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Commandant Oscar Michaux

A mes anciens camarades d'Afrique.

Ces quelques souvenirs de voyage, je les écris pour vous, sans la moindre prétention.
N'étant pas littérateur, je n'ai qu'un but : vous rappeler à vous, mes vieux camarades, certaines heures passées ensemble, heures heureuses ou malheureuses suivant les circonstances, parfois heures tragiques même, mais maintenant heures chéries, je dirai heures bénies, puisque nous ne les revoyons plus qu'à travers le prestige qu'apporte le recul du temps. Nos douleurs, nos souffrances, nos déceptions, les dangers que nous avons courus, ne nous apparaissent maintenant que comme de pittoresques incidents de voyage uniquement destinés à leur donner plus de relief, à leur servir de point de repère.

Aussi, ne nous reste-t-il plus dans l'esprit que l'ensemble de l'oeuvre accomplie et, dans le coeur, que le souvenir de ces jours virils, où nous aspirions tous à faire quelque chose, à devenir quelqu'un, où nous n'avions qu'un désir : la réussite de l'oeuvre congolaise, qui se dessinait à peine, mais que nous sentions devoir être grande et généreuse.Ce sont ces heures que j'évoque, ce sont ces heures que je veux revivre quelques instants avec vous.

Je n'essaierai pas de poétiser les lieux, ni de dramatiser les choses ; ce que je veux, c'est être vrai et vous reparler familièrement, en camarade, *de ce que nous avons vu, de ce que nous avons fait ensemble.

Ces quelques souvenirs je ne les écris sous l'influence de personne, ni avec l'idée préconçue d'attaquer ou de défendre qui que ce soit. Toutes les réflexions que je ferai me sont absolument personnelles et ne me sont inspirées que par les faits dont je fus témoin. Je me suis surtout astreint à ne cacher aucune des fautes que j'ai commises pendant mon long séjour au Congo ; espérant faire oeuvre utile en instruisant mes jeunes camarades, qui pourront profiter ainsi d'une expérience que nous, « les anciens », nous n'avons pu acquérir, hélas ! qu'à nos dépens.

Le départ d'Anvers.

— Mes compagnons de route. — Où sont mes malles ? — L'Ile de Wight. —

— Du Champagne en chantant. — Une douche en dormant. —

— On ferme toutes les écoutilles : C'est la tempête ! ! —

— Las-Palmas : Les beautés de l'Ile, ses produits.—

Citation Michaux Oscar :

C'était à Anvers, le 2 décembre 1889, par une des plus froides journées dont je me souvienne ; il gelait à pierre fendre et le thermomètre marquait certainement 10° sous zéro ; la bise vous coupait littéralement la figure. Nous devions partir à 10 heures da matin, mais, des retards s'étant produits, nous ne démarrâmes que vers midi et demi.
Nous étions tous sur le quai, entourés de quelques parents et amis attristés, car à cette époque il n'y avait pas, comme maintenant, de départ officiel ni de musique militaire. Ces départs ressemblaient quelque peu à des enterrements, où les partants jouaient « les premiers rôles », car, parmi les ouvriers de la première heure beaucoup déjà, et des plus braves étaient partis, et bien peu, hélas ! étaient revenus. On nous condamnait donc d'avance, et beaucoup de nos amis venaient plutôt avec l'idée bien arrêtée de nous dire adieu tout en nous criant, mais sans y croire, « Au revoir ! ». Tous nous grelottions parmi des sanglots étouffés, parlant à pein répondant la plupart du temps par un
triste sourire aux dernières recommandations des êtres chers qui nous entouraient et tous aussi, au fond du coeur, nous souhaitions le départ pour mettre fin à cette scène déprimante.

Enfin, ce vieux sabot qui portait le nom d' « Ambriz » se décide à quitter ses amarres. Vite, un dernier baiser, une dernière étreinte, une recommandation suprême, le cri « au revoir !...... » et lentement, comme à regret l'«Ambriz » quitte ses attaches pour nous faire voguer vers ce qui alors était encore l'Inconnu; quelque temps encore les mouchoirs s'agitent : appuyés contre la
chaîne qui servait de bastingage, nous regardons avec nos jumelles ces petits carrés de toile qui, pour le commun des mortels, représentent si peu de chose et qui, pour nous, symbolisent le passé et, qui sait, pour certains sont peut-être aussi l'espérance.

Enfin, le dernier mouchoir s'est perdu à l'horizon, le bateau vient de tourner le coude d'Austruweel ; plus rien, que le sentiment de l'isolement !...

Nous descendons dans la boîte que l'on a décorée pompeusement du nom de cabine, et pendant une minute, mais une minute seulement, la nature reprend ses droits ; tantôt, en présence des parents, dés amis, il a fallu montrer bonne contenance, faire le fort ; maintenant que l'on est seul avec ses pensées, seul avec soi-même, le coeur se gonfle comme s'il allait éclater. Un nom aussi nous vient naturellement aux lèvres et comme au temps de son enfance on se surprend à murmurer Oh ! maman ! !

On pleure un peu ; mais ne souriez pas : cela fait tant de bien. Puis, comme honteux de sa faiblesse, mais soulagé d'un poids immense, on se sèche les yeux, on se les rafraîchit quelque peu et on remonte sur le pont pour faire la connaissance de ses compagnons de voyage.

Pour nous, ce fut vite fait, nous n'étions que sept passagers de première classe.

Je vais vous les présenter au courant de la plume.

Deux officiers, Vanderlinden et Bureau;

deux ingénieurs du chemin de fer du Congo, Paulissen et Goffin ;

un ancien congolais;

Poncelet, qui a déjà séjourné trois ans au Congo ; enfin Finsch partait comme gérant pour l'hôtel de Borna ; charmants camarades tous !

Bureau, bon garçon ayant toujours la pipe à la bouche et sur les lèvres un sourire un peu ironique.

Vanderlinden, toujours correct, ne craignant qu'une chose : salir ses manchettes ou déranger le noeud de sa cravate ; au demeurant, un coeur d'or.

Paulissen, boute en train, prenant la vie par son bon côté, s'était donné la mission de relever par de bonnes plaisanteries, le moral de ceux d'entre nous que le spleen guettait.

Goffin, nature fine et contemplative (ce qui ne l'empêchait pas d'être un pince sans rire irrésistible), ne sortait guère de sa rêverie que pour lancer une boutade, qui ratait rarement son effet. Peut-être prévoyait-il déjà qu'il aurait un jour l'honneur de terminer et de mener à bien l'entreprise alors à peine ébauchée du chemin de fer du Congo. C'était mon compagnon favori et c'est avec lui que j'ai visité les différentes escales.

Poncelet, que nous avions surnommé « Lutété » en souvenir du poste où il avait passé la plus grande partie de son premier séjour en Afrique, était notre « ancien », et comme tel, il nous donnait des conseils, qui, disait-il, devaient nous préserver des fièvres bilieuses ou hématuriques ainsi que de la dysenterie, mais, en même temps, il nous en faisait une peur bleue, ainsi que des serpents qu'il disait plus gros que notre cuisse et des scorpions, bêtes à mille pattes et des tarentules qu'il faisait ressembler aux bêtes de l'Apocalypse. Nous le respections comme notre mentor, tout en nous disant intérieurement qu'il avait exagéré légèrement.

Quant à Finsch, comme il était le seul d'entre nous qui parlât couramment l'anglais, et que dans tout l'équipage personne ne parlait français, il nous rendait les plus grands services comme interprète, mission qu'il remplissait d'ailleurs avec la meilleure grâce du monde.

J'allais oublier mon ami Pitch,mon inséparable chien. Pitch était un spits de grande race d'une férocité extrême, mais d'un dévouement et d'une intelligence
hors ligne.

Mes camarades de route vous étant connusse continue mon récit.


Je vous ai dit qu'il faisait un froid de loup, de plus il ventait à nous démâter ; mon chapeau menaçait à chaque instant de me quitter sans permission préalable.

Je voulus le remplacer par une coiffure plus commode. Je descends donc dans la cale pour prendre ma toque qui se trouvait dans une de mes malles.
Après une demi-heure de recherches vaines, je vais prier Finsch de s'informer auprès d'un des officiers du bord, de l'endroit où l'on avait remisé mes malles.
Celui-ci consulte son bordereau, une fois, deux fois, puis me regardant bien en face, comme pour mieux juger de l'effet qu'il va produire, il me dit : « Monsieur, il n'y a pas de malles pour vous à bord ! »
Au premier moment, je suis tellement bouleversé, tellement atterré, que, pendant quelques secondes, j'en
perds la parole.
Puis me ressaisissant un peu, je m'écrie : « Comment, pas de malles à bord! c'est impossible »... — « C'est
cependant comme cela, Monsieur, voyez plutôt vous même le bordereau... »
Oh ! ce bordereau ! je le parcourais dans tous les sens, je l'auscultais en quelque sorte, j'aurais voulu lui faire dire qu'il avait menti !
Mes malles étaient restées sur le quai, il n'y avait plus de doute possible ; je partais au Congo avec deux chemises, deux paires de bas, six mouchoirs de poche et un pantalon de rechange, le tout contenu dans une valise à main !
Le coup fut terrible,j'en restais atterré.Mais comment, me direz-vous, la chose était-elle possible ? Oh ! c'est très simple : au dernier moment, comme j'avais encore quelques achats à faire en ville, un de mes camarades s'était mis à ma disposition pour faire embarquer mes bagages ; comme j'avais toute confiance en lui, j'avais accepté son offre avec le plus grand plaisir. Malheureusement, mon camarade eut la mauvaise idée de charger de la chose uu de ses amis, qui probablement, en chargea un troisième, qui, lui ne chargea personne ni ne se chargea de rien du tout.
Bientôt, le bruit de mon aventure, aussi extraordinaire que peu agréable, se répandit parmi mes nouveaux camarades et bientôt aussi, tous furent réunis autour de moi ; un peu, je crois, pour me plaindre et beaucoup par curiosité.
Nous tînmes conseil : que faire ? La plupart d'entre nous étaient d'avis qu'il n'y avait qu'à débarquer à Flessingue et reprendre le steamer qui partait le mois suivant.
Je fus premièrement assez de leur avis, mais bientôt me rappelant la scène des adieux, je revis ma chère maman faiblissant une première fois au salon puis au moment du départ, s'élançant sur la portière, comme si elle avait voulu m'arracher de la voiture. Je la revis aussi, toiubaut par terre comme une masse, pendant que je m'enfuyais au galop.

Puis ce fut la scène d'Anvers ! où mon vieux père avait voulu rn'accompagner et où sous mes yeux attristés, deux de mes cousins avaient dû le transporter du quai. Tout cela était donc à recommencer !

Non, tout ce qu'on voulait, mais pas cela ! Aussi ma résolution futelle vite prise, j'enverrais de Flessingue une dépêche chez moi et une à M. Walford, l'armateur, afin que l'on m'expédiât mes malles par le prochain bateau et en attendant leur arrivée, comme j'avais eu la précaution de me munir d'une somme relativement assez forte, j'achèterais du linge et des effets à la première escale.

Ainsi fut fait, grâce à l'obligeance de tout le monde, je n'eus pas trop à souffrir de cette mésaventure.

Elle eut même ceci de bon : j'en conservai cette moralité que, chaque fois qu'il y a moyen de faire ses affaires soi-même, cela vaut toujours infiniment mieux que de les confier, fût-ce à ses meilleurs camarades.

Vous parlerai-je du bas Escaut ? Non, c'est trop laid et trop triste, il ne faisait qu'augmenter notre propre tristesse !

Je passe donc Flessingue et je quitte l'Escaut pour entrer dans la Manche. Ma première nuit à bord fut la plus mauvaise ; il me semblait que je ne pourrais jamais m'habituer à dormir dans cette espèce de boîte à cigares ; j'avais aussi un peu de fièvre,mais ce n'était pas étonnant,après les émotions de la veille.

Comme diversion, vers 11 heures du matin, nous apercevons l'île de Wight.

Précisément, à ce moment, plusieurs passagers sont pris du mal de mer.

Ils ont une façon très drôle de saluer cette terre anglaise, mais personne ne rit, chacun s'attendant à y passer ; pour mon compte, j'en fus quitte pour la peur.

La côte méridionale de l'île de Wight, est en amphithéâtre, bien abritée contre les vents du Nord, égayée de villas et de châteaux situés au milieu de jolis parcs se distinguant les uns des autres par leur originalité.

Nous y remarquons aussi des falaises crayeuses, ainsi que des maisons peintes en couleurs très voyantes, telles que : rouges, vertes, jaunes, bleues, etc. ; le tout, grâce à un clair soleil, forme un tableau dont l'ensemble est assez réjouissant à l'oeil.

Notre pilote vient de nous quitter ; il emporte avec lui nos lettres, les dernières qui seront datées d'Europe.

La mer est assez forte ; il part dans un canot conduit par deux rameurs. Ils sont ballottés d'une façon effroyable et à chaque instant nous croyons les voir chavirer. Pauvres diables! quelle existence, mon Dieu!

La vie est assez monotone à bord, et, contrairement au proverbe, on peut dire que a les jours se suivent et se ressemblent ». Aussi le moindre incident est-il le bienvenu et sert de nréfexte pour se réjouir. C'est ainsx qu'un jour après-diner je m'assieds par inadvertance dans le fauteuil du capitaine. Aussitôt, je suis salué d'un hourra formidable et l'on m'apporte la carte des vins en grande cérémonie. Je commande quelques bouteilles de Champagne, d'autres font de même, le capitaine trinque avec nous et bientôt chacun y va de son speech puis de sa chanson. Pas fameux, le Champagne du bord, mais enfin, je crois m'apercevoir qu'il grise quand même.

Bref, le combat finit faute de combattants et chacun s'en va se coucher et peut voir se réaliser en rêve le secret désir de son coeur. Je parle pour les autres, car pour moi mon rêve devait s'interrompre pour me faire rentrer d'une façon assez brutale dans la réalité. Nous étions dans le golfe de -Gascogne : la mer était
quelque peu démontée ; !a prudence nous faisait un devoir élémentaire de bien fermer nos hublots ; mais, comme nos cabines avaient la grandeur d'un portefeuille, le Champagne aidant, je trouvais qu'il manquait totalement d'air et, confiant dans ma bonne étoile, je me couchai bravement sous mon hublot ouvert.

Je dormais du sommeil du juste un peu émêché, quand, patatras, je reçois la plus belle douche d'eau de mer
que jamais phoque ait rêvée.

Je pousse un cri, saute de ce que ce jour-là je pus appeler ma baignoire et j'assiste, bien malgré moi il est
vrai, à un spectacle inoubliable. Gomme la mer était des plus phosphorescentes, chaque goutte d'eau brillait comme un rubis et ma cabine, semblable aux grottes des fées, paraissait tapissée de pierres précieuses.

C'était féerique ; mais comme j'étais trempé et gelé jusque la moelle des os, je dois avouer que j'admirais moins cette féerie que je ne l'aurais fait dans des circonstances normales.

Le lendemain de cette soirée et de cette nuit mémorables nous réservait d'autres surprises ; lorsque vers
8 heures du matlin nous montons sur le pont, la mer est complètemen t démontée .

Le capitaine, ainsi que les officiers du bord, paraissent inquiets, on ferme toutes les écoutilles, tout est barricadé ; au lieu d'un homme il y en a trois au gouvernail.

C'est la tempête qui s'annonce. Quelques-uns de nous obtiennent du capitaine la permission de rester sur la passerelle, car le pont est inhabitable.

De gros nuages noirs comme de l'encre ont déjà voilé l'horizon ; ils semblent se poursuivre dans une course folle et bientôt obscurcissent le pâle soleil qui nous éclaire et qui semble renoncer à lutter contre eux. Le vent, comme s'il voulait se recueillir et garder toutes ses forces pour l'assaut qu'il va nous livrer, est tombé tout-à-coup.

Chacun de nous est pâle et ne parle guère à son voisin. Les ordres du capitaine sont brefs et saccadés ; les matelots les exécutent tous au pas gymnastique et parent le vaisseau comme pour un combat. C'en est un d'ailleurs qu'il va falloir livrer et non pas contre des hommes, mais contre les éléments déchaînés.

L'attaque ne se fait guère attendre : bientôt, une trombe apparaît sur notre droite ; elle arrive sur nous avec une rapidité foudroyante, elle nous rejoint, nous enlace, nous élreinl. Un éclair succède à un éclair ou plutôt dix éclairs nous aveuglent à la fois; il y en a partout, dans le ciel, à l'horizon, sur les vagues; et pendant ce temps le tonnerre gronde et fait un tel vacarme que c'est à croire que le ciel va s'écrouler sur nos tètes.

Nos mains s'incrustent pour ainsi dire dans le bastingage de la passerelle, car il s'agit de ne pas nous laisser enlever par les vagues. Tout craque autour de nous; notre grande vergue vient d'être enlevée comme un simple fétu de paille cl les plus gros cordages sont rompus comme de minces tils de soie. Toute l'ossature du vaisseau gémit, se plaint ; le vieil « Ambriz » semble nous dire qu'il n'est plus de force à résister à de pareils assauts.
Il se comporte bien cependant; tantôt il est couché sur un liane, tantôt sur l'autre ; tantôt aussi il se cabre comme s'il voulait se renverser ; d'autre fois suspendu au sommet d'une vague, il pique droit dans l'abîme d'où il ne semble plus devoir sortir, mais toujours il se redresse et comme un vieux cheval de bataille, quoique blessé,il fait face à chaque vague et l'attaque par le front; cent fois vainqueur, cent fois il retourne à l'attaque.

Pauvre vieux « Ambrîz », hier nous ne savions quel mal en dire et maintenant tout notre espoir réside en lui.

Cependant, peu à peu, la mer se calme, le vent faiblit ; peu à peu également notre sang qui s'était figé dans nos veines circule plus librement et nos figures épouvantées reprennent un peu de sérénité.

Alors, nous regardons autour de nous : tout est cassé, tout est tordu, nous l'avons échappé belle !

Pour nous consoler, le capitaine nous apprend que dans deux jours nous serons à Las Palmas.

C'est égal, maintenant qu'elle est passée, je suis content d'avoir vu cette tempête ; mais je vous jure bien que je n'ai pas le moindre désir de la voir recommencer. Mardi 10 décembre, vers midi, nous nous précipitons tous vers l'avant du navire : on vient de nous dire que l'on apercevait les grandes Canaries. Armé de mes
jumelles, je distingue très bien les côtes. C'est splendide !

Avant-hier, tout respirait le carnage, la dévastation, l'épouvante et l'horreur. Aujourd'hui, tout est calme, tout est beau, tout nous porte à la joie, tout nous dit d'aimer, l'on se sent heureux de vivre.

La brise parfumée qui nous vient des bouquets d'orangers, est si faible que c'est à peine si elle ride la surface de la nier qui est entièrement bleue. Quant à l'île, c'est merveilleux ! Je voudrais vous en faire une description quelque peu ressemblante,mais j'aurais tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer.

Toutes les maisons d'un blanc de neige, harmonieusemeut étagées sur la montagne, sont en style mauresque le plus pur. Les voyant ainsi, je dirai semées au milieu des orangers, des palmiers, bananiers, cocotiers, cactus, etc., on se croirait aisément en Orient et, l'imagination aidant, on se ligure à chaque instant voir apparaître sur ses toits plats, quelque muezzin de Mahomet appelant les fidèles à la prière.

Un canot nous mène à terre et nous allons à Las Palmas, qui se trouve à près de deux lieues du port. Les chevaux de l'île sont de petite taille ; ce sont de véritables poneys ; mais ils sont très courageux et peuvent parcourir à une allure relativement rapide de très grandes distances.

Nous avons fait les deux lieues qui séparent le débarcadère de la ville, d'une seule traite et au trot allongé.

Sur la route et en ville, j'ai d'abord regardé les femmes qui, enveloppées d'un châle, comme les femmes arabes et l'amphore sur la tête, s'en vont prendre de l'eau aux fontaines. Jusque maintenant, c'est tout-à-fait biblique. Leur démarche est lente et majestueuse ; leur corps souple ondule sur des hanches à la ligne opulente ; elles glissent plutôt qu'elles ne marchent ; la plupart n'ont pas de corset, tout en ayant l'apparence d'en avoir un.

Les femmes sont généralement bien, quelques-unes ravissantes. La figure est d'un ovale parfait, le teint est mat quoiqu'un peu bruni, la lèvre bien dessinée est fine, d'un rouge presque sanglant. Les dents bien plantée» sont d'un blanc laiteux, le nez est droit et moyen, la chevelure portée en nattes sur le dos est aussi longue qu'abondante. Les extrémités, elles, sont presque trop petites ; les oreilles, c'est à peine si on les aperçoit ; les mains sont des mains d'enfant ; les pieds sont si petits que l'on est étonné de les voir supporter le poids du corps.

Quant aux yeux, je puis vous dire qu'ils sont très noirs, qu'ils sont 1res grands, qu'ils sont bieu fend us, qu'ils ont de longs cils recourbés. Mais ce que je ne puis vous dépeindre, c'est le regard de ces yeux. Ce regard, rapide comme la flèche, s'enfonce comme elle ; les effluves dont il est chargé, vous pénètrent, vous enveloppent, vous magnétisent en quelque sorte.

Et pendant qu'elles passent, belles et souriantes, vous vous surprenez, restant en place abasourdi, tout entier au ravissement de leur charme et longtemps encore ce regard fascinateur vous poursuit, vous obsède.

Mais ne croyez pas à leur désintéressement. L'indigène de Las Palmas, ne voit dans tout étranger qu'une proie que le ciel lui envoie et qu'il s'agit de tondre, de plumer, en un mot d'exploiter par tous les moyens possibles.

Nous allons visiter le Musée. J'y remarque surtout des momies que l'on me dit provenant des habitants primitifs de l'île.

Nous allons aussi voir la Cathédrale, qui est très belle, très imposante. Le choeur se trouve au milieu de l'église, et, au moment où nous entrons, une vingtaine de prêtres et d'enfants de choeur chantent les vêpres à pleine voix, bien qu'il n'y ait que deux personnes dans l'église.

Quand on entre dans celle basilique, qui est immense et très sombre, on éprouve un sentiment de tristesse et de malaise.

L'autel, très beau, est eu argent massif et vaut, m'a-t-on dit, trois cents mille francs. En soi tant de l'église, nous nous rendons à L'hôtel pour le dîner. Les mets y sont assez bons, l'addition surtout est salée : 187 francs pour sept personnes ; c'était prévu, cela ne nous effraie donc pas trop.

Le lendemain, nous visitons avec Goffin la partie supérieure de la ville; le Resco est d'un pittoresque sale. Certaines maisons sont creusées dans le rocher ou, pour mieux dire, dans la lave. Ce sont de véritables cavernes sans air et sans lumière.

Les types des habitants sont différents de ceux de la ville basse, il semble qu'ils soient tout à la fois un composé de l'espagnol, du maure et du nègre. Je n'ai plus jamais retrouvé ce type nulle part.

Goffin a voulu prendre le croquis d'une des femmes et lui a même offert un schilling ; mais elle s'y est refusée absolument et s'est même enfuie.

Comme ces peuplades sont très superstitieuses, elle s'est probablement figuré qu'on voulait lui jeter un sort. Quant à l'ensemble de la ville et de la rade, vues d'en haut et par un beau soleil comme celui qui nous éclaire, c'est superbe.

Redescendus dans la ville basse, nous avons voulu goûter des produits de l'île : les oranges sont délicieuses, les goyaves un peu fades ; quant aux bananes et aux mangues, comme c'est la première fois que j'en mange, je trouve qu'elles ont les premières un goût de savon et les secondes de térébenthine.

Le vin n'a pas meilleure grâce devant moi ; le muscatel, quoique passable, est trop doux et le Aànotinto ne vaut absolument rien. Vers minuit, le chargement étant complet, nous regagnons l'Ambriz.Nous sommes tous fourbus, éreintés et c'est presque avec bonheur que nous reprenons possession de la maigre couchette qui doit reposer nos membres épuisés.

 

Et ici commence l'aventure vers le Congo lire le document qui se trouve sous la rubrique document pdf ici .. ils continuent leur chemin de las palmas vers le Congo pour arriver a Banana

En vue de Banane.

— Triste impression. — Le brave Docteur Etienne.— Le genièvre au Congo, c'est la mort des microbes. — Petit « Borna » deviendra grand. — Merci, Meuleman ! — De ci, de là, cahin-caha. - Mort du Docteur Petit. — « Vous devez être très fort en artillerie »! — La 1er batterie congolaise. — Chasses aux antilopes à coups de canon. — Mon dernier fait d'armes remarquable comme commandant d'artillerie. ................