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Témoignage André Bernard Ergo N° 008

J'ai vécu durant la colonie belge au Congo, j'ai du fuir en 1964. L’évacuation de Yaligimba.

Carte d'identité de Yaligimba

Le mot révolution est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses populaires à la mort, mais qui n’a aucun contenu             Simone  Weil. Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale.           

1964, la révolution gronde dans certaines régions du Congo, Soumialot (*1) au Nord, Mulele (*2) au Sud. Mon assistant Simon connaît très bien Mulele qui est de sa région et qu’il a cotoyé à l’école des assistants agricoles de Yaeseke. Il m’explique comment les Russes communistes ou les représentants de leurs satellites s’y prennent pour trouver des adeptes à leurs idées. Les gens de l’ambassade suivent les diplômés des meilleures écoles, c’est-à-dire ceux des Jésuites au sud et leur proposent de poursuivre gratuitement des études universitaires en URSS. Simon a également été approché par ces gens mais il a eu le bon réflexe de demander conseil à un de ses professeurs. Il aurait pu devenir un autre Mulele.           

La rébellion gagne rapidement du terrain et l’armée congolaise pourtant bien équipée recule en déroute, réquisi-tionnant tout ce qui peut rouler. Les plantations et l’élevage du sud sont évacués par le personnel expatrié. Au nord on suit la progression au jour le jour et on interroge toutes les sources d’information possibles. Pour ma part, je bénéfice de l’aide des villageois de Yaligimba qui m’informent des déplacements des fuyards de l’armée. La plantation la plus exposée est celle d’Elisabetha sur la rive gauche du fleuve en face du confluent de l’Aruwimi et de Basoko puis celle de Mokaria  dont l’évacuation dépend de la chute de Basoko. Pour la plantation de Yaligimba, la chute d’Aketi serait un avertissement sérieux.            

Un jour, les expatriés mariés, dont l’épouse est présente à Yaligimba, sont convoqués chez le directeur qui les informe que la compagnie affrète un avion pour évacuer obligatoirement tous les enfants et aussi les femmes qui le dési-rent. Je décide mon épouse à évacuer; il n’y a que trois mois que nous nous sommes mariés à Bumba.  Deux autres femmes décident également d’évacuer. Le jour où l’avion part de Bumba, l’ordre d’évacuer toutes les femmes arrive à la plantation. Mon épouse est rentrée seule en Belgique avec tous les enfants de Yaligimba. Une dizaine de jours plus tard, les expatriés de la plantation de Mokaria  et les sœurs de l’hôpital se replient sur Yaligimba  au moment ou l’ordre d’évacuer la moitié des expatriés de notre plantation arrive par radio. Dans la plantation on ne garde que les Européens indispensables à la bonne marche du travail, ceux qui montrent un grand calme et une grande sérénité. Au département des recherches, je reste seul avec le directeur.

J’ai 27 ans et 16 mois de Congo, je suis le plus jeune agent sur le site.

1 * Soumialot est un ancien clerc de la SEDEC. 2* Mulele est un ancien élève de l’école des assistants agricoles de Yaeseke (HCB)  renvoyé pour méconduite.

            Première étape de l’évacuation : 

aYaligimba (13500 hectares de palmiers à huile, le quadrillé au centre), Bumba (port sur le fleuve Congo,  Alberta (palmiers 6000 hectares), à gauche de Bumba sur le fleuve, là où on peut voir des petites lignes de chemin de fer). Le quadrillé à droite est Mokaria, à cheval sur 2 provinces (6000 hectares, cacao et hévéa). La route 206 est la Congo-Nil menant à Aketi. La route 201 est celle allant vers Basoko.

Les responsables de la plantation mettent au point deux plans d’évacuation puisqu’il est à peu près certain que nous devrons évacuer par la route. Nous pourrons prendre une valise par personne pour évacuer. La valise est prête en permanence et les agents en plantation sont localisables à tous moments.

Aketi tombe aux mains de rebelles qui sont à 120 kilomètres de la plantation. Quelques jours passent. Bonduki tombe ; ils sont à 40 kilomètres de chez nous. Le peloton de Yandombo se replie sur la Loeka  et menace de faire sauter le pont Bailey sur la rivière ce qui nous empêcherait d’évacuer par la route vers Bumba. Les responsables discutent avec l’armée pour qu’elle retarde cette opération après notre évacuation ; il faut insister pour que l’officier accepte. Ils s’enfuiront d’ailleurs sans faire sauter le pont. Notre chef de garage portugais, qui parle plusieurs dialectes congolais, observe le comportement des travailleurs inquiets et apprend que les rebelles auraient dépassé Yananga  et allaient investir Yalikela. Ils sont vraiment très proches d’Ebobi une des divisions de notre plantation. Le directeur informé donne l’ordre d’évacu-ation et fait avertir le département des recherches. La plantation de 13 500 hectares est remise aux mains de nos staffs congolais qui resteront sur place. La colonne est organisée à la maison du directeur. On répartit les expatriés et leur bagage par véhicule, mais les sœurs italiennes de l’hôpital manquent à l’appel ; seule la sœur en charge du foyer social est présente. Le docteur nous informe qu’elles refusent de venir. Je suis envoyé à l’hôpital pour les décider à évacuer. La supérieure me répond qu’elles ne peuvent quitter leurs malades et qu’elles n’ont pas d’ordre de Monseigneur W., l’évêque du lieu. Je leur réponds que l’évêque n’est pas leur employeur et que leur refus est une rupture de contrat. L’argument ne porte pas ! Puis je tente un ultime argument; comme je sais que les sœurs vivent en communauté très soudée, je les informe qu’une des sœurs, présente au lieu de rassemblement, partira de toute manière avec nous. Et l’argument porte ; elles se mettent toutes à pleurer, me demandent si elles ont le temps d’emporter les vases saints et les hosties consacrées, puis elles me suivent.

Je voyage avec le garagiste dans le dernier véhicule de la colonne qui contient des pièces de rechange, des roues montées, de l’essence et différentes huiles. À Yambondjo nous rencontrons F.P. le chef du personnel qui rentre d’un voyage d’inspection et qui souhaite retourner à la plantation, dans sa maison, chercher quelques papiers importants. Nous retournons avec lui et apprenons que les rebelles sont à Yambongu, très très près. Il est 6 heures du soir, la nuit tombe. La colonne est déjà partie de Yambondjo lorsque nous passons le pont de la Loeka. Les militaires qui ont établi un poste de défense au bout de la digue à voie unique de 3 Km. sont très nerveux sans raison à mon avis car la digue prise en enfilade par des mitrailleuses .30 et des mortiers de 80 qu’ils ont mis en batterie est pratiquement infranchissable. Nous leur affirmons être les derniers. Ils sont encore plus nerveux lorsque les phares d’un véhicule apparaissent  en bout de digue et veulent tirer. On les en dissuade en faisant remarquer qu’il n’y a qu’un véhicule et que les rebelles ne viendraient pas tous phares allumés. La camionnette qui s’amène est conduite par le père hollandais André, supérieur de la mission de Yaligimba, qui ayant appris notre départ a décidé d’évacuer également. L’arrivée des missionnaires me fait penser aux sœurs belges de Lolo. Ont-elles reçu l’ordre d’évacuer ? Notre évacuation forcée participait secrètement à l’angoisse des militaires qui y trouvaient raison pour accroître leur frousse ; leur peur était collective. Les féticheurs ne racontaient-ils pas que les balles passaient à travers les corps immunisés des rebelles et ne pouvaient stopper ni leurs mouvements, ni leurs actions. L’atmosphère pesante et poisseuse s’élevant des marais n’arrangeait rien chez ces hommes du sud, peu habitués à des climats si humides. Le bruissement des papyrus et le cortège étrange des lucioles striant l’ombre de leur phosphorescence alimentaient la tension naissante. Chaque lumière, chaque bruit ou chaque ombre était un rebelle possible.

Nous rejoignons ensemble le reste de la colonne à l’entrée de Bumba  qui est traversée le plus silencieusement possible pour rejoindre notre plantation d’Alberta. Notre pick-up va jusque la SEDEC-Bumba le long du fleuve, où le gestionnaire est prêt à nous suivre avec un pick-up contenant six cent litres d’essence.

Les quatorze véhicules arrivèrent à la plantation  un peu avant vingt heures et nous fûmes répartis dans les différentes demeures. J’avais été placé à la maison de passage

A Alberta, les responsables, au cours d’une réunion impromptue, décident d’évacuer immédiatement et de nuit vers Lisala et Binga par l’ancienne piste via Mioka et Boyange, pour éviter d’éventuels barrages militaires. Entre temps, vers 22 heures, une autre colonne d’une quinzaine de véhicules avait rejoint Alberta; c’était les missionnaires de Bumba et les Portugais de la ville qui, nous ayant vu passer, ont compris que la situation était suffisamment sérieuse que pour évacuer eux-mêmes avec leurs familles. C’est une imposante colonne qui s’engage donc  vers minuit sur cette piste plus entretenue depuis l’indépendance, aux ornières profondes et aux bancs de sable importants difficilement franchis. Nous traversons Lisala vers quatre heures trente du matin, lentement et feux éteints pour ne pas ameuter les forces de l’ordre. La moiteur du sol prenait déjà possession des dépressions, la longue nuit d’effort, sans sommeil, entamait lentement notre résistance physique. Nous avions froid.

Nous nous arrêtons dans une mission protestante dont j’ai oublié le nom, mais qui m’a beaucoup intrigué. Des missionnaires assez jeunes qui ont des démarches de militaires malgré la présence de femmes jeunes aussi, un petit hélicoptère derrière la mission dans les matiti, des postes de radio qui ne sont pas de couleur kaki mais qui sont manifestement les cousins de ceux que j’ai connu à l’école d’officier de Stockem, la facilité trop grande à mon gré avec laquelle ils joignent, à notre demande, notre petite plantation de Mombesa sur la rive gauche du fleuve. Nous apprîmes chez eux, en direct, la chute de Bumba. L’aventure que nous vivons remet en surface mes réflexes d’officier éclaireur. C’est gens sont capables d’écouter tous les réseaux radio, état, armée, sociétés privées. Sont-ils bien des missionnaires ? J’en doute encore aujourd’hui. La C.I.A.  ?          

Deuxième étape : 

b

Plantation d’Alberta vers la plantation de Gwaka (6000 ha. hévéa et cacao) via Lisala (port sur le fleuve) et Binga (Plantation de la Société de Cultures, cacao, hévéa, palmier à huile) avec passage d’un bac à Akula sur la Mongala.

La colonne reprend sa marche vers les plantations de Binga et de Gwaka par la route 224 qui longe des zones marécageuses drainées par quelques petites rivières et sur laquelle sera stoppée violemment et définitivement l’avance des rebelles quelques jours plus tard. À la mission de Mpokutu, à la bifurcation d’une route qui conduit à la plantation, le directeur de Binga nous attend et nous demande de ne pas entrer dans sa plantation pour ne pas perturber le personnel.  Notre pick-up par contre put se rendre au magasin technique pour y prendre les pièces de rechange qui nous manquaient.

Nous avons rejoint la colonne sur la rivière Mongala à Akula, Le bac se trouvait sur l’autre rive et les passeurs refusaient de travailler car ils n’avaient plus été payés depuis plusieurs mois. Après une discussion fructueuse, des promesses de payement et une intervention du directeur de Gwaka, la colonne entière put passer sur l’autre rive et rejoindre la belle plantation de Gwaka où nous sommes restés quelques jours pendant lesquels  le sort de chacun des expatriés fut décidé. Je faisais partie de ceux qui, pratiquement fin de terme, devaient rentrer en Belgique via Bangui, l’aéroport international le plus proche. D’autres devaient descendre par avion sur Léopoldville au départ de l’aérodrome de Libenge choisi expressément pour sa situation à l’écart des grands centres; d’autres enfin restaient à Gwaka pour renforcer le staff.

Notre voyage vers le poste frontière de Zongo fut une véritable épopée. Il fallait avoir un visa de sortie que nous n’avions pas et qui devait nous être délivré normalement par l’administration à Gemena.. Nous avons donc logé une nuit dans une école technique protestante américaine à Gemena dans les logements des professeurs en congé. C’est là que j’ai détruit, sur l’insistance de mes compagnons et à contre coeur,  mes cours de capitaine de réserve qu’on m’envoyait au Congo et que je transportais dans ma valise avec l’espoir de passer les examens durant un prochain congé.

C’est là également que j’ai discuté toute une soirée de littérature anglaise et d’autres sujets avec le directeur de l’école, un missionnaire ( ?) noir américain d’une très grande culture et d’une érudition étonnante. C’est au cours du voyage vers Libenge, le lendemain matin, qu’une discussion très vive opposa, pour des vétilles, mon directeur des recherches anglais et un compatriote. La fatigue nerveuse aidant, les paroles dépassèrent très vite l’importance de l’objet de la dispute.                                                          

 Le resthouse SABENA à Libenge.

Je pus constater à cette occasion, combien les hommes sont fragiles quand on les place dans des situations inhabituelles et frustrantes et comment l’égoïsme et l’agressivité s’installent rapidement entre eux.            

 Troisième étape : d

À Libenge le resthouse SABENA  n’a pas pu nous nourrir et nous avons finalement été loger dans notre élevage de La Lombo, au bout du monde, à une trentaine de kilomètres au nord du village de Fotsho, sur la route (200) Libenge-Bosobolo. Cette étape nous fait passer de la région forestière à celle des grandes savanes et le défilement de ce paysage insolite pour nous, fut une espèce de délassement. Nous traversions des régions primitives dans lesquelles les villageois portaient à peine un petit cache sexe.   

    

 Plantation de Gwaka vers Bangui en République Centrafricaine via Gemena, Libenge, La Lombo (élevage des PLC) puis Zongo (poste frontière et limite de navigation sur l’Ubangi avant les rapides).Dans un gros village nous fûmes stoppés par une passerelle en rondins défectueuse qu’il fallait réparer. Dès l’arrêt de la colonne, des centaines d’enfants nus et de villageois guère plus habillés, entourèrent les véhicules, demandant des cigarettes : Pesa likaya ! Après réparation, nous reprîmes la route vers la merveilleuse chute d’eau de Katabongo et vers le centre d’élevage de Mpaka avant de prendre une petite piste après un pont Bailey et de suivre celle-ci tout au long d’un parcours accidenté au milieu d’un paysage féérique, aux larges étendues de collines mouvantes comme des vagues grâce au balancement des grandes herbes. Il fallut près d’une heure pour atteindre le plateau séparant les bassins versants de l’Ubangi et de la Lua-Dekere, où se trouvait notre élevage, avec, au bout du chemin, trois maisons, trois arbres et des hôtes très accueillants, M. le gérant flamand, B. et E. les vétérinaires italiens.

Nous avons passé la nuit dans le stock de couvertures pour le bétail. Jamais ce poste n’avait vu autant d’Européens. Le lendemain matin, nous sommes repartis pour Zongo mais la traversée de l’Ubangi vers Bangui ne fut pas possible et quelques uns passèrent la nuit au couvent des capucins italiens après que ceux-ci aient partagé avec nous les maigres vivres dont ils disposaient, quelques boites de sardines. Je dors dans la cabine du pick-up.e  

L’autorisation de traverser l’Ubangi ne nous fut accordée que le lendemain matin, après un incident auquel fut mêlé mon directeur anglais. Fatigué, il s’était assis  sur une tablette de fenêtre du poste de la sûreté, juste sous un panonceau datant de l’époque coloniale et qui indiquait, en lingala : « interdit de s’appuyer sur les murs et de s’asseoir sur les appuis de fenêtre ». Un agent, soucieux de se faire de l’argent de poche, trouva là prétexte à contravention. J’eus fort à faire pour récupérer mon Anglais en le faisant passer, auprès des agents de la sûreté  comme étant « un peu dérangé » à cause des événements. Comme ses propos étaient incompréhensibles pour les gardes, mon explication fut acceptée d’autant plus facilement que les fous jouïssent, dans certaines tribus, d’un respect particulier. Il en fut quitte avec une remontrance, traduite en anglais, par mes soins, comme un souhait de bon retour. Le sourire fatigué et les remerciements empressés en anglais, achevèrent de convaincre le chef de la sûreté du « dérangement profond » du personnage.

Nous pûmes enfin traverser l’Ubangi sur un large bac. Au fur et à mesure que s’éloignaient les berges de Zongo une sensation étrange de quiétude grandissait en nous parallèlement à une lassitude profonde. Je ne crus vraiment au succès de la traversée que lorsque le débarcadère de Bangui me paru plus grand et plus proche que l’image inverse de celui de Zongo, se profilant sur les eaux de la rivière.

À Bangui, le personnel européen d’une compagnie sœur nous pris en charge. Nos chambres étaient réservées dans le meilleur hôtel  et nous pûmes à nouveau apprécier le confort. On nous groupa par équipe de deux et, chaque jour, une équipe devait rejoindre l’Europe. L’ordre des départs fut tiré au sort et mon équipe fut désignée pour partir la première, vers vingt heures, la soirée de notre arrivée. Le reste de la journée se passa tout simplement; un bain prolongé, un repas copieux, une promenade lente et pensive à la découverte de Bangui, de ses boubous bariolés, de son agitation frénétique et de sa nonchalance.

L’heure du départ était déjà arrivée. Avec T. comme compagnon, nous avons pris place dans un antique quadrimoteur à hélice qui nous amena lentement en France après plusieurs escales  dont celle de Tripoli fut la plus chaude et la plus mouvementée, au milieu de soldats en armes. Nous sommes finalement arrivés à Bruxelles vers 14 heures. Nous n’avions pas quitté Yaligimba sans la ferme volonté d’y revenir un jour.  Partir, mais pour revenir. Yaligimba réoccupéeRentré au Congo trois mois plus tard, pendant mon séjour de quelques mois à Léopoldville et à Gwaka, plusieurs incursions avaient été effectuées dans la plantation de Yaligimba et une d’elles, en décembre 1964, avait failli finir de façon dramatique. Accompagnés de mercenaires et de troupes congolaises l’administrateur, le directeur, le garagiste et le chef du personnel étaient tombés dans une embuscade. Il y eu des tués et des blessés chez les mercenaires et les soldats congolais, mais les agents des PLC sont rentrés sains et saufs à Alberta. La réoccupation programmée n’était pas encore envisageable. Cet épisode est raconté au chapitre V du livre Nge, Congo 1964-1965 de Xavier Piers de Raveschoot, un des paras volontaires à l’époque mais il n’y parle pas des agents de la compagnie. Une autre expédition à Yaligimba avait permis de ramener plusieurs centaines de travailleurs de cette plantation et leur famille vers Alberta.

Les réoccupations de Yaligimba et d’Elisabetha étaient préparées à la plantation déjà réoccupée d’Alberta où les agents travaillaient armés.  Durant le mois de juin 1965, des postes militaires sont établis au centre commercial de Yaligimba  ainsi qu’à Bonduki à une cinquantaine de kilomètres plus au nord, sur la route d’Aketi à la frontière des deux provinces. Ces postes servent de relais aux convois militaires allant de Bumba à Aketi. Le poste militaire de Yaligimba est composé de deux pelotons de gendarmes katangais et d’une section de quelques mercenaires commandés par un lieutenant mercenaire belge dans un premier temps remplacé par un capitaine breton ensuite. Deux petits blindés Ferret sur roues sont cachés dans une bambouseraie derrière mon ex bureau. En juillet, la situation est relativement calme et une première équipe de 5 agents réoccupe Yaligimba. Elle s’installe au centre de recherche qui est l’endroit habitable le plus proche du camp militaire. Trois agents européens logent dans la maison du directeur des recherches (le directeur L., C., chef de plantation et B., ingénieur de district); deux agents congolais (M. et L.) logent dans une maison proche; la maison de passage a également été remise en état.  C’est là que je logerai lorsque j’arriverai une dizaine de jours plus tard. Les bureaux de la plantation sont établis dans le bâtiment central des recherches; le nettoyage du site a été effectué par le feu.

J’avais été informé durant mon congé que, dès mon retour au Congo, je rentrerais à Yaligimba et j’avais été appelé à Londres pour y chercher les instructions du Research Advisor.

À Léopoldville, j’avais profité de la visite à Gwaka d’un administrateur pour rejoindre les plantations du nord en bimoteur beechcraft puis de faire un vol Gemena-Bumba en survolant la piste de la plantation de Binga et le fleuve Congo. La piste de Bumba a manifestement été agrandie et sert de base aux Marchetti T6 et T28, les petits avions de l’armée congolaise conduits par des pilotes cubains anti-castristes. Un  de ces avions est encastré dans une termitière à côté de la piste, la queue en l’air; vraisemblablement un atterrissage mouvementé; il servait de perchoir aux oiseaux. Une escadrille de 4 chasseurs était rangée auprès des hangars où un stock de fûts d’essence avait été aménagé à côté de la Banane un gros hélicoptère ainsi nommé à cause de son aspect poussif  et de la lenteur avec laquelle il essayait de décoller. L’armée était présente partout, en armes. Au début de notre séjour à Yaligimba, ces pilotes viendront tous les jours s’assurer de notre présence en survolant le département des recherches et le centre commercial.  

Après une journée à Alberta, je pris la route de Yaligimba qui était entretenue de manière impeccable par les habitants des villages traversés. Chaque côté de la route était dégagé de toute végétation  sur une cinquantaine de mètres pour, je l’appris plus tard, ne pas se faire tirer à bout portant par un franc tireur rebelle embusqué. Un poupou chargé à la mitraille et utilisé à peu de distance était une arme redoutable qui pouvait tuer ou blesser tous les occupants d’un véhicule, et même parfois le tireur. Les convois pouvaient rouler à du 100 km/h. sur la Congo-Nil.

J’avais été armé dès mon arrivée; un FAL et deux chargeurs et une mitraillette Beretta avec deux chargeurs. J’étais un assez bon tireur au FAL qui était mon fusil d’instruction  à l’école d’officier, arme que je pouvais démonter, remonter et entretenir les yeux bandés et j’avais souvent dirigé les exercices de tir de mon peloton. Cela m’avait beaucoup amusé que le directeur veuille m’imposer des exercices de tir avec cette arme au camp de Moende. Il ne connaissait manifestement pas mon curriculum.

En plantation, la remise en état s’effectuait parfois avec des contractuels venant de villages voisins sous le contrôle du chef de village et le chef de plantation avait eu la bonne idée de commencer par les parcelles les plus productives. L’entretien du recru n’était pas un gros problème mais le travail était assez pénible car certains recrus ligneux étaient aoûtés; c’est le nettoyage des palmiers qui était la tâche la plus difficile car il fallait faire à la fois l’émondage des feuilles mortes, la coupe sanitaire des régimes pourris sur l’arbre; le nettoyage des épiphytes de la couronne et le ramassage des fruits pourris pour récupérer les amandes palmistes.

 

Outre le travail qui m’avait été demandé, je pris la décision de faire nettoyer le laboratoire des recherches où on avait utilisé des isotopes radioactifs dont je ne connaissais pas la durée de vie. Je venais de terminer ce travail lorsque le général Mobutu vint en visite et on me demanda de remettre le laboratoire dans l’état où je l’avais trouvé pour lui montrer les dégâts dus (?) aux rebelles. Lipumbu, lipumbu, je savais que ce n’était pas les rebelles qui avaient fait ces dégâts mais cela arrangeait la compagnie de faire croire que c’était leur œuvre. En prenant amicalement une bière avec nous, le général Mobutu avait pu apprécier notre détermination et notre moral.

Nous prenions les repas en commun  ainsi que le verre de whisky du soir, après avoir été faire nos ablutions  dans une petite rivière sur la route Bumba- Aketi, en armes et attentifs au moindre bruit; deux se lavant dans la rivière, les deux autres montant la garde. Comme nous n’avions pas de médecin, nous avions reçu de la compagnie un livre avec les symptômes des maladies tropicales, des médicaments de la firme Bayer ainsi qu’un livre de nomenclature et de posologie relatif à ceux-ci. Le stock des médicaments était intact à l’arrivée, plus tard, du médecin.

L’ingénieur de district avançait très rapidement dans la remise en état de marche de l’usine et on avait retrouvé au beach de Lundu les immenses réservoirs d’huile intacts (1200 tonnes) ainsi que les stocks de palmistes; tout cela fut descendu par barges armées jusque Bumba, sous le feu des rebelles qui tenaient encore la rive gauche de l’Itimbiri, puis vers Léopoldville.  

fLe beach de Lundu sur l’Itimbiri. Les réservoirs à huile de palme et les magasins pour le stockage des noix palmistes.

Le chef de plantation avait remis en exploitation des centaines d’hectares de plantation; on y tuait systématiquement les chiens et les porcs errants qui étaient suspectés d’avoir mangé de la chair humaine car il n’était pas rare de trouver des ossements dispersés dans les palmiers. Plusieurs maisons furent remises en état près de l’usine et comme les jours se succédaient relativement calmes, les trois autres européens et le bureau administratif  quittèrent le département des recherches où je restai seul. J’en profitai pour quitter la maison de passage et habiter une autre maison  que j’avais fait remettre en état et où j’avais établi mon bureau.

Les épouses des agents de Léopoldville avaient préparé des malles cantine avec le nécessaire, que pouvaient acheter les agents qui réoccupaient les plantations abandonnées. Il faut dire que la compagnie nous avait payé l’intégralité des pertes (frigo, vaisselle etc.) en francs belges et, en francs congolais, celle des  vivres.

J’avais quelques palmiers semenciers dans la division de Lingodie, à l’ouest de la plantation, en bordure de la forêt, assez loin des zones déjà dégagées. Je décidai d’y aller seul, avec mon chauffeur, par la route transversale du bloc 26 non encore ouverte. Je visitai d’abord la maison du planteur, un peu à l’écart du camp, déjà récupérée en grande partie par la brousse envahissante. Elle portait la trace de combats et le mobilier démoli était resté sur place au milieu de gravats et de tas de papier que je fis rassembler par mon chauffeur. Puis j’allai seul reconnaître le camp, armé de mon fusil FAL porté à la hanche et sûreté baissée. L’allée qui séparait les deux rangées de maisons était défoncée; ce camp qui commandait l’entrée sud de la plantation avait été organisé en poste de défense. Entre les deux dernières maisons, les seules dont les toits de tôles étaient intacts, un filet de fumée blanche montait, droit, au milieu de frondaisons de papayers curieusement exemptes de fruits. Je m’approchai prudemment, le doigt sur la gâchette du fusil, en longeant les murs des maisons de la rangée de droite, et en veillant bien à ne pas laisser deviner le rythme de mes apparitions entre chaque maison. Le sol entourant la dernière bâtisse était brossé avec soin. On avait essayé d’éteindre le feu, à la hâte, mais certains fumerons plus profondément brûlés émettaient encore les fumées que j’avais aperçues. De la pointe du canon de mon arme, je poussai lentement la porte de la maison. Personne! On m’avait repéré depuis longtemps et les empreintes fraîches que je pouvais distinguer sur le sol brossé, se dirigeaient vers la lisière de la forêt toute proche. Trois personnes; de toute évidence, une femme et deux enfants d’après la taille des empreintes. Inutile d’essayer de les trouver. Il n’y avait personne d’autre dans ce camp que nous avons quitté par une autre route, avec les mêmes précautions qu’à l’aller.

Après quelques semaines et le rétablissement progressif d’une vie normale, d’autres Européens vinrent nous rejoindre. Le monganga B., un Espagnol, qui manquait de médicaments de base à l’hôpital pour soigner les familles de travailleurs qui sortaient progressivement de la brousse, avait appris que la réserve des produits de laboratoire des recherches était pratiquement intacte, seules les touques d’acide sulfurique avaient disparu. Je lui avais dit que nous utilisions de l’eau oxygénée pour détruire la matière organique dans l’analyse des sols et c’est ce stock de perhydrol qui servit en premier lieu de désinfectant à l’hôpital; mais il fabriqua également des pommades au départ d’huile de palme et d’autres produits chimiques purs en attendant l’arrivée de médicaments.

Le contact avec notre élevage du Nord, n’étant pas encore rétabli, nos travailleurs manquaient cruellement de protéines et on n’hésitait pas à utiliser nos fusils de guerre pour tuer le maigre gibier qui passait à portée (serpent, héron, ramier, …) ou pour aller de l’autre côté de l’Itimbiri chasser du plus gros gibier (antilopes, singes, etc.). Les travailleurs et leur famille complétaient le menu avec des termites, des chenilles ou des larves d’insectes.    

                                               

gTraversée de l’Itimbiri (avec les officiers Katangais) pour aller chasser du gibier en zone toujours sous contrôle rebelle.

(Photo prise par le comptable anversois V.d.D. officier de réserve para.)                   

Mes contacts avec les mercenaires étaient excellents. Ceux-ci ne passaient jamais près de la maison sans venir aux nouvelles, ou pour m’apporter un pain qu’ils avaient cuit, ou pour faire un échange de conserve. J’avais peu connu le « lieutenant » belge « Marceau » mais je m’étais lié d’amitié avec le capitaine OAS français. Celui-ci m’avait fait modifier l’arrangement de ma chambre  pour que je sois mieux protégé en cas d’incursion rebelle. Il estimait également que j’étais mal armé pour contenir seul une attaque le temps nécessaire à leur arrivée, et il m’avait donné 6 chargeurs de FAL, 4 chargeurs de mitraillette et des grenades offensives pour compléter mon armement. Utilisant les conseils des anciens d’Indochine qu’il avait côtoyés en Algérie dans les Aurès au deuxième régiment étranger de parachutistes, il ne tuait pas les rebelles faits prisonniers mais les remettait au travail dans les champs.

- « Tu vois, me disait-il, un paysan reste toujours viscéralement un paysan. Tu lui fais commencer un champ et tu as la paix jusqu’à la récolte, et si à ce moment là la paix est solidement installée, il ne bougera plus ». Fort de ce principe, lorsqu’il descendait à Léopoldville il remontait toujours avec des graines de riz de montagne, de maïs, de haricots ou de courges qu’il distribuait dans les villages des environs.

Il détestait Bob Denard et ses méthodes militaires coûteuses en vies humaines; il faut préciser que celui-ci  lui avait pris les deux ferrets qu’il cachait au département des recherches.  

Les termes dans ces conditions éprouvantes duraient 4 mois avec un mois de repos en Belgique. Après cinq mois de séjour, je bénéficiai d’un congé de cinq semaines en Belgique, juste pour y passer en famille les fêtes de fin d’année 1965.

Soumialot est un ancien clerc de la SEDEC.
Mulele est un ancien élève de l’école des assistants agricoles de Yaeseke (HCB)  renvoyé pour méconduite.
La Banane a fini sa carrière sur la place de Bonduki un jour où il n’a pas pu décoller. Proprement piégé, il avait été pris par des rebelles surpris et déchiquetés.
  Ces malles contenaient  six assiettes plates, six creuses et six assiettes à dessert; 4 plats, six tasses, une louche; deux nappes, douze serviettes, douze essuies cuisine; douze essuies mains, quatre paires de draps de lit, 4 taies d’oreillers, deux couvertures et huit coussins; une couverture à repasser, un fer à repasser à makala, douze verres, six jeux de couverts à dessert et six jeux de couverts normaux, deux couteaux de cuisine, un couteau à pain, deux fourchettes et deux cuillers à servir, une écumoire (tous ces ustensiles en inox) , un ouvre boîte; une casserole, une bouilloire, deux pots, deux poêles, deux serpillières, quatre brosses, un racloir, trois seaux; deux bassins en aluminium et deux autres en plastic, deux raviers, un plat à pain. Le tout pour 32.000 frs. congolais. (de 1964).