Mon père ? Ma mère, Mes photos en brousse ou en ville

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Congo 1960: bulletin periodique

Témoignage Divers lus sur internet et une manière aussi de concrétiser une partie de votre Histoire commune ici sur le site. (source a tout age) 

En 2014, Atoutage poursuivra son projet ‘La paix ça commence tout de suite’. Une manière de réunir des générations diverses pour questionner des événements historiques, grâce à des passeurs de mémoire, mais aussi des animations et des événements proposés par des partenaires. L’objectif ? Travailler sur la transmission directe de témoins mais aussi réfléchir avec toutes les générations au processus de paix…
l’Histoire de la colonisation, plus précisément celle du Congo…
Les témoignages ci -dessous proviennes de la collaboration avec Tudienzele asbl, le CRIBW et le Centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve.

« Une Image - Un témoignage… »

« Un Jeune territorial - Paul témoigne … »

Ma femme et moi sommes embarqués à Anvers en 1954 à destination du Congo belge. Formé à l’Ecole Coloniale (on n’avait pas peur des mots à l’époque !), j’avais fait choix d’une carrière dans l’Administration Territoriale. La ‘Territoriale’ était responsable de la gouvernance et de l’administration de cet immense territoire que constituait le Congo belge.

Tout jeune territorial devait obligatoirement s’équiper en Belgique, avant son départ et à ses frais, du nécessaire lui permettant de survivre dans la brousse la plus reculée. Cela allait de diverses malles métalliques (dont une malle-bain !) susceptibles de résister à de rudes séjours dans des gîtes d’étape, d’appareils d’éclairages au pétrole, de divers ustensiles de camping, d’un trousseau de vêtements réglementaires de grosse toile kaki et du casque assorti et des insignes de la fonction et, surtout, d’un uniforme et d’un casque de gala entièrement blancs pour les cérémonies et les réceptions officielles.

Occasion unique

La seule fois où j’ai revêtu cet uniforme c’est à l’occasion du voyage du roi Baudouin en 1955 dans la Colonie et en l’occurrence dans le Territoire de Kaniama dans l’ouest-Katanga. Il y passait en coup de vent accompagné du Gouverneur Général Pétillon pour visiter des réalisations visant la promotion de l’élevage et de la culture du tabac. Il ne fallait pas qu’il y ait le moindre accroc lors de cette journée. Ma mission était de faire la police de la route : le cortège royal devait, en se rendant à une ferme modèle, franchir un carrefour sans se tromper de direction. Me voilà donc en grand uniforme blanc faisant l’agent de circulation.

Le cortège passe à toute vitesse… Cela se passait en saison sèche ; les routes étaient des pistes carrossables revêtues de latérite, minerai ferreux d’un rouge vif très commun dans les savanes congolaises. Les voitures ont pris la bonne direction dans un épais nuage de poussière rouge… Je n’ai pas vu le Roi ! Je me suis retrouvé rouge de la tête aux pieds, mission accomplie. C’est la seule occasion où j’ai endossé cet uniforme.

Territoriale

Pour essayer de faire comprendre ce que fut mon métier au Congo, il est nécessaire d’expliquer en quelques mots les fonctions que doit pouvoir exercer un agent territorial. En termes de gouvernance, il y avait deux catégories de population :

les milieux extra-coutumiers, c’est-à-dire les populations résidant dans les grandes agglomérations où seules les lois du Congo belge sont d’application ; Léo, E’ville, Stan, Bukavu, etc. Exemple : la polygamie y est interdite alors qu’elle est tolérée partout ailleurs.
les milieux coutumiers où les mêmes lois sont de rigueur mais également où les règles tribales restent d’application dans les tribunaux indigènes tant qu’elles ne s’opposent pas aux lois générales de la Colonie. La quasi-totalité du territoire du Congo relevait de cette catégorie dite ‘la Brousse’ et je n’ai quant à moi connu que celle-ci.

Le Congo est divisé en provinces, en districts et ces derniers en territoires. Pour le Katanga : 3 districts et pour chacun 5 ou 6 territoires de 20 à 30.000km carrés. J’appartenais au district du Lomani (capitale : Kamina) et ai été affecté successivement aux territoires de Bukama, Kapanga, et Kaniama.

Dans les territoires où ils sont affectés, les territoriaux doivent assurer, sous les ordres d’un Administrateur de territoire, de nombreuses fonctions dont l’ordre public, le commandement de la police et de la Force Publique, la justice (tribunaux de police), la prison, la mobilité (routes et ponts…), le recensement et l’état civil, la bonne application des politiques agricoles, sanitaires et d’enseignement, la bonne exécution des projets d’investissement prévus au budget annuel, etc., et d’autre part, la perception des taxes et redevances, des amendes et des recettes des ventes sur saisie….

Pour ce faire, chaque territoire dispose de 3 à 6 territoriaux.

Ma vie coloniale

Dans les premiers termes, les bleus sont astreints, pour apprendre le métier, à faire de l’itinérance : on devait ‘occuper le terrain’. Cela signifiait travailler pendant 20 jours chaque mois en dehors de son habitation en circulant de gîte en gîte, c’est une rude école…

Ma première affectation au territoire de Bukama fut ‘Le Fleuve’ c’est-à-dire le cours supérieur du Zaïre appelé le Lualaba. C’est à partir de Bukama que le fleuve est navigable jusque Kabalo. Point de rupture de charge, le poste fut fondé vers 1890 mais se développa rapidement dès que le chemin de fer B.C.K. y traversa le fleuve sur un majestueux pont métallique.

Nous avions, ma femme et moi, notre habitation à Bukama, chef-lieu du territoire, mais mon itinérance devait s’effectuer essentiellement sur le fleuve et pour ce faire, je disposais d’un bateau tout neuf , le ‘sekwe’, l’hirondelle, paraît-t-il…

Cette merveille de 15 mètres de long, dotée d’un moteur marin de 300cv, construit entièrement en tôles, avait été acheté à Ostende par des fonctionnaires belges du Ministère des Colonies parfaitement incompétents : pendant la journée il y faisait 60° ! Conclusion : on vivait dans une tente montée sur la berge. Pendant ces voyages, c’était cela notre habitation : une cuisine faite d’une tôle et de 3 pierres et mon bureau, une table et une chaise sous un arbre.

Quand je suis arrivé, cette partie du Lualaba de 150km de long dont je devenais tout jeune responsable n’avait plus été visitée par l’administration depuis 1938. Nous étions en 1954. Ma femme voyageait avec moi d’ailleurs à l’époque. Une seconde fois, elle m’accompagnait avec un bébé, cela a été l’émeute dans le village qui n’avait jamais vu un bébé blanc.

Mon travail sur le fleuve était de ceux décrits plus haut, sauf qu’il n’y avait évidemment plus de routes à entretenir mais bien un fleuve dont il fallait garantir la navigabilité. L’équipage du Sekwe comptait 4 hommes : moi-même, commandant de bord, un chef mécanicien et deux marins spécialistes du balisage. La navigation des grands bateaux était périlleuse surtout en période de crues qui déplaçait les bancs d’alluvions. C’est là que mes deux spécialistes m’ont appris le métier : sonder pour maintenir des chenaux navigables, les identifier par des bouées et des balises sur les berges pour permettre aux bateaux de la compagnie qui exploitait la ligne, la C.F.L. de naviguer en sécurité. C’étaient de grands bateaux plats avec des roues à aube comme on en voit sur le Mississipi. J’ignore si ce bief est toujours navigable car la mise en service du chemin de fer Kamina-Kabalo lui a fait perdre beaucoup de son importance.

Sommeil

C’est la vie sur le fleuve qui m’a fait comprendre l’importance de la lutte contre la maladie du sommeil qui y régnait toujours de façon endémique. Les mesures à prendre étaient assez rigoureuses. La tsé-tsé est un taon qui vit à l’ombre des arbres. Sur les rives, les villageois plantent, pour avoir de l’ombre, des palmiers et des manguiers. Il fallait les convaincre de supprimer toute végétation dans un périmètre de 300 mètres autour du village car le taon ne franchit pas cette distance en plein soleil.

J’ai vu encore à cette époque beaucoup de vieillards rongés par la maladie du sommeil.

Chez les plus jeunes beaucoup moins parce qu’il y avait des traitements. Donc, un de mes rôles était de les inciter à être là lorsque l’agent sanitaire procédait à une campagne de soins : une piqûre dans la nuque était nécessaire tous les ans. Ils n’étaient pas forcés d’y venir mais ils en comprenaient l’importance. Sauf si un sorcier du village leur disait que ce n’était pas nécessairement ce qu’il fallait faire.

Plus tard, dans le territoire de Kapanga, on était confronté à la lèpre.

Eradiquer la lèpre impliquait des mesures très rigoureuses et obligatoires mais au moment de l’indépendance les autorités sanitaires avançaient que la lèpre était sous contrôle au Congo belge. Mais depuis…

Vous avez compris que notre tâche première consistait à mon avis à assurer le bien-être et le progrès, sous tous les plans, des populations locales tout en respectant leurs traditions.

Leur assurer des revenus et les garantir étaient une des premières nécessités. Il fallait à tout prix arrêter l’attrait vers les centres urbains générateur de paupérisation. La politique coloniale incitait tous les agriculteurs – parce que l’avenir de ce pays c’est l’agriculture – à améliorer les pratiques agricoles de façon à leur garantir des revenus qui dépasseraient leurs propres besoins de subsistance pour aboutir à une situation de progrès et de bien-être. Pour ce faire, un des objectifs principaux de l’administration était de faciliter les échanges commerciaux jusque dans les coins les plus reculés en garantissant l’évacuation des productions agricoles vers les industries et les centres de consommation.

Cet objectif implique la disponibilité à tout moment de l’infrastructure indispensable à ces mouvements commerciaux : essentiellement des voies routières en état de supporter le trafic et des ponts en bon état même après les crues annuelles. Les territoriaux étaient à la tâche.

J’ai fait des routes, fait construire ou fait reconstruire des ponts, construit des gîtes ou des maisons de passage en dur ; pour ce dernier point, il fallait explorer le pays pour trouver de la bonne argile pour préparer le four à briques, du bon sable, du gravier, faire scier les poutres par des scieurs de long… Les seuls matériaux qui nous étaient fournis étaient le ciment et les éternit pour le toit !

J’aimais cette existence. Ce sont les moments de ma vie où je me suis vraiment senti utile à quelque chose.


« L’immersion totale : les odeurs, la chaleur… Jacqueline témoigne»

C’est à Stanleyville. Mon mari est venu me chercher là-bas parce qu’on était en brousse, et on s’est aussitôt mariés, avec 15 jours de congé.

Un mari et Modeste

Or ce que tout le monde va voir à Stanleyville, c’est les pêcheries des Wagenias, les hommes du fleuve. Il y a des pêcheries extraordinaires sur le fleuve Congo. Et puis les chutes de la Tshopo. Maintenant on les a barrées pour mettre des turbines mais quand j’y suis allée c’était superbe.

Je suis assise, j’ai mon casque, je viens d’arriver. En ’46.

Nous étions en voyage de noces. On aurait pas fait un pas dehors sans un casque sur la tête. On allait soi-disant travailler du chapeau si on avait des insolations. Mon mari a photographié. J’ai pris l’avion à Léopoldville, je suis arrivée, et lui avait fait 500 km en voiture. Il avait emmené Modeste, son boy, avec lui. Modeste est à l’arrière de l’image. Je m’étais arrêtée 3 jours à Léopoldville chez ma belle-sœur qui était religieuse du Sacré Cœur et puis la société a dit ‘Madame vous pouvez partir’. Alors j’ai pris un avion, un petit machin, là, et j’ai fait toutes sortes d’escales pour arriver à Stanleyville.

Champagne à l’équateur

Je regarde par le hublot, je vois personne. Je dis ‘Mon dieu où est-il ?’. Je sors et un petit congolais se présentait pour porter ma valise. L’hôtel Sabena était en face. Je pense ‘Il est en retard, je vais aller m’installer à l’hôtel’, et à ce moment-là mon mari est arrivé. J’ai été me rafraîchir, on est partis à la mission tous les deux et on a dit ‘On veut se marier demain matin’. Et nous étions sages hein nous : mon mari avait retenu 2 chambres dans un hôtel jusqu’au lendemain, le jour de notre mariage… Alors les missionnaires nous disent ‘Venez demain à 9 heures du matin’. Bon. Nous partons à deux à 9 heures du matin, tout seuls, puisqu’on connaissait personne. A la cathédrale de Stanleyville il y avait une petite chapelle. Nous nous marions. Le prêtre célèbre la messe et puis là-bas, les missionnaires, très accueillants, nous ont invités à déjeuner. Alors on a déjeuné à la mission et puis nous sommes partis à l’hôtel. Là mon mari avait retenu une table à part, champagne et fleurs et tout ce qu’on veut. Alors on a pris notre repas à nous deux. Il y avait des télégrammes de mes parents et de mon beau-père. Puis nous sommes restés 15 jours à Stan’. Après on est remontés chez nous. Stan’ est une ville superbe mais le climat est difficile parce qu’on est à l’équateur.

Kinine et crocodile

Puis soudain, 3 jours après notre mariage, première crise de malaria, je dis ‘Mon dieu qu’est-ce que je vais faire ?’. Je suis partie à pied à l’hôpital qui était près de la Sabena. Le docteur est arrivé. Alors kinine, kinine. Ca me faisait un drôle d’effet. Nous prenons la voiture, nous montons. Il y avait 2 grandes rivières avant d’arriver à Buta, où mon mari avait commencé sa carrière, où nous avons logé. On passait tous les fleuves en bac, maintenant il y a des ponts. On met la voiture sur un bac et puis on traverse. J’étais sur le bac, je regardais le fleuve, c’était très beau. J’entends crier. Qu’est-ce qui se passe ? Mon mari sort son fusil de la voiture. Il va à l’avant du bac. Et les indigènes criaient : ‘Croco ! Il y a un croco qui mange nos enfants !’. Il a tiré, il a tué un croco de bien 2 mètres. Je dis ‘Mais où suis-je ?’… On a mis le croco sur le capot de la voiture, on s’est arrêtés chez le premier belge que mon mari avait connu au collège et on a dépiauté le croco. On a pris le trophée de chasse….

En retard pour une chemise

Au poste où nous étions, nous étions tout seuls. Premier voisin à 7 km, pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de téléphone évidemment. Donc la solitude et… Mais enfin nous on était jeunes mariés et… On avait été séparés 9 mois, on s’aimait beaucoup, on était tout contents de se marier. 22 ans. Mon mari en avait 27. On était tous les deux faits pour vivre cette vie-là. Lui avait changé. Basané, basané. Et plus costaud, comme ça, je ne sais pas t’expliquer. Quand je suis sortie de l’avion, tout d’un coup il s’est trouvé devant moi. Il était allé chercher une chemise pour se marier et il avait entendu une sirène dans le magasin. Il a dit à la dame ‘Qu’est-ce que c’est ?’ – ‘Ah c’est l’avion qui vient de Léopoldville’. Il n’y en avait que 2 par semaine, alors tous les habitants couraient à l’aéroport chercher les personnes. C’est comme ça qu’il était en retard...


« En 1950, c’était encore différent que pour les pionniers comme mon grand-oncle, parti en 1900 témoignage Christiane … » 

Sur cette photo-ci je suis en brousse depuis 15 mois. Mon bébé doit avoir environ 4 mois. J’étais allée accoucher à Albertville et j’étais revenue. Notre tente était sous un toit de paille que l’on avait prolongé par un auvent. Comme vous voyez, c’est le soir, il fait absolument noir parce qu’on était à 100 km environ d’un poste… Dans ce poste, il n’y avait d’ailleurs pas de médecin, seulement un agent sanitaire.

Une tente pour 3 mois

Un chemin de fer partait d’Elizabethville jusqu’à Port Francqui mais entre Kamina et Kabalo, à cause des ruptures de charge, il fallait prendre des camions. Mon mari faisait donc une étude pour trouver une voie pour un chemin de fer entre Kabalo et Kamina. Il fallait trouver cette voie en pleine brousse, avec uniquement des photos aériennes, pour grosso modo avoir une ébauche d’aperçu de la géographie du terrain. Nous vivions sous la tente. On la déménageait tous les 3 mois environ, au fur et à mesure que mon mari avançait dans l’étude du chemin de fer. D’ailleurs, il y a une photo où on le voit avec un tachéomètre…

23 ans et un enfant

On était aussi à plus de 200 km de Kamina où là, il y avait un hôpital. Nous étions donc vraiment en pleine brousse : pas d’autre européen, pas d’électricité. On s’éclairait à la lampe ‘coleman’, ça éclaire bien, c’est une lampe à pétrole. Et l’eau était puisée à une rivière située à 5 km. Il n’y avait pas de point d’eau plus près à cause des mouches tsé-tsé et des moustiques : deux Noirs étaient payés pour faire continuellement des navettes. Pour le biberon, l’eau était bouillie 20 minutes. Comme Georges est né en ’52 et moi en ’29, j’étais une jeune mère de 23 ans. Comme presque tous les bébés il faisait parfois 39, 40° de fièvre : on se demandait s’il fallait prendre la camionnette et partir à Kamina. C’était tant de kilomètres – et pas par la route, juste des voies – que pour finir, à l’hôpital on m’avait indiqué les doses de kinine que je devais donner. On a toujours préféré rester chez soi, le maintenir bien au calme et puis faire ce qu’il fallait pour diminuer la fièvre, et ça n’a jamais tourné mal.

Inquiétude

A partir du moment où Georges est né, j’ai pourtant commencé à perdre des plumes. Et à avoir de l’inquiétude. C’était mon tout premier bébé, je n’avais personne, même pas une maman dans mon environnement pour me dire ‘Tu sais, c’est normal, un bébé ça fait des bruits, ça tousse, ça régurgite parfois.’ Pas de téléphone – parce qu’à ce moment-là le téléphone, même dans les villes, était un objet rare seulement réservé aux grosses sociétés. Quand un jour mon bébé a fait une petite convulsion à la suite d’une grosse crise de malaria, heureusement on était par hasard à Albertville. On a appelé le médecin qui est resté 3, 4 heures auprès de lui et puis Georges s’en est tiré sans problème… ce type de crise de malaria arrivait fréquemment chez les bébés, mais heureusement ça n’est jamais arrivé en brousse.

Entendre barrir les éléphants

Mon mari est une fois parti pour une semaine : j’étais à quelques semaines de mon accouchement, et comme il fallait marcher longtemps et traverser une rivière à gué, je n’ai pas pu l’accompagner. Alors je suis restée une semaine seule en brousse avec 3 africains : mon boy payé par moi et deux autres payés par la Compagnie des Grands Lacs, notre employeur, dont un africain pour entretenir le feu la nuit contre les bêtes sauvages. J’avais peur des animaux parce que j’entendais barrir les éléphants le matin. Je ne les ai jamais vus mais je les entendais. J’avais aussi peur que mon bébé naisse trop tôt, mais sinon aucune crainte durant cette semaine. Les africains étaient très protecteurs. Et le jour où c’est moi qui ai été malade, j’ai été transportée à Kabalo : comme il n’y avait pas de téléphone, pas de radio, c’est par tam-tam que l’agent sanitaire a été prévenu ! Mon mari est allé au village et de village en village, ils ont pu prévenir Kabalo en même pas une heure de temps…

Broussards ou citadins

Voilà un aperçu de la vie des épouses de broussards, naturellement pas un aperçu de la vie d’une coloniale. A Léopoldville qui était vraiment la métropole, les gens retrouvaient presque toutes les conditions de Bruxelles. Moi j’ai vraiment vécu en pleine brousse et pourtant, en 1950, c’était encore différent que pour les pionniers comme mon grand-oncle, parti en 1900.

En brousse ou dans des petits postes comme Kabalo où je me suis mariée, il n’y avait par exemple pas d’école : par exemple, les mamans donnaient cours de primaire à leurs enfants en brousse et les envoyaient à la fin de l’année deux mois comme pensionnaire pour passer les examens. Ou alors elles s’en séparaient et les envoyaient comme pensionnaires en ville. La vie en brousse, c’est donc vraiment quelque chose de très solitaire, très isolé. Pourtant c’est là qu’on a appris à parler le swahili, et à être proche de la population…


« Pour les métisses, c’était peut-être moins facile… Thésy témoigne»

-Je suis née fin ’39. La photo a été prise dans le centre du Congo, au Kasaï, lors d’un voyage de retour de congé, en janvier ’52.

Une Chevrolet sur un bateau

On a pris le bateau jusqu’à Matadi puis la voiture de Matadi à Bukavu : 3000 km à travers le pays. Tous les jours on passait 2 ou 3 bacs. Quand ils fonctionnaient… C’était très cahotant, on ne savait pas si on allait arriver de l’autre côté. Les gens qui faisaient la navette entre une rive et l’autre étaient des congolais. Maintenant ça existe encore, mais dans un état encore pire. Ce doit être le Kwilu ou une autre rivière, je ne sais pas. J’avais 12 ans. On prenait des congés de 5, 6 mois puis on rentrait. Ce type de voyage n’était pas fréquent : d’habitude, les gens prenaient l’avion mais ici, on ramenait une voiture et puis mes parents avaient sans doute aussi envie de prendre le bateau. C’était une voiture achetée en Belgique. A cette époque-là on avait des Chevrolet, des trucs comme ça : les routes étaient meilleures qu’aujourd’hui, mais quand même pas aussi bonnes qu’en Europe. C’étaient des routes de terre, il fallait trouver des gens pour vous désensabler. De temps en temps il y avait un arbre qui tombait sur la route, alors on faisait un détour de 300 km. C’était assez… mais ce sont des beaux souvenirs.

Métissage

Est-ce qu’il y en a qui ont vécu une vie malheureuse à cette époque-là ? Sauf s’ils avaient des problèmes familiaux, ça c’est évidemment possible.-Pour les métisses, c’était peut-être moins facile. Encore qu’à mon école, les métisses étaient acceptés depuis toujours : j’admire que les religieuses de mon école avaient volontairement accepté de les intégrer, alors que paraît-il, il y avait des établissements où ça ne se faisait pas. Pourtant en ce qui concerne les contacts, les liens d’amitié avec les congolais, la question ne se posait même pas : on avait des amis comme vous avez des amis mais il se fait qu’ils étaient blancs. Ici vous avez certainement des amis de toutes couleurs, maintenant c’est tellement normal… Moi aussi vous savez, aujourd’hui, j’ai une fille coréenne !


« Plus tard, je suis allée en prison... témoignage Monique… » 

A Kananga, chaque année, cette photo était prise : on la mettait avec un message différent dans l’almanach du journal La Croix pour la période des voeux de Noël et Nouvel an. J’avais peut-être 16 ans, mais il paraît que je n’ai pas beaucoup changé.

Voix et mobutisme

Je suis née en 1954. A l’âge de neuf ans j’étais déjà cheftaine, d’abord au niveau local et ensuite au niveau régional pour tout le Kasaï occidental. Je m’occupais aussi de la chorale : j’ai dirigé des pèlerinages de 30 km. Au moment de ma première communion, on avait repéré que j’avais une belle voix pour chanter… Mais comme au Congo, avec le Mobutisme, on avait supprimé tous les mouvements de jeunesse, pour les enfants plus âgés, on a créé un ‘Choeur de paix’ – puisqu’on ne pouvait plus l’appeler ‘mouvement de jeunesse’, on l’a appelé ‘Choeur de paix’.

L’objectif était de transmettre l’autonomie aux enfants, la ‘paix en eux-mêmes’. Par rapport à la population et par rapport à l’idéologie du mobutisme. J’avais aussi trouvé ce livre dans lequel il était écrit que le mal était devenu bien et que le bien était devenu mal. C’est parce que le respect entre les jeunes s’évaporait qu’on a créé ces rencontres-là.

C’était comme si on était le levain dans la pâte, pour donner du sens et de la joie de vivre, surtout. Parce que la situation devenait de plus en plus difficile pour les jeunes congolais.

Prison et soins

Plus tard, je suis allée en prison : visiter des prisonniers, des veuves et des maisons de démunis. Les religieux ne pouvaient plus passer nulle part mais nous, comme jeunes, on passait partout. Et on avait créé une revue, ‘La joie de vivre’, dont j’étais éditrice. Un jour il y a eu un problème : on a retrouvé deux jeunes avec des barres de fer aux pieds et aux mains, avec des cadenas. La famille les cherchait, ils étaient portés disparus.

Un ouvrier m’a parlé d’eux, en prison. J’ai fait intervenir l’Etat et le directeur de la prison a été limogé. Ensuite, il a tout fait pour m’éliminer aussi, mais physiquement…

Donc au départ, je suis venue en Belgique pour les soins médicaux, à l’hôpital d’Anvers. J’avais profité du fait que j’étais témoin du mariage d’une copine, à Tamines. Je me suis inscrite à l’UCL le temps de me faire soigner. Jean Gol était ministre des affaires étrangères, à ce moment-là. Et on a voulu m’expulser parce que sur le dossier de l’UCL, ils avaient inversé les deux parties de mon nom ! Alors j’ai téléphoné au ministère pour dire merci à la dame qui m’avait aidée, et je suis tombée sur quelqu’un à midi moins deux. On m’a dit ‘Non, on ne vous expulsera pas’. C’est comme ça que j’ai eu un séjour pour toute la durée de mes études de psychopédagogie et orthopédagogie, avec une spécialisation pour les sourds, et une licence complémentaire en sciences religieuses.

Déjà au Congo, les religieuses m’avaient orientée vers l’enseignement. Ensuite j’ai d’abord travaillé un petit peu à l’UCL et puis j’ai donné des cours de religion.

J’ai toujours animé, donc j’anime toujours. Et je chante, voilà où m’a menée cette photo, le début de mon histoire en Belgique…


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