Sang mêlé - Ou ton fils léopold

Passé et Evolution du Congo

Biographie Albert Russo :

Auteur bilingue de nationalité belge (le français et l’anglais sont ses deux langues ‘maternelles’), publié sur les cinq continents, Albert Russo a obtenu de nombreux prix littéraires, tant pour sa prose que pour sa poésie, dont le Prix Colette, The American Society of Writers Fiction Award, The British Diversity Short Story Award, The National Library of Poetry Editor’s C hoice Award, des mentions honorables aux W.B. Yeats et Robert Penn Warren awards, divers New York Poetry Forum Awards, etc. Ses ouvrages ont été traduits dans une douzaine de langues, dont le grec, le turc et le polonais, et ont été diffusés par le Service Mondial de la BBC. Il est juré du Prix Européen (avec Ionesco, jusqu’à la mort de ce dernier) et a siégé au jury du prestigieux Neustadt International Prize for Literature, antichambre du Prix Nobel. Ses romans africains ont été comparés très favorablement avec l’oeuvre de V.S. Naipaul, Prix Nobel de Littérature. Son oeuvre a été reconnue et louée par des écrivains tels que Joseph Kessel, James Baldwin, Pierre Emmanuel, Paul Willems, Georges Sion, Douglas Parmee, Werner Lambersy, Edmund White et Gilles Perrault. Liste des oeuvres d'Albert Russo

Quelques livres d' Albert Russo concernant l'Afrique



 
Sang meler ou ton fils leopold
Albert Russo : Sang Mêlé - ou ton fils Léopold
 

Editeur : Ginkgo - 33 boulevard Arago - 75013 Paris

prix public 15 €
248 pages
13 x 21,5 cm
ISBN 978-2-84679-046-8 – Code SODIS 718 207 7

Au Congo belge, dans les années cinquante, Léo, un jeune métis, est adopté par Harry Wilson, un homosexuel américain en mal de paternité. Celui-ci et sa « servante » Mama Malkia, opulente africaine au coeur d'or et « forte en gueule », forment une famille adoptive improbable et singulière qui comble « leur fils » d'affection. Mais bientôt Léo est envoyé à l'école dans un établissement pour Européens…

Le jeune métis, en proie aux moqueries de ses camarades blancs, se sent exclus, rejeté. Ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir. Il se noue d'amitié avec Ishaya, petit juif, qui devient son plus grand complice. Puis, il fait l'apprentissage de la vie. Entraîné par un copain plus âgé dans une maison close, il fait une désastreuse initiation amoureuse. Il apprend, lors d'une scène violente, l'homosexualité de son père adoptif.

Dans ce triple récit, chacune des voix nous parle de sa difficulté à vivre sa différence (sociale, raciale, sexuelle), nous livre sa vision de l'époque coloniale dans un questionnement sans outrance, mais sans compromis.

Sang mêlé est un roman à trois voix dans lequel trois destinées se rejoignent pour créer, le temps de voir grandir un enfant, un espace utopique, mulltiracial et plurilingue au coeur de l’Afrique coloniale des années 50. Qu'un jeune métis descendant d'un prestigieux chef de tribu congolais, soit adopté par un Américain déraciné et homosexuel, puis élevé de concert par une nounou Noire qui lui parle kiswahili et le soigne selon les recettes ancestrales, voilà qui permet un regard à la fois complice et ironique sur les petitesses et les préjugés des uns et des autres. Mais ces trois marginaux très symboliques qui cherchent désespérément à préserver ou à trouver leur identité dans un environnement hostile devront faire, en fin de compte, un constat d’échec. Le jeune Kitoko qui aurait préféré “être tout blanc ou tout noir” épousera une blonde Isabelle et s’installera aux Etats-Unis, patrie de son père adoptif.
Mama Malkia, restée au Congo assistera pétrifiée et incrédule à la révolution et à l'indépendance de son pays dont son extravagant patron aura été l’innocente victime. 

L'auteur mène le récit avec virtuosité et le lecteur s'identifie peu à peu, comme il le fait lui-même, à ces sympathiques transfuges de Candide pour lesquels les barrières raciales, nationales et linguistiques n'ont guère de sens. Mais la parabole s'achève dans le réalisme: le jardin de Candide ne sera qu’un prosaïque drugstore à Baltimore. Gageons que les enfants de Léopold ne comprendront plus rien à Harry Wilson, à Mama Malkia ... et au kiswhahili. 
L’Afrique de la mémoire se présente ainsi comme un lieu privilégié qui fut le jardin d'enfance et que les tumultes de l'histoire ont condamné à disparaître. Sans doute fallait-il le quitter pour ne pas le perdre tout-à-fait.

On retiendra surtout du personnage du jeune Kitoko Léo une analyse particulièrement fine des problèmes de l'adolescence, une image inoubliable du Congo d’avant l’indépendance, des personnages hauts en couleur qui défient le temps, le goût et le parfum de l’Afrique dans ce qu’elle a de plus profond.
Nadine Dormoy, Europe Plurilingue

Extrait du roman SANG MÊLÉ:

Tout le monde parlait de L’Ève noire, la pièce que l’on donnait au stade de football de la cité indigène. Elle provoqua un véritable scandale parmi les Blancs, et resta un sujet de discussions animées longtemps après la dernière représentation. La pièce eut cependant beaucoup de succès, faisant l’objet d’un article élogieux qui parut dans L’Écho du Katanga.
C’était, je crois, la première fois qu’une pièce, dont les acteurs étaient tous africains, se jouait devant un public multiracial. J’étais allé la voir avec papa, Mama Malkia et Ishaya. Le stade était déjà comble quand nous arrivâmes, avec une proportion d’environ cinq Congolais pour un Européen. Jamais je n’avais vu autant de monde, sauf pour le défilé de la Force publique sur la place principale d’Élisabethville, le jour anniversaire de l’Armistice ou de la Fête du roi.
         Un silence religieux et un peu pesant s’installa au début du premier acte. Mais, au fur et à mesure que se déroulait l’action, des gloussements se firent entendre ici et là, ponctués de ah ! ah ! et de yo ! yo ! Avant l’entracte, il y eut à plusieurs reprises des éclats de rire. On poussa des cris pour exprimer son incrédulité lorsque le serpent se mit à parler à Ève. Mama Malkia retint sa respiration un instant, puis, quand elle eut l’assurance que le nyoka n’avait pas l’intention de mordre la femme, elle ulula de soulagement et se tapa la cuisse.
Désormais détendus, les Congolais prenaient un plaisir évident à regarder le spectacle. C’était si étrange et tellement drôle de se démener ainsi sur la scène. Ces Européens
avaient parfois de bien bonnes idées. Ishaya me donna un coup de coude dans les côtes. Ève, qui jusqu’alors était revêtue d’un maillot de bain marron foncé, se déshabilla soudain complètement. Dans les rangs des spectateurs blancs, on entendit des exclamations
consternées, d’ailleurs vite étouffées par les rires des Congolais. Ceux-ci se trémoussaient joyeusement. Deux Européennes assises derrière nous s’écrièrent en choeur :
– Quelle honte !
Celle qui fumait un cigarillo dit d’une voix rauque :
– C’est de la pure provocation. Où allons-nous ! Bientôt ils trouveront normal de traiter les Européennes comme leurs mwanamuke. Le type qui a monté cette abomination devrait être chassé du pays. Sur ces paroles, elle se leva, fit signe à son amie de la suivre et quitta le stade en tirant son mari par la manche.
Ainsi se manifestaient les critères moraux de certains Européens
         dès lors que leur prétendue supériorité se trouvait mise en cause. Personne n’avait toutefois à redire quand les Congolaises allaient seins nus, le long des chemins à l’Intérieur, portant leur fardeau sur leur tête, ou quand les jeunes Européennes se doraient au soleil en Bikini sur la pelouse du Lido.
         Resongeant à l’attitude outrée des deux femmes assises derrière nous, je comprends à quel point ç’avait été audacieux de la part de papa de nous emmener, Ishaya et moi, à ce spectacle. Après tout, nous venions à peine d’avoir treize ans. Si Ève avait été une Européenne, nous n’aurions pas été admis dans la salle. Une Blanche, s’exhiber de la sorte, en Afrique ! L’idée même en était inconcevable. Mais qu’une Congolaise joue nue devant un public mélangé, aussi choquant que cela eût pu paraître, était un signe des temps.
         À Saint-François, nos professeurs commentèrent la pièce entre eux, à voix basse, y faisant des allusions pendant le catéchisme. Sur ce point, ils semblaient s’être concertés. Monsieur Rombout parlait sans cesse du péché originel dont on offrait une représentation indécente à la cité indigène. Quel
contraste avec la réaction des Congolais qui, tout comme Mama Malkia, avaient trouvé la pièce époustouflante de drôlerie !

 

Jaillissant de la terre
Au milieu des champs,
Crevasses de macadam,
Entrailles citadines
D'où naissent les gratte-ciel
Aux panneaux miroitants,
Geysers invisibles,
Impalpable matière,
sang mêlé
Plus profond encore
Il faudra creuser,
Sous les puits de pétrole,
Dans l'espace onirique
Des mers engloutissantes,
D'explosion en explosion
Le long des sillages coralliens
Et rien, apparemment, n'aura changé
sang mêlé
C'est lui qui gicle dans vos veines
Globules rouges, globules blancs ;
De race il n'y a point,
Ni de ces couleurs qu'inventent les esprits aveugles
Car avant, bien avant les théories darwiniennes
En dépit des calamités historiques
De ces maladies collectives et endémiques
LE SANG déjà avait fait son choix
Du rouge vous vous lassez ?
Pauvres phiIosopheux, tristes leucémiques
Prêtez donc l'oreille au corps, à sa musique
Ces accords intérieurs, heurtés ou merveilleux
Mais où rien jamais ne meurt
sang mêlé

 

quelques Extraits via l'éditeur gingko

Cher papa, Depuis quelque temps, je me pose une question, toujours la même et qui me tourmente. J'ai cru d'abord que j'aurais pu la garder pour moi et qu'elle se résorberait d'elle seule au fond de ma mémoire. Mais elle me donne maintenant des cauchemars. Une fois, tu m'as dis de t'ouvrir mon coeur si le doute m'assaillait. Je ne sais comment poser cette question et chaque fois que j'ai voulu t'approcher pour le faire, j'ai battu en retraite au dernier moment, convaincu que cela ne servirait à rien. Cependant, avec le temps, la question m'est devenue d'un poids insupportable, comme un boulet que je traîne, un boulet qui serait creux à l'intérieur. Comment expliquer? Il me manque ce je ne sais quoi que je ne parviens pas à définir. Jusqu'à une période récente, je me disais que je devais m'estimer heureux d'aller à l'école avec des camarades européens et de vivre dans une aussi merveilleuse maison. Mais les autres, papa, ne me traitent pas comme un Européen et je n'en serai jamais un. Ne suis-je pas à moitié congolais? Alors, pourquoi dois-je me sentir tellement étranger parmi les Noirs, à l'exception de Mama Malkia? C'est sans doute ridicule, mais hier soir, j'ai demandé à Dieu dans mes prières d'opérer sur moi un miracle. Oui, papa, j'aurais souhaité être uniquement d'une race, et non un café-au-lait. Je me sens, corps et âme, si inadéquat, si inachevé. Ce ne sont peut-être pas les mots justes, mais je suis sûr que tu comprends ce que je veux dire. Je pensais l'autre jour que ce serait plus simple pour nous si je disparaissais. Mais je suis un lâche, papa, j'ai peur de ce qui pourrait m'advenir, et il est vrai aussi que je ne voudrais jamais te perdre. C'est drôle, mais en écrivant cette lettre, j'ai l'impression que c'est une autre main qui tient la plume, un autre moi que je révèle pour la première fois. Serait-ce la voix de ma vraie mère, ou du père que je n'ai jamais connu? A qui est-ce que je ressemble? Il est certain que je n'entendrai jamais dire: 'Léo est le portrait craché de son grand-père américain.' Ne ris pas! Papa, est-ce que tu as quitté les Etats-Unis à cause de grand-père? Tu m'as dit, il y a longtemps, qu'il était pire d'avoir des parents qui ne vous aiment pas, que pas de parents du tout. Est-ce qu'il ... te hait vraiment? Aujourd'hui encore? A cause de ce que tu es? Est-ce que je ne me marierai jamais, moi non plus? Oh, papa, pardonne-moi, je ne sais pas ce qui me pousse à te demander ces choses-là. Tout est si embrouillé dans ma tête. Aide-moi à y mettre de l'ordre. Ce dont je ne doute pas, c'est que je resterai toujours, ton fils Léopold.''

Coup de coeur de ce livre :

''... Ce beau roman, dominé par Léo, jeune métis, traite en profondeur de la difficulté à vivre sa différence. Rare témoignage sur l'époque coloniale, Albert Russo décrit dans un style soutenu, des personnages sincères, des sentiments intenses. Un livre poignant, réaliste et fort. Une vraie réussite.''

''... Roman de toutes les douleurs et de tous les combats suscités par les différences qu'elles soient sexuelles, sociales ou raciales, Sang Mêlé n'est jamais tragique. C'est une incitation au courage: affirmer sa liberté, ne pas masquer la vérité, ne pas faire le jeu sournois de la culpabilité. Un roman fort, très bien écrit, un hymne optimiste.'' Hugo Marsan, journaliste à Gai-Pied et au Monde

''...Sang Mêlé est une exception ingénue à la règle qui veut que tout roman plongé dans l'Afrique subtropicale, par un écrivain blanc ou noir, en ressorte tropicalisé, taraudé de personnages pittoresques, parasité de mots luxuriants et infesté de passages incantatoires. Les phrases d'Albert Russo sont alignées au cordeau comme les rues d'Elisabethville. Le romanesque est l'élément naturel de ses personnages.'' Michel Cressole, Libération

« Il est des talents qui ont l’élégance de ne pas se faire remarquer » ai-je pensé en refermant Sang Mêlé, le roman d’Albert Russo, avec cette légère tristesse d’en  avoir achevé la lecture. Celle d’une histoire aussi surprenante qu’émouvante ; un homosexuel blanc adopte un bébé métis et l’élève avec son étonnante domestique  africaine. Une histoire racontée avec force et pudeur dont les personnages si attachants qu’on a l’impression de les avoir toujours fréquentés dans le cadre d’une Afrique somptueuse et violente au moment où elle bascule du colonialisme dans l’indépendance. Albert Russo est un Africain blanc qui a su trouver le ton juste pour être à la fois drôle, grave, léger et tragique... à l’image de la vie. Alain Royer

en vente chez fnac : http://livre.fnac.com/a1909160/Albert-Russo-Sang-mele-ou-Ton-fils-Leopold

extrait sur Ginkgo editeur http://www.ginkgo-editeur.fr/pdf/sang.pdf

 

I 1966 DANS LA BANLIE E DE BALTIMORE

 

Léopold K. Wilson et sa jeune femme étaient propriétaires d'un drugstore dans le centre du quartier commercial.
C'est à l'université qu'il rencontra lsabelle, une rousse leste et tachetée de son, de trois ans son aînée. Malgré ses brillants résultats, Léopold hésitait à entreprendre une carrière de médecin, l'idée de passer encore six ans dans des amphithéâtres et des salles d'opération le rebutait. Mais, par devoir envers son père, le jeune homme s'était promis d'accomplir un premier cycle d'études et d'obtenir sa licence. Telle était son intention, jusqu'au jour où le chemin d'Isabelle croisa le sien. Silhouette élancée, traits évoquant ceux d'un jeune pharaon, il inspirait la confiance et le respect. De ses yeux sombres en amande émanait une grande douceur qui laissait place, lorsque les circonstances le dictaient, à une fermeté parfois déconcertante. Qu'il fût un sang-mêlé, un mulâtre né au Congo belge 1, ne semblait avoir aucunement affecté sa vision optimiste du monde. Pourtant, sous cette apparence policée et cette constante bonne humeur se cachait un univers que personne dans son entourage immédiat, pas même la femme qu'il adorait, ni ses amis les plus intimes, ne pouvait soupçonner.

1. Congo belge : aujourd'hui le Congo / Zaïre.

En ce jour bruineux d'automne, les clients de Léopold K. Wilson trouvèrent le drugstore fermé. Suspendue derrière la vitrine, une pancarte découpée en forme de trèfle portait l'inscription suivante : « Absent jusqu'à demain matin pour cause exceptionnelle. Merci de votre compréhension. Les propriétaires. » Léopold K. Wilson arpentait de long en large le couloir de la maternité. Ses yeux de nuit blanche trahissaient l'euphorie et l'événement qui allait se produire là faisait battre son coeur d'une allégresse plus débordante encore que celle ordinairement ressentie par les futurs pères. Un miracle se préparait, une résurrection. Fumant cigarette sur cigarette, les trois autres jeunes hommes qui se trouvaient dans la salle d'attente trépignaient d'impatience, tandis que Léopold K. Wilson, lui, continuait d'arpenter le couloir, les yeux rivés au plafond, comme en état de transe. Aussi fallut-il que l'infirmière appelle plusieurs fois son nom et le prenne par le bras avant qu'il ne se rende compte que le prodige était accompli. Elle le conduisit dans la chambre d'Isabelle. Il s'avança précautionneusement jusqu'au lit, jeta un regard furtif sur le petit tas de chair que sa femme tenait contre son sein et s'agenouilla, abritant son visage dans l'oreiller. Un frisson parcourut son grand corps courbé et il se mit à sangloter. Isabelle fit signe à l'infirmière de la laisser seule avec le bébé et son mari. Elle caressa les cheveux crépus de Léopold et attendit qu'il redressât la tête. Puis, délicatement, elle souleva le nouveau-né afin que son père puisse l'admirer.

 

I I - FIN DES ANNEES TRENTE AU CONGO BELGE

 

Mama Malkia 1 était entrée au service de Harry Wilson peu après que l'Américain se fut établi à Élisabethville 2. Mama Malkia méritait bien son nom qui, en kiswahili, signifie « reine mère ». Ayant travaillé de nombreuses années dans deux hôtels de la ville, elle avait appris à manier le français avec beaucoup de verve et de piquant. Qu'une Congolaise parlât la langue du colonisateur, était plutôt surprenant pour l'époque. Ainsi glissait-elle de temps à autre, au beau milieu de la conversation, un mot ou une expression sortis tout droit de Paris Match ou du Soir illustré. C'était aussi cocasse qu'inattendu. Lorsque quelque chose ne lui plaisait pas ou qu'elle estimait que m'sieur Harry devenait trop vétilleux, elle le sermonnait en kiswahili. Et si néanmoins il persistait, elle lâchait un gros juron qu'elle ponctuait d'un geste sans appel. Mama Malkia avait un sens inné de l'organisation et m'sieur Harry n'hésitait pas à la consulter. Pour les tâches de la maison, c'est elle qui commandait. Lui, devant un tel cordon bleu, n'avait qu'à bien se tenir, car elle cuisinait

1. Le lecteur voudra bien se reporter au lexique que nous avons placé en fin d'ouvrage, de manière à ne pas ralentir la lecture. Y figurent les mots en kiswahili dont le sens est indispensable à la compréhension du récit.
2. Élisabethville : aujourd'hui Lubumbashi. avec autant de maestria la carbonade flamande que le Kentucky fried chicken ou la mwambe locale. Et si, par malheur, il osait émettre des doutes sur la préparation du menu, elle regardait m'sieur Harry dans les yeux tout en jouant des mâchoires, puis, se postant, les mains sur les hanches, elle lui disait :
– Ça, c'est mes oignons. Mama Malkia agit toujours pour le mieux. Toi, tu penses à ta boutique. Il va être tard, le patron doit montrer le bon exemple. Allez, kwaheri. Harry Wilson restait sur le pas de la porte, tout pantois, puis, sans autre forme de procès, elle le poussait dehors. Au début, l'Américain éprouvait quelque contrariété à se laisser traiter avec autant de désinvolture par une
domestique qui, par ailleurs, refusait de l'appeler bwana. Quand il lui en fit la remarque, elle ne mâcha pas ses mots.
– C'est à prendre ou à laisser, m'sieur, fit-elle en appuyant bien sur le m de m'sieur. Puis un soir, de but en blanc, elle lui déclara :
– Tu n'es pas un homme à femmes, hein, m'sieur Harry… Cette fois c'en était trop.
– Écoute-moi bien, la mama, se récria l'Américain d'une voix tremblante. Est-ce que je t'ai demandé le nombre de maris que tu as enterrés ? Non, alors occupetoi de la maison et ne te mêle pas du reste. Vous, de toute façon, vous n'avez aucune notion de l'intimité.
– Intimité, marmonna-t-elle, comme si dans sa bouche ce mot prenait une connotation nouvelle. Elle l'avait atteint dans son for intérieur et, durant toute la semaine qui suivit, Harry Wilson évita d'engager la conversation. Le samedi d'après, le voyant qui s'était carré dans son fauteuil au salon, en train de lire L'Écho du Katanga, Mama Malkia l'interpella :
– Hé, m'sieur Harry, on va quand même pas continuer à se faire la tête. C'est pas beau ça – puis, sur un ton plus enjoué, elle conclut : On est comme on est. Moi, c'est le cadet de mes soucis ! Le visage de Harry Wilson s'illumina soudain. Puis il se mit à pleurer très doucement. Mama Malkia lui caressa le front comme à un petit garçon que l'on viendrait de gronder. Il s'abandonna et eut envie qu'elle l'embrassât. Instinctivement elle lui posa un baiser sur la joue, mais se ressaisit aussitôt, car cet homme, bien qu'il ne ressemblât pas aux autres Blancs, était après tout un étranger. D'ailleurs, en ville, des bruits couraient sur son compte. Il était vrai qu'il avait de drôles de manières, cet Américain. Ça ne l'empêchait pas d'être un brave type. Il montrait en tout cas plus d'égards envers les indigènes que la plupart des Européens à qui elle avait eu affaire.
– Ah ! ces muzungu, soupirait-elle, en nous imposant leur civilisation, quelles bizarreries ils nous apportent ! Les rapports unissant Mama Malkia et Harry Wilson étaient inhabituels à la colonie. Entre eux s'étaient tissés des liens d'authentique tendresse, voire de connivence. Mama Malkia avait quitté la cité indigène dès le premier mois de son engagement. Elle occupa tout de suite la chambre d'ami au bout du couloir, celle attenante à l'office. Harry Wilson avait refusé qu'elle logeât dans la boyerie, derrière la maison, bien que sous aucun prétexte il n'eût accepté de partager son foyer avec une autre personne, fût-elle de sa propre race. Mama Malkia, c'était autre chose. Elle était taillée d'un bloc, elle parlait franc
– trop franc parfois –, mais surtout, quelle propreté ! Les célibataires européens que Harry Wilson côtoyait, avaient sous leurs ordres au moins un boy-cuisinier et un jardinier. Il n'en aurait pas voulu, pas avec cette perle de Mama Malkia. Apana. Un jour Harry Wilson lui confia :
– Mama, j'approche de la quarantaine et j'aimerais avoir un fils. La solide négresse écarquilla les yeux. Que pouvait-il bien mijoter cette fois-ci ? Elle avait assisté à des scènes de la part de Blancs qui frisaient le délire – les fameux coups de bambou, leurs agissements avaient depuis longtemps cessé de l'étonner. Toutefois, dans le cas précis de m'sieur Wilson, quelque chose lui échappait. S'il avait été congolais, elle l'aurait expédié chez Kabinga, le sorcier.
– Oui, Mama Malkia, et je veux que tu sois la mère de mon fils.
– Mais tu es devenu mazimu ou quoi ? s'exclama l'Africaine, pointant son doigt à la tempe.
– Non, non, tu n'y es pas du tout, la rassura-t-il, c'est très sérieux. Va t'asseoir sur le pouf. Tu vois, Mama, poursuivit-il sur un ton de confidence, je voudrais adopter un petit mulâtre, et tu iras le choisir pour moi. Sans défroncer les sourcils, elle lui dit :
– Vous, avec un café-au-lait ? Quelque peu remise de ses émotions, elle ajouta :
– Mais alors, m'sieur Harry, c'est pas de la blague, kweli. Harry Wilson hocha la tête.
– Nous irons ensemble le chercher à la mission, et ensemble, nous l'emmènerons à la maison. Mais auparavant, tu vas y aller en reconnaissance. Tu le repéreras, t'assurant qu'il est en parfaite santé. Et surtout, il devra être très beau. Mama Malkia laissa échapper un sifflement d'entre ses lèvres charnues.
– Muntu meupe a des lois à dormir debout, pensa-t-elle. On ne pouvait vraiment pas se fier à ces bougres de Blancs. Ils semaient des café-au-lait par douzaines, les abandonnaient, puis les missionnaires barbes longues allaient recueillir ces pauvres watoto. Et ne voilà-t-il pas qu'un cinglé comme m'sieur Harry se mettait en tête, sans femme ni famille, d'en adopter un. Ay ! ay ! ay ! mazimu mingi !
Et ce fut ainsi que, peu de temps après, un mutoto Léopold joufflu et au teint clair vint égayer la maison de Harry Wilson avec ses yeux couleur miel pleins de malice. La nouvelle fit beaucoup jaser en ville. Suppositions et conjectures foisonnaient dans les esprits comme l'herbe folle. Certains parlaient de crise de conscience chez Harry Wilson. D'autres prétendaient que mutoto Léopold était l'enfant naturel de Mama Malkia. Il y en eut même qui soutenaient que le garçon était le fruit caché d'une liaison entre la négresse et son bwana – un cas d'envoûtement. Excédé, et pour mettre un terme à tous ces commérages, Harry Wilson décida d'afficher le certificat d'adoption dans sa boutique. Les rumeurs se dissipèrent, ce qui n'empêcha pas les mauvaises langues de mettre en doute l'authenticité du certificat. Kitoko Léo – le « Beau Léo », ainsi Mama Malkia avaitelle surnommé le garçonnet – était un enfant précoce et souriant. Selon l'acte de naissance, il venait juste d'avoir deux ans.
– Deux ans, mon oeil ! rétorqua Mama Malkia. Ils doivent bien mettre quelque chose sur le papier. Ce gosse a plus de trente mois, m'sieur Harry, c'est moi qui te le dis. À la rentrée scolaire, Harry Wilson inscrivit Kitoko Léo chez les soeurs de l'institut Marie-José, à la section Montessori. Chez les religieuses, pensait-il, Kitoko Léo se laisserait apprivoiser, car l'enfant devenait un peu turbulent. Mais surtout, les soeurs lui montreraient les bonnes manières, et il apprendrait à parler français correctement. Mama Malkia et le papa en herbe adoraient le garçon et ne lésinaient pas sur les moyens de le lui témoigner. Ils ne partageaient cependant pas toujours les mêmes opinions quant à son éducation.
– Je ne veux plus voir Kitoko Léo manger avec ses doigts, dit Harry Wilson à la Négresse sur un ton de reproche, ni d'ailleurs que tu lui essuies le nez avec ton pouce, il y a des mouchoirs pour cela, et dorénavant, ajouta-t-il, dans cette maison, je serai le seul à lui parler en français.
– Comment ça ? fit la négresse, clignant d'un oeil. Après une pause d'hésitation, Harry Wilson s'expliqua :
– C'est que… heuh… eh bien ! ton français laisse parfois à désirer. Et ce serait au détriment du garçon. Mais ne crois surtout pas que… Il n'eut pas l'occasion d'achever sa phrase.
– Détriment, détriment, coupa Mama Malkia. C'est toi le détriment, avec ton drôle d'accent américain, n'estce pas, mon dear Mister Harry !
– Peut-être, concéda Harry Wilson, mais ma grammaire, elle, est correcte.
– Et comment j'apprendrai au petit à faire les choses comme il faut, hein ?
– En kiswahili. Après tout, c'est sa langue maternelle, non ? Mama Malkia fut interloquée. Elle émit ensuite un gros soupir, signifiant bien qu'elle n'avait pas dit son dernier mot.

S A N G M Ê LÉ

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Een auteur van een programma kan de namaker van zijn werk strafrechtelijk laten vervolgen, maar dat kan alleen als het namaken kwaadwillig of bedrieglijk is gebeurd. Niet alleen de namaker is strafbaar, ook wie namaakprogramma's voor handelsdoeleinden verkoopt, in voorraad heeft voor verkoop of invoert in België, overtreedt het auteursrecht.
Delcol Martine