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Témoignage de Viviane Dupagne

J’ai vécu en Afrique et j’ai dû fuir en 1960.

« Au cœur de l’hiver, j’ai vécu un invincible été. » (A. Camus)

L’Afrique au cœur

Je vivais mon « Far-West » à l'abri des adultes prêts à me le voler.

Je gardais pour moi les ravissements que me procurait le contact avec cette nature africaine en perpétuelle éclosion. Mon âme se gavait jusqu'à l'éclatement de ce trop plein de lumière, de soleil, de couleurs.

Ce peuple noir, si vite content, toujours prêt à rire, m'épatait par sa bonne humeur naturelle et sa simplicité naïve quoique mystérieuse. Comme eux, j'abandonnais l'inconfort des chaussures pour marcher pieds nus sur le sol toujours tiède. Je retirais mes vêtements au gré de mes explorations dans le jardin aux mille trésors. J'apprenais à grimper aux arbres comme un ouistiti, à mordre dans la peau coriace des mangues pour aller y chercher la pulpe jaune au goût si particulier de térébenthine.

Je me transformais en sorcier africain ; je broyais les fleurs orange des hibiscus, jusqu'à en obtenir une poudre aux grains irisés que j'utilisais comme maquillage sur mes joues de guerrier prêt à combattre. Je préparais des potions magiques : les feuilles des jacarandas macérées dans de l'eau tiède donnaient à ce breuvage fantastique une mystérieuse couleur mauve. Je me brûlai la langue et le palais à la saveur épicée des petits pili-pili que ma mère cultivait au potager. Je me régalais de la chair tendre des fruits pas tout à fait mûrs du bananier aux larges feuilles vertes. Je ramassais sur la terre ocre les goyaves rose vif, tombées des arbres et je les lançais contre le mur du poulailler pour les voir éclater comme une grenade et déverser leurs pépins visqueux et sanguinolents. J'observais une mante religieuse, au visage triangulaire, les pattes avant repliées comme en prière. Je faisais la chasse aux minuscules lézards argentés qui couraient sur la surface grumeleuse des murs de la maison. Je posais mon index sur la queue de la bestiole et riais cruellement de la voir fuir, amputée de cette partie d'organe. Le soir, je cherchais sur le ciel bleu cobalt les constellations dont mon père m'avait appris le nom : la Croix du Sud, le Centaure, l'Oiseau de feu, le Caméléon, le Poisson d'Argent. Je m'abandonnais au silence grandiose de la flore endormie qui servait de caisse de résonance à une faune noctambule. J'essayais de distinguer le « tchac-tchac » du gecko nocturne parmi le craquettement des sauterelles. Parfois, je percevais le frémissement des ailes d'une libellule en plein vol. De temps en temps, un chien hurlait dans la nuit, répondu presque aussitôt par d'autres. Je me faisais peur en imaginant qu'il s'agissait de chacals. Lorsque, à la saison des pluies, un orage éclatait, j'offrais mon visage à la pluie comme le faisaient les enfants noirs dont j'imitais la danse de joie. J'aimais l'odeur de la terre rouge et de la nature toute entière, exaltée par le flot brutal et bref de ce trésor inestimable aux yeux des Africains. Je pataugeais gaiement dans les mares laissées dans les sentiers par cette eau si précieuse. Je faisais du « potopote » laissant glisser la boue rougeâtre entre mes doigts. Je la façonnais en statuettes humides que le soleil renaissant avait vite fait de sécher dans des formes abstraites.

C'était un univers hors du commun qui vous donnait l'impression d'une liberté joyeuse, d'une vie hors du temps.

Paula et Fernand semblaient sur la même longueur d'ondes, à des années-lumière du climat morose de l'Europe. Papa travaillait au BCK, maman élevait des volailles et s'occupait de la maison. Ils avaient des tas d'amis, recevaient et sortaient souvent et riaient beaucoup. Mais vers le début de 1959, la bonne humeur de mes parents commença à s'altérer. Ils parlaient souvent à voix basse et nous laissaient de moins en moins de liberté. Au Lido, seuls les enfants continuaient à patauger avec insouciance. Les adultes restaient muets, figés dans leur mystérieuse anxiété, ou alors, ils chuchotaient en apartés qui se voulaient discrets. Le revolver de papa n'était plus sous clé dans la table de nuit. Chaque soir, il le glissait sous son oreiller à portée de main. Diane, notre berger allemand, partageait désormais notre chambre, dressant les oreilles et grondant à chaque bruit suspect. Je commençai à faire des cauchemars. Ce n'était décidément pas très amusant de grandir, et à voir la tête de mes parents, j'en arrivais à souhaiter de ne jamais devenir une grande personne.

C'est au début de 1960, que nous avons commencé à trier nos jouets et à choisir, dans un cruel dilemme ceux que nous devrions peut-être abandonner. L'espoir, cependant, courait toujours dans les veines de Fernand. Il voulait encore croire à son « Far-West ».La mode était bien-sûr à la décolonisation, mais il refusait de penser qu'après les avoir arrachés à leur civilisation, à leur culture, on allait laisser ces indigènes livrés à eux-mêmes, dans le nœud de leurs luttes tribales, sans guides, au milieu du parcours ; ils n'étaient pas mûrs pour voler de leurs propres ailes.

Pourtant, un fois de plus, aux échelons supérieurs, on allait décider du sort de millions d'indigènes et de milliers d'expatriés. L'homme a-t-il le choix de sa vie ?

Afrique Adieu

Depuis le 30 juin, à la déclaration d'indépendance, j'ai perdu cette légère insouciance qui me voyait rêver sous le ciel d'Afrique. J'ai d'abord cru qu'une grande fête commençait : dans les rues de la ville, les noirs chantaient, dansaient, sur l'air de Indépendance Cha Cha. Ils n'avaient jamais eu l'air aussi heureux. Pourtant, les mots que je captais au vol de la bouche des grands avaient un goût d'inquiétude. Sur Radio-Brazzaville, le speaker annonçait d'une voix lugubre des listes de noms ; c'était des gens dont on était sans nouvelles.

Le chaud soleil d'Afrique ne réchauffe plus mon âme tourmentée. Je me nourris désormais à l'angoisse des adultes qui m'entourent.

Nous montons dans le train en gare d'Elisabethville. Dans le compartiment, nous sommes six, deux femmes et quatre enfants. Sur le quai, rien que des hommes. Je cherche la silhouette de mon père. Je lui fais un signe de la main. Il vient se poster sous notre fenêtre. Son regard est embué de larmes retenues, ma mère a entouré mes épaules de ses bras et me serre contre elle. Je n'ai jamais vu mon père pleurer et je sens sur mes joues l'humidité de mes propres larmes. Le chuintement de la vapeur qui s'échappe de la cheminée de la locomotive couvre le son de sa voix. Un cri s'échappe de ma gorge : « Papa !». Il se met à courir et s'apprête à monter sur le marchepied pour monter nous embrasser une dernière fois. Le Chef de gare l'en empêche. Mon père insiste mais il est refoulé sur le quai. Ma gorge gonflée et douloureuse libère ses sanglots. Je comprends dans une angoisse terrible que ce voyage n'est pas comme les autres. Sur le quai, des hommes encadrent mon père, ils lui tapotent affectueusement l'épaule. Le Chef de gare siffle. Les portes se ferment et le train s'ébranle lentement. Collées à la fenêtre, nous ne quittons pas des yeux la silhouette de mon père qui, inexorablement, s'éloigne jusqu'à devenir un point minuscule et disparaître de notre vue. Silencieuses et tristes, nous écoutons le roulement saccadé du train lancé à présent au maximum de sa vitesse. Je demande à maman où nous allons, quand nous arriverons et pourquoi papa n'est pas venu avec nous. Ses réponses ne me satisfont guère : je ne sais pas où est la Rhodésie et mon père me manque déjà. Tout à coup, le train freine, les lumières s'éteignent, la nuit noire de l'extérieur s'engouffre dans le compartiment. Un homme court dans le couloir en criant « Tout le monde au sol et silence ! » Je peux à peine respirer, mon visage est à quelques centimètres de celui de ma sœur, je sens sur ma joue le chatouillement de ses cils qui battent contre ma peau. Maman nous écrase de tout son poids. Dehors on entend des hommes crier en swahili. Les battements sourds de mon cœur s'affolent et s'agitent dans ma poitrine, dans ma gorge. Je voudrais hurler mais je sais que je dois me taire. Dans le wagon, le bruit de notre respiration précipitée emplit l'espace. La peur étend ses longues griffes au-dessus de nous. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi, figées dans la même terreur. Enfin, la machine crache sa vapeur et s'ébranle très lentement d'abord, puis de plus en plus vite. Les roues du train nous emportent, leur mouvement circulaire qui s'emballe vibre sous mon ventre. Le chef de train vient enfin nous libérer de notre inconfortable position : « Tout va bien, ils nous ont laissés repartir ! » Grâce à sa diplomatie, les rebelles armés jusqu'aux dents nous laissés la vie sauve. Nous roulons toute la nuit, lumières éteintes. Au petit matin, le train s'arrête en gare de Ndola ! Croix rouge, café chaud, biscuits secs. Vérification d'identité. Des Rhodésiens nous attendent et choisissent la famille qu'ils prendront en charge en attendant que les évènements se calment au Congo. Un mois plus tard, après un séjour où la quiétude se dispute avec l'angoisse, nous rentrons chez nous dans la voiture de papa. Long trajet de nuit sur les pistes obscures, éclairées seulement par la lumière jaune des phares dans laquelle des nuées d'insectes viennent se jeter. Je ne distingue pas les hautes herbes de la savane qui longent notre trajet. Nous nous enfonçons dans une obscurité alarmante, des images atroces m'obsèdent et alimentent ma peur. Nous arrivons enfin à Eville. Rue Kasaï, des maisons incendiées, des signes de pillage partout. Ils ont, parait-il, cessé depuis que les troupes belges se sont installées dans les locaux de l'Athénée, à deux pas de chez nous.

Le lendemain, commence pour nous la pénible tâches de terminer les malles, de sauver ce que l'on peut. De toute façon, moi, c'est le pays entier que je voudrais ramener avec moi. Les arbres, les fleurs, le soleil, la terre et le ciel. Je ne connais pas la Belgique, mais je sais qu'il y fait souvent froid, gris et pluvieux. Les disputes vont bon train entre mes parents. Elle refuse d'abandonner son mari aux mains de brutes sanguinaires.

- Ou je reste ou tu pars avec nous ! répète-t-elle à longueur d'heures.

Papa lui parle comme à un enfant :

- Il faut que tu sois raisonnable. Je suis obligé de finir mon terme. Nous n'avons pas les moyens de tout perdre. Toutes les femmes et les enfants sont partis ou vont le faire.

Parfois le ton monte, puis maman pleure, elle a peur pour lui. Mais rien n'y fera. Au début du mois d'août, nous quittons le Congo. Je ne connais pas ces gens qui m'attendent et m'aiment, paraît-il, de l'autre côté de la terre. Je ne comprends pas pourquoi tous ces Africains qui étaient nos amis ne veulent plus de nous. Je ne suis qu'une enfant qui doit obéir aux grands. Je ne sais pas encore que je ne reverrai jamais ma terre natale et sa fabuleuse nature. Il ne me restera bientôt d'elle que des souvenirs épars, une vision floue de la maison où j'ai grandi, le son fuyant des bruits de la brousse et du roulement de tonnerre dans l'immensité du ciel.

A l'aéroport, les adieux sont déchirants. Paula et Fernand sont vrillés l'un à l'autre. Ils ne parlent pas ; les mots ne passent plus leur gorge nouée. Ils ne pleurent pas ; leurs larmes sont accrochées au bord de leurs paupières. Ils se regardent comme si ils n'allaient jamais plus se revoir. Ma sœur et moi sommes pendues aux jambes de papa. Autour de nous, la même scène dramatique se reproduit vingt fois, cent fois. Il faut s'arracher à cette étreinte et monter dans le Boeing qui nous attend. Dans vingt-cinq heures, nous serons en Belgique. Je regarde par le hublot la silhouette lointaine de papa. Il fait des signes avec un mouchoir blanc. C'est la dernière image que j'emporterai avec moi. J'ai 7 ans, à présent que je peux recevoir la communion Dieu entend peut-être ma prière. Qu'il protège mon père !

Un voyage interminable. Sous les paupières, l'image de papa, triste, en danger. L'avion se pose. Les portes s'ouvrent sur le tarmac humide, sous la grisaille d'un ciel chargé de pluies infinies. Un comité d'accueil, croix rouge en bandoulière, pour la misère humaine. Des inconnus, des tas d'inconnus au visage tragique. Et nous, qui défilons sous leur regard, comme animaux d'arène. Le même mauvais café tiède, les mêmes biscuits secs et nos « merci madame ! » On a beau venir d'un monde sauvage, on sait rester polis ! Un cousin, j'ai envie de dire un vague « Chinois », nous attend. On charge les bagages. Le trajet monotone au rythme du balai de l'essuie-glace. Et maman qui répond aux questions sans enthousiasme. Des maisons grises, hautes et étroites, sans jardin. Laeken. Nouvelle halte. Nouveaux regards, nouveaux baisers, nouveaux inconnus.

Jambo triste Belgique, puisque te voilà !

Viviane Dupagne

Extrait de mon livre inédit « Les Yeux de ma mère »