miel dans la région des Grands Lacs, à bord de la station-wagon Ford louée à Bukavu, arpentant les collines aux teintes pastel, jardins suspendus où les bananiers alternaient avec les cultures maraîchères, parcourant les berges volcaniques du Kivu, pour enfin couronner ce séjour par une randonnée au Parc Albert, naguère encore le royaume incontesté des gorilles et des lions, dans un paysage tour à tour de savane frémissante, à la chaleur torride, et de verdure luxuriante où les oiseaux chamarrés rivalisent de superbe avec les fleurs les plus rares et les plus vénéneuses, comme ces lobélies enflammées qui ressemblent à des cierges ou ces orchidées pointant leurs corolles au détour d'un tronc mort tels des joyaux orphelins.

Après ce voyage idyllique, le jeune couple s'envola pour les États-Unis où une nouvelle vie les attendait, auprès de la papeterie familiale des Burton. Ma mère eut bientôt le mal du pays, ce mal d'Afrique,
indéfinissable pour ceux qui ne l'ont pas connu, trouvant les gens de Duluth, la ville du Minnesota à l'embouchure du Lac Supérieur qui avait vu grandir son mari, fermés, voire hostiles – certains d'entre eux lui rappelant, parfois crûment, qu'elle devait sa survie aux libérateurs américains. Mais ce qu'elle supportait encore moins, dans ce Middlewest aux forts relents germaniques, c'était l'hiver, avec sa froidure dont elle avait cru s'être débarrassée à jamais, et ses épouvantables tempêtes de neige qui obligeaient les gens à se cloîtrer des journées entières chez eux. Il est vrai que le paysage était grandiose, surtout à la belle saison, mais cette beauté la rendait mélancolique et l'emplissait de nostalgie, car la démesure de ces Grands Lacs lui faisait regretter ceuxd'Afrique centrale, tellement plus sauvages et intimes, et dont l'odeur sensuelle de la terre était restée comme accrochée à ses poumons. Son mari compatissait, pour y avoir lui aussi goûté, et il consentit qu'elle rentre au Congo deux fois par an.

Je naquis à Élisabethville, et, fou de joie de la nouvelle, mon père décida de prendre quelques semaines de vacances exceptionnelles, afin de nous y rejoindre. Mais son avion s'écrasa dans le nord du Soudan, et c'est ainsi qu'il laissa une femme éplorée, ayant à peine atteint la vingtaine, ainsi qu'une orpheline qui ne l'aura jamais connu. Le cours de notre existence changea donc brusquement et ce qui devait être un séjour provisoire devint définitif : notre maison serait désormais celle de mes grands-parents, de mon oncle et de mes deux tantes qui, à l'époque, allaient encore à l'école. La perte de son mari plongea ma mère dans un immense désarroi, et malgré l'affection des siens, chaque jour qui passait, au lieu de gommer les effets du malheur, la rendait encore plus claustrophobe, au point où, bientôt, elle ne supporta même plus l'entourage de sa propre famille. C'est à cette époque qu'elle commença à avoir ses crises de nerfs. Alors même que mes souvenirs sont flous, je me rappelle encore la violence de ses cris et comme elle hurlait après son frère et ses soeurs, qui jouaient dans le jardin derrière la maison : « Arrêtez ce vacarme tout de suite, vous me rendez dingue ! » Les veines de son cou étaient tellement tendues que je craignais de les voir se rompre à tout moment.


Une fois même, elle s'enfuit avec un homme marié, obligeant mes grands-parents à prendre soin de moi. Pareil scandale ne s'était jamais produit chez eux, mais lorsque, trois semaines après, elle rentra, échevelée, fiévreuse et ayant perdu plusieurs kilos, ils se continrent et ne la réprimandèrent pas, ni ne lui posèrent de questions concernant l'homme, car il était évident que cette aventure avait mal fini. Elle reprit peu à peu goût à la vie, s'habilla joliment et commença à accepter des invitations de la part de jeunes gens. Ses sorties, au début, se limitaient au weekend, puis elles se multiplièrent, et il n'y eut bientôt plus de différence entre le samedi ou le mardi soir. Elle avait un air guilleret que ses parents ne lui connaissaient pas. Les premiers temps, ils en furent presque heureux, mais à présent qu'elle s'absentait de plus en plus souvent et rentrait de plus en plus tard, Grand-mère se mit à la rabrouer : « Tu devrais te restreindre un peu. Il n'est pas décent qu'une jeune femme voie plusieurs hommes en même temps. Quel exemple montres-tu à ton frère et à tes soeurs, ne parlons pas de ta propre fille qui est encore trop petite pour comprendre ? » Une nuit, elle revint à la maison toute chancelante, probablement ivre. Il devait bien être deux heures du matin, car je fus réveillée par le clic-clac de ses talons aiguilles, auquel succédèrent des chuchotements et le bruit sec d'une gifle. J'ai alors entendu mon grand-père dire le mot ''prostituée'', et bien que je n'en connusse pas encore la signification, il l'avait prononcé d'une telle façon, à la fois péremptoire et sibilante, que j'étais convaincue qu'il s'agissait d'une horrible maladie tropicale.

À partir de ce moment, je commençai à avoir des cauchemars qui, parfois, se prolongeaient dans la journée en rêves éveillés, à telle enseigne que j'étais terrifiée de me mettre au lit le soir sans la présence d'un membre de ma famille. Un de ces cauchemars revenait souvent à la charge, comme pour m'accabler. Une énorme tarentule, couleur de pollen, avec des pattes velues striées de noir, déambulait d'une extrémité du plafond à l'autre, arborant, à l'endroit de son ventre, le visage de ma mère, qui me lançait des regards aussi sournois que malveillants. Ces regards, d'une éloquence féroce, m'emplissaient d'angoisse, d'autant plus qu'ils étaient muets. Je me voyais même quelquefois glisser dans ce tableau d'Edvard Munch, Le Cri, hurlant en silence. Non, c'était pire que ça, il me semblait que cela se passait sous l'eau, et la tarentule de ma mère me lorgnait avec mépris tandis que je me noyais. Puis, soudain, à travers les bulles, j'apercevais un corbeau, qui s'était introduit dans la pièce après avoir percé le plafond. Il se coulait alors, tel un ange de la mort, le long du cordon électrique du grand abat-jour, jusqu'à envelopper celui-ci de ses ailes et, épouvantée, au milieu de ce sombre plumage et de ces yeux assassins, je reconnaissais les traits de mon père. L'oiseau se précipitait alors sur la tarentule et, dans un coassement infernal, se mettait à donner des coups de bec à ma mère, dont l'expression était maintenant implorante. Le corbeau lui transperçait un oeil, et non seulement il la rendait borgne, mais il se mettait à lui triturer le globe avec ferveur, l'arrachant à son assise. Tout en se délectant, il coassait : « ça t'apprendra, salope ! ça t'apprendra ! » Puis, il s'attaquait à l'autre oeil et réitérait le carnage, laissant ma mère en sanglots, tandis que le sang dégoulinait de ces cavités qui naguère encore abritaient les plus beaux yeux du monde. C'est à cet instant-là que, tout en sueur, j'étais éjectée de mon cauchemar, rejoignant la non moins angoissante et obscure solitude de ma chambre. Les premières fois, je hurlais en appelant ma mère, afin de m'assurer qu'il ne lui était rien arrivé, et lorsqu'elle accourait dans ma chambre, hirsute, son peignoir de satin rose jeté à la vavite sur ses épaules et à demi déboutonné, je lui disais, en haletant : « Tes yeux, Maman, tes yeux… » Elle me regardait, d'abord abasourdie, puis lorsqu'elle avait compris qu'il s'agissait d'un cauchemar, elle s'approchait de moi, m'embrassait, pour ensuite me susurrer : « Dieu que tu nous as fait peur ! J'ai cru que tu t'étais blessée en tombant du lit. Calme-toi, ma Léodine. » Se reprenant, elle ajoutait : « Pense au beau pique-nique que nous allons faire dans dix jours tous ensemble, aux chutes Cornet, sur la route de Jadotville. » Ou elle me rappelait un autre événement tout aussi agréable. À leur tour, mes grands-parents, que mes cris avaient aussi réveillés, rappliquaient, puis s'étant enquis de la raison de mon émoi, me consolaient avec ces mots : « Ce n'était qu'un vilain rêve, ma chérie. Tu souffles un bon coup dessus, comme sur une vulgaire poussière, et hop, tout redevient propre dans ta tête. » Et Grand-mère m'essuyait les tempes humides de transpiration avec son grand mouchoir à dentelle – je me demandais s'il ne m'était pas exclusivement réservé, car il était toujours immaculé. Habituellement, j'aimais sentir ses joues s'imprimer contre les miennes, elles étaient moelleuses comme une tranche de quatre-quarts encore tiède du four – elles en avaient même un peu l'odeur. Je raffolais aussi du parfum après-rasage de Grand-père, lorsque ce dernier posait sur mon front sa ''bise bise'' rassurante. Mes cheveux, encore tout poisseux, me démangeaient, mais je ne voulais pas paraître capricieuse, alors j'attendais que tout le monde s'en retourne dans sa chambre pour me gratter le cuir chevelu avec fureur.

Ce cauchemar me poursuivait occasionnellement, et à chaque fois, j'en ressortais moite de peur. J'appris cependant à me maîtriser, en étouffant mes cris dans l'oreiller, afin de ne plus alarmer ma famille. Mais alors, il me fallait trois fois plus de temps pour me rendormir, car ces images d'horreur réapparaissaient comme des djinns dans les coins les plus reculés de ma mémoire, quand bien même je voulais les chasser de mon esprit. C'est alors que je me rendis compte qu'il y avait des choses dans la vie qu'il valait mieux garder secrètes, même de ses êtres les plus chers. Sans doute faisais-je, inconsciemment, l'apprentissage de la solitude.

C'est à l'époque de ces cauchemars que ma mère prit deux décisions importantes : celle de quitter la villa familiale, malgré les sévères mises en garde de mes grands-parents, et celle d'accepter un poste de vendeuse chez Diana , l'une des boutiques pour dames les plus prisées d'Élisabethville.
C'était son tout premier emploi, car elle n'avait jamais réellement eu besoin de travailler. Grâce à son assiduité et à son charme naturel, elle sut bientôt se rendre indispensable. On la consultait tant pour le choix
des articles que pour la présentation des nouveautés au cours des défilés-cocktails qu'elle avait elle-même instaurés.
La maison que ma mère nous avait louée, plutôt petite comparée à celles de nos voisins, mais que je trouvais jolie et confortable, était située avenue du Kasaï, à deux rues de l'Institut Marie-José, l'école des Soeurs, que je pouvais désormais rejoindre à pied et toute seule. Autrefois, il fallait que Grand-père m'y emmène en voiture, ou alors que Tambwe, le jardinier, m'y accompagne sur sa bicyclette.
Mes grands-parents s'en faisaient pour nous, mais je dois avouer que je pris vite goût à avoir, en dehors de ma chambre à coucher, des espaces que je considérais comme exclusivement miens, tels que l'annexe où étaient installés mes jouets et mon pupitre, le débarras où, après l'école, et malgré la surveillance de Tambwe, j'allais me servir de petits-beurre et surtout de pistaches, dont je raffolais plus même que des gâteaux, et du salon, dans lequel je me mettais à parader, pour ensuite aller essayer chacun des fauteuils, comme si j'étais la princesse des lieux, sans que personne ne vienne m'ennuyer ou me poser de questions. J'avais acquis une indépendance dont peu de mes camarades de classe ou même d'élèves plus âgés pouvaient se vanter. Je mentirais de dire que la famille ne me manquait pas – je pense à mes grands-parents, bien sûr, mais aussi à mon oncle Jeff, qui, bien qu'encore adolescent, me traitait comme sa mascotte et me choyait en m'apportant des petits cadeaux que, parfois, il fabriquait lui-même, comme cette maquette de voilier, cette brouette portecrayons ou ce monoplan, qu'il assemblait au moyen d'allumettes, de fil de fer, de bouts de tissus et de bandes de caoutchouc qu'il découpait dans de vieux pneus.
Quant à mes deux tantes, Karen et Annelise, les aînées de mon oncle respectivement de dix-huit mois et de trois ans, même si elles n'étaient pas méchantes, je ne les portais pas particulièrement dans mon coeur, car elles me considéraient comme la petite dernière, un peu gnangnan, et que l'on devait cantonner dans l'ombre. Mais depuis que nous vivions séparées, elles s'étaient quelque peu amadouées et me faisaient même des gentillesses. Moi, cependant, je continuais de me méfier d'elles, n'oubliant pas leur air agacé de naguère à mon endroit et le fait que je n'avais jamais pu me confier à elles, d'autant que ma mère, trop occupée avec ses nombreuses aventures et les remontrances qu'elle recevait en conséquence de ses parents, n'avait pas de temps pour ce qu'elle appelait mes ''caprices d'enfant gâtée''. ...


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correspond au livre : SANG MÊLÉ

Ce film en anglais de 90 minutes correspond au livre :
EXILS AFRICAINS
 

 

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Delcol Martine