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Témoignage de Yves Deleuy © N° 003

J'ai vécu durant la colonie belge au Congo.

L’heure en est à se retourner sur les tenants de notre aujourd’hui. Dans le mien, il me faut admettre d’avoir eu un privilège immense. Pourtant, la vie ne m’a pas épargné, elle m’affubla dès mon premier souffle, d’un impitoyable plafond de verre baissier. Dans la tristesse de voir ce qu’est devenu aujourd’hui le pays de mes premiers âges, je conserve le bonheur d’y avoir vécu la partie la plus mythologique de l’existence d’un humain : l’enfance

Maintenant que ce plafond me plie encore plus le nez vers le sol, je reviens, sans m’épargner aucune nostalgie, au moment de mon premier regard vraiment conscient. Il y a longtemps, à l’échelle d’une vie d’homme, il y avait un petit bout d’homme, fier de montrer son indépendance et sa débrouillardise.

Ce soir-là, le petit bout ne peut détacher son regard d’un flash rouge orangé dans la nuit, prolongé par un feu d’artifice vite éteint. Il a le nez écrasé sur la vitre froide de la petite baie rectangulaire noire dans la paroi crème à côté de son siège, la tempe caressée par le rideau à plis de fraise de la même couleur, sorti de son maintien. Le moteur du Douglas DC-4 de la Sabena a pris feu, les systèmes d’extinction automatique ont joué leur rôle : cela, c’est l’explication que l’adulte connaît.

La nuit était noire ; le petit homme, excité, refusait de dormir jusqu’à ce que le sommeil, enfin, vainquît son obstination et l’écrasât sous la couverture bleu clair et jaune pâle au bordé bleu roi, au fond du siège, dont il n’a que faire de l’inconfort. Comme un grand, il était fier de n’avoir pas dû revêtir ni pyjama, ni lange, passée l’heure fatidique du coucher du soleil et de la disparition du jour.

Lorsque le jour fut à nouveau présent, le grand oiseau de métal s’était posé, les ailes toutes étendues aux couleurs de ciel, dans un pays très chaud et très lumineux, où tout était devenu étrange, les paysages, les plantes, les animaux, les oiseaux, les gens, les bruits aux oreilles, les odeurs dans le nez, le goût sur la langue, l’air plus visqueux et chaleureux à la peau des jambes et des bras, même la vision des silhouettes de mes parents sous le ciel bleu sans nuage : l’Afrique. Ah ! J’oubliais : l’indispensable casque en liège marouflé à large bord cloué sur la tête me soustrait des agressions du seigneur de l’Afrique, le tout puissant, j’ai cité : le soleil.

C’est alors que j’ai vu un arbre extraordinaire, jaillissant du sol comme une fontaine au long pied obscur et s’ouvrant en parapluie : mon premier palmier. Puis, il est devenu l’hôte le plus commun de ma vie, il s’est démultiplié, cloné en d’innombrables exemplaires, partout, le long de la route, dans le jardin, dans la forêt, dans les palmicultures. Bientôt, je me noircirai les vêtements, m’irriterai la peau et les yeux et me grifferai les mains et les genoux, au grand dam de ma mère, à vouloir monter sur les échelons trop tentants que sont les moignons des stipes écorchés partant du sol jusqu’à la canope en corolle et les grappes de noix de palme oranges et noires, auquel pour une raison inconnue, il est donné le nom de « régimes ». Mais là, je marque ma différence, encore temporaire toutefois, face à mon frère, toujours entravé, lui, dans ses langes douteux.

Comment peut-on se souvenir de tant de détails, à cet âge si précoce ? Certes, à trois ans, on ne peut se targuer de capter la réalité en grandeur comme l’esprit mature en tire une vanité féroce. Ici, c’est évident, c’est la coalescence de souvenirs plus récents, de faux souvenirs et d’une mise poétique en situation qui alimente l’écriture.

« Je crois que cela commence toujours par des rêves. Mais souvenez-vous : sans mémoire, il n’y a pas de vie. Notre mémoire est notre cohérence, notre raison, notre sentiment et même notre mode de conduite. Sans elle, nous ne sommes rien. » F Sciaglia Le Gardien de l’Eau Eds. Michel Lafon Paris 2004.

C’est néanmoins un précieux point de départ au récit, presque mythique, de ma prise de connaissance du Congo, où mon père avait décroché, haut la main, la première d’une série de fonctions dans l’Administration de l’époque. Pendant plus de dix ans, les mutations successives font circuler la famille à travers l’une des plus belles cascades de paysages au monde, le bassin du Fleuve Congo, où les distances empilent rapidement en hauteur des valeurs insues en Europe, surtout à l’époque de l’immédiate après-guerre.

Il est certain aussi que les films que mon père tournait à nos dépens pour documenter la famille métropolitaine, ont étoffé, et ranci, les souvenirs de l’enfant du premier âge, leur conférant encore un détail et une maturité bien précoces. Lorsque je pense à mes premières images, sporadiques, éparses, je ne peux exclure d’y mêler ces scènes où je me vois agir du dehors, comme détaché de moi, en noir et blanc dans les films du début, puis en couleurs.

La fraîcheur des films, maintenant digitalisés, reste extraordinaire. Il faudrait un monteur compétent pour solariser correctement les rares parties portant vraiment leur âge. La technologie actuelle le permet, l’incompétence de l’auteur le lui interdit.

Mais ces films, ces photos, les rares relations paternelles, d’autres apports me permettent maintenant de recenser les nombreux blancs dans ma mémoire des événements, comme si l’amnésie du jeune âge efface toute une vie, hormis quelques scènes jetées de ci de là, le long d’une ligne des temps encore peu maîtrisée. J’ai dit : recenser, parce qu’il me faut en faire abstraction ; alors, il me faut un effort particulier pour exclure ces apports externes et, sinon à certains rares moments, ne retrouver que ce qui est partie de mon vécu. Les exceptions, si on peut les appeler ainsi, sont indiquées dans le texte.

Revenons à ce baptême de l’air mouvementé, nous reprenons le fil à la fin du voyage. Ainsi, l’avion de ligne a atterri à destination après les quatre étapes : Rome, Tripoli, Kano, Bangui, que je finirai par connaître par cœur à force de navetter à la faveur des congés trisannuels ; au grand oiseau maintenant apaisé, succèdent plusieurs petits transporteurs, au dire de mon père, des avions privés, même.

A l’aide de nombreux recoupements, lorsque bien plus tard, je pratiquerai l’aviation de plaisance, je tenterai de déterminer quels furent ces auxiliaires de l’air qui conduisirent la famille depuis Léopoldville au premier poste de mon père. Frais émoulu AT, Assistant territorial, il a été affecté à Mutwanga, au pied des contreforts d’une beauté à couper le souffle : le Ruwenzori. Ces avions oubliés pourraient être des De Havilland Dragon ou Dragon Rapide, ce ne purent être des premiers DH Dove bimoteurs, trop neufs à l’époque. Les champs d’aviation congolais sont encore encombrés des épaves de ces vétérans ; on raconte qu’à Kindu, un hangar contient encore, dans je ne sais quel état, deux DH Dragon. J’ai fait passer l’information ; j’ignore ce qu’il en est advenu en ces temps de muséographie aéronautique. Il faut rattraper tout ces temps où on a négligé de conserver ces merveilles, sauver les rares exemplaires, et très endommagés en sus, encore existants, parfois parcourir la planète pour reconstituer à partir de l’assemblage des épaves partielles éparses, un unique exemplaire statique, interdit de vol, aussi précieux que le platine.

La seule chose que je sais de ces appareils, est qu’ils étaient très sensibles aux trous d’air, ces prémisses de zéro-G, qui, aux altitudes pratiquées à l’époque, animaient tous les voyages aériens. Quel est la source de cette remémoration ? Je dois avouer qu’elle ne vient pas de mes souvenirs ; à cette époque, il me semble qu’il y a eu un blanc, une occultation totale de la conscience : serait-ce parce que la terreur transmise par les parents peu rassurés au cours de ce vol ou ma propre terreur elle-même, recréant des circonstances universelles où la mémoire refuse d’enregistrer les séquences de vie ? Mon père a reporté, en quelques mots concis, une étape, où nous avons dû essuyer un orage tropical en plein vol et son inquiétude de ne jamais arriver entre les sauts et ressauts de l’appareil soumis aux terribles ascendances compagnes de ces météores. Ce fut tout pour me permettre de refaire le lien entre le pied posé sur le tarmac de Léopoldville-Ndjili aérodrome et les premières images des vastes paysages en millions de couleurs de vert du Ruwenzori.

Donc, nous sommes arrivés au Congo en saison des pluies, c’est-à-dire durant l’été austral, troisième trimestre de l’année cinquante, au détour de la moitié du siècle, qui alors tente d’oublier une tragique première moitié. Je pourrais demander à mon père, les détails de ce déménagement familial, mais je préfère me servir seulement de mes propres souvenirs d’enfant émerveillé devant tant de nouveautés.

C’était alors une manière de fin du monde. Tout ce qui avait sous-tendu le monde d’il y a à peine dix ans alors, avait laissé place à la radio, la TV bientôt, l’électroménager, les conduites intérieures étaient devenues des voitures, les routes pavées et les chemins boueux étaient recouverts de macadam, il y avait des autoroutes, le train devenait électrique, le téléphone entrait dans tous les intérieurs privés, et devenait automatique, le chauffage devenait central et au mazout, il y avait des chauffe-bain, des chauffe-eau muraux, des tourne-disque, des disques en vinyle, des caméras et du cinéma couleur, des enregistreurs à bande puis à cassette : bref, nulle fois auparavant, on n’avait assisté autant à une telle rupture d’avec avant, avant la guerre.

Pour le petit garçon, le monde neuf a vite effacé le monde ancien, il n’en garde aucun souvenir sinon une forme cocasse tenue en ombre chinoise par sa mère dont il entend encore l’écho du rire. Derrière l’ombre chinoise, le rideau était gris, uniformément gris. Dans ce nouveau cosmos, il n’y a plus de gris en regardant vers le haut, hors de la maison, il y a du bleu, toujours du bleu, sauf lorsqu’il pleut.

Le vrai premier souvenir vraiment géré est celui d’un envol d’étranges insectes prenant leur vol au sortir de la terre, dans la lumière tombante de la fin du jour. Il semble que c’était peu après l’arrivée, les parents sont encore occupés à l’installation de la maisonnée, leur surveillance donc se relâche ; le garçonnet sent la pression se lever, il en profite pour commencer à bâtir sa propre expérience.

Ce n’est pas ma vraie première expérience de mémoire. Celle-ci coïncide avec la vision d’avions lors d’un meeting d’après-guerre à l’ancien aérodrome officiel de Bruxelles, Haren, avant que la base militaire de Melsbroeck prenne le relais provisoirement avant de céder le relais à la situation actuelle. J’ai été frappé par deux choses, citons dans l’ordre : une épave comme un squelette, aptère, au long nez sans hélice, haute sur pattes comme un insecte saisi dans sa dernière heure - je ne sais pourquoi ces comparaisons m’ont passé dans la tête de petit garçon encore à peine à marcher juché sur les épaules de mon parrain putatif, celui dont je porte le nom, celui qui fut l’un des compagnons de captivité de mon père, oncle Yves, qui fut diplomate de haut rang. Les images qui m’en sont restées sont si précises que j’ai pu identifier l’avion comme étant un Fieseler Torch, dès que j’ai, bien des années après, vu une photo de l’appareil.

La seconde : les évolutions acrobatiques d’avions en formation, comme autant de mouches rouges réduites en points sur le bleu du ciel, et que le garçonnet suivait des yeux en tordant le cou et le corps au point de déséquilibrer sa monture. Ces avions en formation, seraient-ce ceux du Général Leboutte, connu sur le tard de sa vie ? J’entends encore les acclamations et des cris de surprise, mais seraient-ce l’effet de faux souvenirs ou d’amalgames ?

Revenons aux envols de la fin de la première après-midi à Mutwanga. En l’occurrence, il s’agit du départ en masse de jeunes reines fourmis ( autant que je m’en souvienne, le mot « fourmi » s’était imposé à mon esprit plongé tout entier dans son observation ) ; elles prenaient leur envol crépusculaire vers leur accouplement, vol éphémère prélude à l’enfermement définitif de chacune, au centre d’un monticule où grouilleront bientôt des dizaines de milliers de sujets veillant exclusivement à son confort. Tout cela, je l’apprendrai plus tard. Je ferai le recoupement avec les échos, après un moment d’angoisse, des commentaires de ma mère retrouvant son petit garçon abîmé dans la contemplation des innombrables insectes acajou ailés affluant d’un sol roux pulvérisé et s’envolant d’un saut vers une destination inconnue. Parfois, l’une perdait une aile et continuait à s’éloigner avec obstination, l’autre aile en cabane.

Là, entre ses jambes accroupi, n’osant pas interférer avec le phénomène, le garçonnet est resté longtemps, jusqu’à ce que la disparition de la lumière du jour, du ciel bleu, l’inquiétude devant l’insinuation des ombres et l’appel maternel impérieux le ramènent dans le logement, déjà inondé du halo trop vaste pour rester sphérique, d’une lanterne puissante, il n’en a jamais vue de pareille dans les images des livres de contes de fées.

À Mutwanga, ce seront les souvenirs les plus prégnants, les plus merveilleux, les plus magiques, les plus constructeurs. Maintenant, ils affluent, comme lâchés par une bonde invisible dans la tête. Il me faut les canaliser, calmer leur flot, les ranger et noter au vol ceux qui sont trop volatils. Heureusement au lieu de chercher des feuillets vierges pour noter dans l’urgence, le traitement de texte permet de noter les mots-clés l’un à la suite de l’autre ; le désordre n’est pas un défaut, on y mettra de l’ordre à mesure qu’on cogne un mot ou un souvenir. Mais : peut-être que les témoins de ma vie n’y retrouveront pas leurs souvenirs, ou la ligne de leur temps, qu’importe : il s’agit de ma boîte à trésors, je l’ouvre devant vous au seuil de mes soixante ans.

L’installation de cette maison, le lendemain au plein jour, me fait découvrir la vaste barza, terrasse élargie qui court ici tout autour de la maison ; nous n’en explorions que la partie face au jardin, négligeant, sans savoir pourquoi la partie face à la forêt. Tous nos jouets sont concentrés vers le jardin, l’autre face semble courir vers le sauvage selon une pente menaçante : l’un explique peut-être l’autre.

Parlons-en, du jardin : c’est une esplanade herbeuse, en déclive douce, où j’entendis la première fois prononcer le mot pas-palum, sans savoir d’abord que c’était cette monocotylédone qui ressemblait aux pelouses des fermes de ma grand’mère ou du jardin de mon grand’père. Semblable, mais différent : c’est vert, c’est court, çà pique aux jambes, il faut le coupe-coupe du jardinier pour le tondre, d’un geste large et rythmé, pendant des heures, comme le balancier du coucou rapporté de la Forêt Noire.

Dans ce jardin, ma mère s’est aménagée des parterres de fleurs, elle reprit cette tradition durant toute mon enfance des fleurs oranges, dont je n’ai jamais retenu le non, des capucines. Couleur locale, il y avait des sisals qu’elle a épargnés sur des cercles ronds, et une haie d’une couleur émeraude passée, ouverte d’un seul vantail en pieux chaulés, sur ce qui attire le regard, même d’un petit bout : le vaste paysage infini des rebondissements des canopes de la forêt vierge du bassin du Congo, par-dessus lequel il vole sans frein aucun jusqu’à l’océan, des milliers de kilomètres au loin, là-bas à l’Ouest.

Nous avions nos jouets rapportés de la métropole, un coffre de blocs en bois de hêtre de plus en plus rares avec le temps, des voitures, et celle-ci, la reproduction d’une longue conduite intérieure bordeaux aux grandes roues caoutchoutées de grège, ce train à ressorts sur un cercle de rails emboîtables et les deux wagons de voyageurs. Mais, avais-je déjà ce vélo bordeaux aux gros pneumatiques, qui reviendra de là-bas avec nous en soixante ? J'ignore, mais les images me reviennent. La longue voiture, elle a disparu.

Il y avait sur la table les boîtes de confiture Hero, le beurre ou la margarine en boîte à conserve, le fromage itou, le cheddar, le seul que j’ai eu pendant de longs mois et dont le goût spécial me revient dans le fond du palais, le sirop de Liège, tous ingrédients qui garnissaient le pain cuit chaque jour dans le four de la cuisine, le lait en poudre en boîte jaune et rouge Nido, de deux kilos, la boîte rousse d’Ovomaltine, les sacs de cinq kilos de sucre en coton ou en sisal blanc, la farine en sac de coton albuginé, le bouillon Oxo, les boîtes de sel Nezo blanches et bleues, avec ce curieux logo d’un garçon chassant un poulet paniqué en lui versant à profusion le sel sur la queue: bref, en plus des pommes de terre, du maïs, du poulet en provenance du poulailler, de la viande fournie par je ne sais qui, et le poisson local comme le capitaine, c’était Byzance… et les tartines de fromage à la confiture ou au sirop, cette hérésie épouvantant les parents au retour en métropole, mais devenu un must au pays de Herve cinquante ans plus tard.

Il faut faire connaissance avec les filtres Archambeau en inox gravé, à un ou deux, ou quatre ampoules de terre cuite, que l’ont remplit chaque jour d’eau bouillie, les lampes Coleman à pression, au manchon de magnésie fragile et étincelant, aux lampes-tempête à la flamme orange et suiante de jais, presque une source à encre de chine, le frigo à pétrole, au vaste réservoir plat en métal émaillé ou peint en noir, qui se traite et réagit comme une vulgaire lampe, derrière son manchon verré bleu : il faut aussi les ravitailler toutes les vingt-quatre heures, comme il faut remonter les poids en fonte du coucou de la Forêt Noire ou remonter le réveil en fer blanc émaillé de vert de la panoplie de table de nuit de maman. Ou remonter le ressort du phonographe merveilleux dont le pavillon émet des musiques lorsque le disque noir tourne sous l’aiguille métallique capricieuse.

La cuisine est au bois ou au pétrole, ce sont alors des feux Primus à pression ou de simple becs, une technologie perdue actuellement. Ou encore au charbon de bois, alors, on trouve des fourneaux classiques de fonte émaillée à l’européenne. Moins ragoûtant, les fosses septiques, à vidanger une fois par an dans une odeur lourde amplifiée par la chaleur, que chacun fuyait s’il le pouvait.

Au cours des nombreux déménagements familiaux, inaugurés par cette arrivée dans le paradis du Ruwenzori, j’ai appris à connaître les caisses cubiques en bois cloué et les malles de tailles diverses, peintes en gris et griffées au nom de la famille, à l’aide de pochoirs réglementaires de l’armée américaine, retrouvés dans un stock américain. J’ai appris à les vider, à les remplir, puis à les refermer, à les repeindre et apposer de nouvelles marques. Il fallait deux camions pour transporter ainsi le ménage d’un administrateur colonial.

Évidemment, les première choses que nous tentions de sortir étaient nos jouets. À partir de ce moment, nous laissions la paix à nos parents. Mon père, alors prenait son temps pour pendre les tableaux aux murs des séjours. Il travaillait au marteau et au casse-briques. Maman remplissait les armoires des linges de corps et de maison, préparait les lits et les moustiquaires, organisait la cuisine. Le lendemain de notre arrivée, tout était comme si on y habitait depuis toujours.

Au début, nous jouions le plus clair de notre temps sur la barza, à l’abri du soleil et des autres dangers. Le petit frère n’était pas encore sûr de ses jambes, il restait au pied du grand fauteuil enveloppant en raphia ; celui-ci était-il laqué de blanc, comme en restent imprégnés mes souvenirs, ou bien vernis, gardant la couleur naturelle raphia, avec des filets colorés, et parfois des motifs géométriques, comme tous les autres ? Je n’en sais rien.

L’autre arène de nos jeux était le living, mais pour les jeux de blocs et de voitures Dinky Toys, ou pour les jours de pluie. On recréait le monde des villes, tels que l’aîné les croyait recréer. C’étaient des heures passées dans le rêve des enfants qui se construisent leur monde.

Devrais-je me remémorer la géométrie de ces lieux, serait-ce ma mémoire qui dépasse ses propres performances ou me joue les tours des faux souvenirs ? Nous n’étions que deux, et le plus jeune était encore au sortir du berceau, mais, jamais je ne l’ai questionné plus tard sur cette partie de notre vie d’enfant. Je n’en ai pas l’envie non plus actuellement.

Nous jouions entre le salon et la salle à manger, si tant est que cela signifie quelque chose dans un living, une grande pièce munie de grandes fenêtres sur deux côtés et de portes vitrées à deux battants. Il n’y a pas de fenêtres sur les autres murs, ce sont des murs intérieurs, celui du grand côté jouxte un complexe chambres-salle d’eau-toilettes en enfilade – je me souviens de la salle d’eau pour y avoir été mis en punition et de la toilette parce que j’y ai pris mes premières références corporelles perso. Curieusement, je ne garde aucun souvenir de la chambre déjà partagée.

Le petit côté au fond donnait sur la cuisine dont il ne me reste aucune représentation, sinon celles de l’imagination qui reconstruit à partir des schémas ultérieurs, mais je sais que la cuisine donnait sur la boyerie, où logeait Marsele et sa famille, et quelques pas plus loin sur le poulailler, indispensable aux ménages à l’époque. Mon frère en gardera toujours la nostalgie et voudra disposer de cages à oiseaux encore longtemps après le retour. Marsele suivra mon père, jusqu’à Bukavu, fidèle et amical. Ceci sera alors l’âge du papyrus.

 

Ah ! Oui ! J’oubliais : l’éclairage en soirée était assuré par des lampes tempêtes et des lampes Coleman, dont l’éclairage brutal chassait l’ombre de tous les recoins d’une pièce, et dont le chuintement accompagnait le déroulement des heures rythmées par le toc-toc de l’horloge de la Forêt Noire rapportée de la guerre.

L’affectation au Ruwenzori, pour de jeunes fonctionnaires fraîchement débarqués de la métropole, est une aubaine : le climat se rapproche fort de celui de l’été européen, l’adaptation se fait plus en douceur, si on compare avec ceux qui débarquent, tout de but en blanc, dans la Coquilhatville riparienne située juste sous l’Equateur : l’ombre à midi disparaît sous vos pieds et elle vous pèse lourd, de toute son humidité, sur les épaules et la santé. Ou dans le Kwango de mon retour, vingt ans plus tard, dur de climat et d’écarts thermiques, revendiquant ainsi en quelque sorte, son appartenance au complexe désertique du Karroo.

La vaste barza donnait, et sans doute encore donne sur le centre administratif, une demi-douzaine de bâtiments chaulés épars sur un fond vert, le sol était brun-gris, ce n’était pas la latérite rousse omniprésente dans le bassin du Congo, ou le bassin du Karroo qui se prolonge au-delà de l’Angola.

Entre les parterres de paspalum, cheminaient des allées de terre en double layon, tracées au cordeau, arrondies au compas : une promesse d’agglomération, y en a-t-il eu une depuis ? De même y avait-il ces massifs ou ces haies de bougainvillées, hôtes universels des jardins et des parcs depuis le pourtour de la Méditerranée ? Je n’en ai aucune image, mais je me laisserais volontiers aller à croire qu’il y a des massifs fournis de cette floracée spectaculaire.

Le petit compound administratif s’étale sans doute toujours en contrebas à une ou deux centaines de mètres. Les chemins sont marquées de grosses pierres chaulées soigneusement alignées de part et d’autre de la double bande de roulement. Par moments, il y avait des véhicules poursuivis d’un tourbillon de poussière horizontal, long à s’étaler lorsque le vent ne soufflait pas. C’étaient souvent des camions, parfois un petit véhicule, que je sais maintenant être une Jeep ou une Land-Rover. Mon père avait-il déjà sa première voiture, une Ford Fastback d’avant la guerre, à côté de laquelle, fier comme Artaban, je pose sur la photo noir et blanc au liseré contouré ?

Des souvenirs qui reviennent de ces premières années, il faut trier avec sévérité pour respecter la ligne des temps. Aussi, certaines images de ma sœur, née trop tard pour vivre à cette époque doivent être exclues et reportées à un plus tard que ma mémoire n’accepte pas. Il me faut donc « forcer ma mémoire » pour qu’elle accepte la nouvelle version de la ligne de temps que je reconstitue sous vos yeux.

Il y avait des arbres, de grands arbres qui servaient de rideau de fond à cette scène : des kapokiers. Maman a cousu des coussins, dont je garde précieusement un exemplaire, de velours bordeaux épais et solide, rempli du kapok de ces arbres, récoltés par les boys ou par les plantons, ou encore, contre une modeste rémunération, par des naturels de l’endroit. Ce coussin carré bien tassé pèse plus d’un kilogramme.

Les cosses de kapokiers se sont transformés en pirogues, voguant sur les vagues de ciment d’un vaste lac imaginaire, transportant les voyageurs d’un quai en bloc de bois à l’autre des mètres, des « kilomètres », plus loin. Il y avait encore de grands bateaux, construits d’une cosse plus grande, avec voile et mât : point n’était besoin d’accastillage plus évolué pour satisfaire les rêves d’enfance. Avec les blocs, les deux garçons construisaient de châteaux, avec porche et portail, pour laisser passer les chevaux de papier mâché et gouache vernie et les personnages de même, rapportés de métropole, dont bien vite, il n’y eut plus aucun usage, « faute de combattants ». Puis aussi, il y eut de moins en moins de blocs : les constructions de quelques jours plus tôt devenaient de manière incompréhensible impossibles à refaire.

Longtemps, j’ai eu l’impression de rester seul, à jouer. Mais bientôt, des rappels à l’ordre de mes parents m’ont fait réaliser l’existence d’un nouvel acteur, ce petit chose, jadis toujours couché et transporté, qui exige maintenant des jouets qu’ont me force à lui céder, sans contrepartie, même avec interdiction d’exiger qu’il partage ni ses jeux ni ses jouets. Interdiction de manifester même la moindre contrariété. Des moments où la teinte des jeux prend une grisaille amère, la potion n’est plus magique et le copain de jeux guère plus.

Pourtant, ce fut l’inauguration d’une vie apparemment commune des années durant. Mais, au total, j’en retire l’impression que je ne devais pas beaucoup compter pour lui, sinon dans un sens unique : dans celui vers sa propre personne. Sans doute est-ce un règlement de compte tardif. Je ne suis plus seul a pouvoir émettre cet avis.

À peine debout, le petit frère a eu son poulailler, avec des canards et, depuis lors jusqu’aux derniers jours de « cohabitation » lors de mon entrée à l’université. Il lui fallait laver les canards, parce qu’un canard est lavable et qu’il faut reproduire les impitoyables règles d’hygiène imposées par les parents : il n’a rien eu à faire, plus rien même pour la pauvre bête tenue au cou durant toute la séance de lavage à l’eau savonneuse et étouffée dans la poigne énergique du bébé.

Pourtant, comme dans toute fratrie, il existe des moments de complicité, lorsqu’il fallait nourrir les poules – en tous cas, je n’étais pas candidat tous les jours, le petit frère oui : pourrait-on trouver, dans une vie antérieure, un lien, une existence liée à la vie d’élevage d’animaux ? L’un de ces moments est encore ancré en détail dans ma tête : un jour, la paire de petits complices décida de prendre un instant de liberté, qui fut le premier, qui fut l’instigateur ? Je n’oserais pas affirmer que c’est moi, néanmoins, comme on sait, ce sont les aînés qui sont toujours coupables des actes de leurs puînés.

Après le nourrissage de la volaille, un jour fin de chaude matinée, nous nous sommes dissimulés derrière un bouquet de hautes herbes, assez grand pour cacher nos silhouettes, assez étroit pour nous permettre de garder en visuel la maison et les occupants. Nous entendions maman angoissée nous appeler, s’affoler, interroger le brave Marsele, l’envoyer tous azimuts. J’ai pris sur moi de couper le suspens et de nous trahir : mon frère m’en veut encore ; en sus, il ne s’en souvient guère, j’ai été l’objet d’une première leçon « physique » sur la responsabilité des frères aînés vis-à-vis des cadets. Mes parents vous assurerons qu’ils ne giflaient jamais, mais ici, sans doute sous le coup de l’émotion, il me reste des traces. Le repas proche a vite fait oublier l’épilogue.

Sans doute, ma résilience à toute forme d’autorité non acceptée ou, en tous cas, déconsidérée à mes yeux, a-t-elle pris naissance à cette époque. Également, je me rends compte combien le lien était peu serré, en quelque sorte un faux frère : qui n’a pas découvert les dessous de relations qui étrangement apparaissent avoir échappé à toute logique ?

Penser à l’origine aussi lointaine d’une fausse relation, qui éclata au grand jour il n’y a pas si longtemps, du chef de ce même puîné, est à la fois déstabilisateur et reconstructeur. En une fois, à la manière d’une madeleine amère, de longues files de souvenirs se présentent sous les yeux comme pour se soumettre à une relecture tardive et décoiffante d’énigmes, bien petites, mais dont la résolution aide à fermer des portes.

En pratique, comme de tradition familiale, il s’agit d’assumer une culpabilité de transfert, plus lourde à porter qu’une simple culpabilité, parce que s’y accole une injustice. Cette forme de culpabilité est aussi en contrepartie une forme d’impunité en faveur du cadet impétrant debout derrière le rideau : il serait bien mésinspir&eaeacute; d’intervenir et de se dénoncer. Et puis, la force de l’habitude et surtout, le manque de points de repères externes, favorisé par l’isolement absolu au départ, aide à l’installation de réflexes, de gestes, d’attitudes, de silences, de demis mots, de non-dits. Finalement, il se constitue un rideau de fumée presqu’impossible à percer, un rideau d’impunité pour les suivants.

Il faut croire qu’en parler tant est signe de la profondeur de la blessure qui ne se referme pas encore.

En attendant, dans cette solitude à demi-partagée, à tiers, à quart, etc,…, que sont toutes les enfances, enfin presque toutes, j’apprends à partager mes jeux, à sens unique, et à prendre sur moi, la responsabilité d’aîné de famille avec tous les risques attachés. Dire que j’ai eu un compagnon de jeu avec qui je partageais mes jeux, est sans doute vrai, mais je ne pense pas que l’heureux objet de ce partage puisse affirmer l’exact contraire.

Je me vois grandir, même : je me mesure grandir, en constatant avec satisfaction que je peux quitter le pot assis, source d’humiliation à cet âge pour les petits garçons, pour le grand WC des adultes ; l’altitude de l’organe d’individuation avec le froid de la porcelaine augmente rapidement : je fais pipi comme les grands. Moment essentiel partagé des milliards de fois. Petit moment, grand souvenir.

Je me souviens aussi de ces soirées au crépuscule profond, mais extraordinairement court, au ciel qui explose des millions de couleurs entre noir de jais et jaune d’or. Ces nuits froides, parce que nous sommes en altitude, imposent des pull-overs ; par contrecoup, ma mère doit tricoter de la laine importée de métropole, des pièces toujours nouvelles pour suivre la croissance des enfants, explosive à cet âge, sans être aussi spectaculaire qu’à l’adolescence.

Un de mes endroits favoris, au grand dam de mes parents imprégnés des principes pasteuriens et de préceptes locaux, était la boyerie et la cuisine : j’y voyais Marsele et sa famille, je jouais avec les enfants, j’observais le pilon de la céréale, immanquablement le manioc à l’odeur âcre. Ce ne furent que de rares moments volés, et courts. Les parents veillaient à éviter ces collusions indues. Ce fut pourtant difficile : derrière la cuisine, il y avait le poulailler, et la promesse d’œufs frais et de repas variés. Il y a toujours des poulaillers dans les installations de coloniaux. Dans la boyerie, il y a toujours des enfants, joueurs et frondeurs. À la moindre occasion, on s’évade et on joue, jusqu’à ce que Marsele ou maman nous rappelle.

Nous suivions mon père dans certains de ses déplacements, faisant connaissance de différents hôtels, de dispensaires, de villages. Et aussi des paysages à couper le souffle lorsqu’ils étalent à l’infini leurs verdoyances aux nuances innombrables prenant leur envol vers le bleu du ciel, et des frondaisons dignes des forêts de Brocéliande, sur des distances qui apprennent à prendre patience, des lignes droites à ne plus en voir le bout, des clairières et des villages, des groupes joyeux sur les bas-côtés, des enfants turbulents, des poulets téméraires et fuyards, les cases en terre et chaume de palmiers ou bardeaux de feuillages barchyfoliés, les scènes de cuisine en plein air sous le soleil tombant dru comme une averse, le tout semble respirer serein une vie hors de l’histoire.

Toutes ces scènes se succédaient à la vitesse de roulage, parfois aussi, mon père s’arrêtait quelques minutes, c’est un moment où des échanges muets avaient cours, les enfants des deux bords s’observent, timides.

Il y avait aussi ces étapes à la tension interminable sur des routes rouges, à flanc de coteau, toujours sinueuses. J’ai un mauvais souvenir, partagé sans doute par mon père : voici, un jour, dans la Chevrolet, sans doute, mon père conduisait sur un escarpement, dont il ne me reste, à côté de l’aventure, que la couleur verte uniforme et la sensation de fraîcheur. Je suis assis sur le siège avant, entre lui et maman sur les genoux de qui le frérot semble dormir, en tous cas, il est sans mouvement. Je vois mon père affairé à la conduite et suivre les virages nombreux et serrés au flanc d’une côte. Tout à coup, mû par un réflexe, sans doute, ou l’envie de montrer que je deviens grand assez pour aider mon père, je pousse le volant de côté, au moment où il tourne: le véhicule, et sa famille, doit sa survie au réflexe de l’homme qui repousse le garçon de côté et remet le véhicule au début de son dérapage dans l’axe de roulage. Depuis, je ne suis plus allé sur le siège avant ; je voulais aider mon papa. Ah ! les garçons !

Les séjours se mélangent, et il est des images que je replace à Mutwanga, alors qu’elles sont d’ailleurs, alors que ma petite sœur marche : on est presque deux ans plus tard, mais deux ans plus tard on devrait être à Goma, pourtant nous sommes dans le garage du poste, en contre-bas de la résidence : nous avions l’habitude de nous y rendre avec papa, observer les mécaniques démontées et remontées, admirer la dextérité des mécaniciens, aider parfois pour l’amusement, on dirait aujourd’hui le fun, au transbordement d’huile, d’essence, de pièces, au gonflage des pneus, aux essais des chambres à air. Nous y visitions souvent par jeu ou pour des leçons de choses. Un jour, je vis ma sœur tirer une drôle de tête, les yeux exorbités : j’appelle papa qui de suite, l’a fait rendre, puis il effectua un lavage d’estomac sommaire, puis il courut au dispensaire, mais lequel ? Elle avait voulu sans doute imiter les mécanos et remplir, à l’aspiration, un tonneau de pétrole. Mais elle n’avait pas le contrôle buccal requis, elle avait bu le dangereux liquide. Mon frère et moi, étions devenus des experts dans le jeu d’aspirer pour transvaser des liquides. Cela nous servit plusieurs fois dans l’avenir.

Quel était encore le poste ? Quel était alors l’année ? Tout se bouscule dans ma mémoire, les lieux et les dates, les paysages et les heures. J’allais parfois en contrebas, dans le garage de Mutwanga, au milieu des kapokiers, d’où je ramenais les cosses pour augmenter la flotte de mes kayaks et de mes pirogues. Et le garage où ma sœur a failli s’empoisonner se trouvait aussi en contrebas de la résidence. Et pourtant, vous ne lirez la relation de sa naissance que plus loin dans ce texte.

Il y avait des séjours dans des postes en brousse, il y avait des séjours dans des postes en forêt.

En forêt, je me souviens d’un poste d’où ma mère pensait obtenir un crâne de léopard, la pauvre bête avait été tuée quelques jours auparavant, et comme chaque colonial qui se respecte, chacun désirait armer la peau tannée acquise plus tôt d’un crâne pour obtenir un tapis impressionnant pour garnir le salon. Pour décharner la tête, il était d’usage de la confier aux fourmis et autres carnivores, reculant devant le spectacle, on enterra le crâne en espérant le retrouver propre en fin de séjour.

Un autre jour, sans doute au même poste en forêt, j’observais le creusement des fondations d’une nouvelle habitation. Par curiosité, j’avais fait mon jeu d’entrer et de sortir de l’excavation, malgré les protestations des ouvriers, plus amusés que furieux. En fin de journée, ceux-ci ont déserté le chantier ; j’en profite pour me faufiler une dernière fois dans le trou. Mais las, je reste coincé dans le trou, devenu trop profond pour me sortir par mes propres moyens. Inutile de raconter la joie des ouvriers, intervenus pour me sortir de là, mais aussi la colère de mon père, qui me fit encore sentir le poids du sens des responsabilités d’aîné : « … et si ton frère t’avait suivi… ? ». Or, lui, je sais, était en train d’occuper ma mère avec je ne sais quelle question très importante à ses yeux.

Les souvenirs d’enfant ont ceci, qu’il faut leur pardonner d’être décousus. Ils ressemblent plus à un patchwork mal assemblé qu’à une suite temporelle d’événements. Si je rapporte ces événements, je ne sais exactement ni à quel moment, ni où ils se sont produits. Mais il n’empêche qu’ils ont aussi leur pesant d’émotions.

Ainsi, je vois encore un gigantesque barbecue, à l’époque on disait un feu à la broche ; on y cuisait une grande bête, un bœuf sans doute, préparé avec soin par une équipe de cuisine congolaise, une fin d’après-midi. Pour arriver au lieu de l’invitation, la voiture a écrasé une vipère tricorne sur la route à peine tracée, au double layon roux et le centre herbeux, parfois coupé par un filet d’eau, sans doute un « bébé cours d’eau ». La forêt était d’un vert sombre, où s’effilochaient des lambeaux de brume ou de fumée et où s’insinuait d’abord la nuit, trichant sur l’heure du départ héliaque.

Un soir, nous revenions à trois, ma mère et ses deux fils, il faisait nuit noire, sur le trajet de quelque cent mètres à marcher entre deux orées parallèles, guidés par la seule lampe torche prêtée par un des résidents. J’eus le privilège de tenir la lampe, me donnant l’impression de guider la famille, rôle de chef auquel aspire tout premier-né, surtout, sans doute, s’il s’agit d’un garçon. Tout à coup, j’ai pointé le pinceau lumineux vers l’une des bordures forestières : la nuit s’est illuminée d’innombrables paires d’yeux et les bruits ont gagné sinistrement en amplification. Ma mère a pressé le pas : l’ombre du léopard tué auparavant a plané un moment sur le petit groupe, heureux de regagner le logement provisoire. En fait, le lendemain nous partions vers une autre destination.

Nous sommes partis de l’endroit avant que ma mère dépitée n’ait pu récupérer le squelette du crâne en décomposition : je vois encore le volume informe et grouillant d’insectes répugnants que ma mère fait déterrer : les nécrophages n’ont pas rempli leur fonction efficacement assez. Si je me souviens bien, la pelisse est devenue par après un luxueux manteau qui pend toujours sous sa housse dans la garde-robe.

En brousse ou dans la forêt. De toute manière nous étions devenus des garnements, causant mille soucis à nos parents, parfois tout obnubilés par les dangers entourant nos agissements.

Le quotidien s’interrompait lors de voyages de mon père dans ce qu’il appelait les paysannats. Je ne savais pas du tout ce qui se cachait derrière ces dénominations, mais les films de mon père présentaient sous ce nom de longues files de palmiers de plusieurs kilomètres, des champs de maïs infinis, des cannes à sucre à perte de vue – quand et où ai-je goûté à ma première canne, en forme de sucre d’orge géant et naturel ?

Par contre je me souviens tout à fait de mon premier repas de semoule de manioc et de la manière de servir d’une boulette, de la tourner entre les doigts, y creuser un cratère, qui se remplit de viande, de sauce lourde à l’huile de palme et enfin d’épinard de manioc le saka-saka, et l’assemblage entre dans la bouche, y compris la sauce… Mon père nous avait emmenés dans une de ses tournées. Il était occupé, et les deux garnements, nous, ont échappé à la vigilance, de jeu en jeu, avec les enfants des lieux, pour nous retrouver invités au repas, sous l’auvent d’une case, accroupis sur nos fesses à leur manière, la casque en tête, les doigts gras, le sourire barrant le visage, acquis aux goûts et aux senteurs nouvelles et poivrées.

Le bonheur des petits explorateurs fut de courte durée : papa-maman retrouvèrent leurs oisillons, épouvantés de les voir partager le repas des congolais, cependant reconnaissants aux propriétaires des lieux de les avoir recueillis, soulagés de les avoir à nouveau sous la main.

Moi, je conserve de ce court incident beaucoup de choses : l’hospitalité africaine, le repas goûteux, la gentillesse et l’adresse des enfants de notre classe d’âge, la cordialité, la patience, le sens pédagogique et la patience des femmes, leur sens maternel. Je me mets à penser ceci, à mesure que je relate le fait : la mama a pensé que la meilleure manière de fixer deux enfants blancs turbulents en attendant les parents, était de les inviter à partager le repas des enfants avec lesquels ils jouaient, ses propres enfants. En quelques secondes, nous avions assimilé toute la technique de table de l’endroit. J’ignore comment mes parents ont remercié la brave ménagère, mais j’entrevois encore leur silhouette à la hauteur du toit de l’auvent en ombre chinoise au moment des retrouvailles.

J’opère peut-être un lien indû. Je peux me porter à croire que le village de ma dégustation a été le siège d’une cour de justice temporaire, où mon père, comme il le rapportait parfois, devait trancher des conflits que lui rapportaient les chefs de village. Serait-ce aussi à cette occasion qu’il a dû faire repêcher, désinfecter et soigner un homme tombé dans la fosse à brenne ? Je ne sais quel aurait été le destin de la victime, mais à juger de l’effervescence tournant dans le village, la chute équivalait à une condamnation à mort. Aux températures africaines, les infections sont galopantes et ne pardonnent pas.

Des images de nos jeux, sous la surveillance redoublée notre mère, je ne garde que celles des courses avec un bâton en guise de cheval. Parfois, le cheval nous précédait en prenant appui sur notre pubis. Maman nous faisait cesser le jeu, dans que nous comprenions le motif ou son explication.

Image aussi, la soirée où la case avait été envahie par une chauve-souris et la terreur de maman. Au cours de ces tournées, il arrivait que le logement offert soit une case à l’image de celles du village. Le gîte, comme on l’appelait, est souvent un logement de fonction temporaire, une maison à l’image de celle de Mutwanga. Héritage des temps anciens et des lenteurs administratives, ou bien pour d’autres raisons, l’administrateur en tournée devait parfois se contenter d’une case.

Que ce soit une case ou une maison, le service était assuré par un boy affecté à la conservation du logement ; il y avait un living, des salles d’eau et des chambres à coucher munies de leur moustiquaire. L’entrée des cases était basse comme les cases de l’endroit. Ce soir-là, en plein repas, une chauve-souris entre ; affolée de ne pas pouvoir sortir, elle vole en tous sens, à la terreur de ma mère qui se couche sous la table. L’intervention du boy et de mon père ont fait retrouver son chemin à la pauvre bête. J’entends encore les cris de ma mère tenant ses cheveux fournis pour les soustraire à l’assaut de l’animal.

Dans ces entrefaites, il y avait un Milou, compagnon de jeu d’une époque indéterminée, berger malinois ayant pris une taille démesurée pour le petit garçon qui ne peut relativiser, qui fut cédé à deux dames, des assistantes sociales selon mon père, lors d’un départ vers une autre affectation paternelle. J’en éprouve encore la hauteur du garrot sous mon aisselle. Aucun autre souvenir, sinon quelques photos jouant le rôle de perturbatrices dans cette recherche sur moi-même.

Cette vie de petit garçon a pris une autre tournure à l’occasion de deux événements : la naissance de la petite sœur et l’appendicite du paternel.

Un beau jour, nous sommes placés en garde dans un hôtel de brousse, une architecture tout à fait classique qui présentait l’insigne avantage d’être refermé sur un jardin : il était facile de surveiller les deux garnements qui ne s’occupaient que de jouer autour des parterres inondés de soleil ; la surveillante était la tenancière dont je n’ai rien retenu, même pas la silhouette. Nous avions l’habitude de ces hôtels, devant l’un d’eux, nous jouions dans une vieille carcasse de voiture, dans l’ombre d’un arbre rabougris – plus tard, je l’identifierai comme une Juva 4 – ; des années après, nous avions repris ces jeux, nous les partagions avec des petits congolais presque nus, poussiéreux, inventifs et rieurs.

Qu’étaient ces hôtels de brousse ? Il me reste, dans la lumière écrasante, des murs d’une clarté aveuglante rythmés des fenêtres et des portes géométriques, donnant le passage entre un jardinet et une triplette de pièces fraîches et claires, meublées de bois sombre. Ces chambres n’ouvraient vers l’extérieur que par une ou deux fenêtres. Leur enfilade s’interrompt sur la façade avant pour l’accueil, invariablement une terrasse encastrée, donnant sur la hall, le salon, le restaurant, le bar, aux boiseries luisantes et sombres dans la pénombre fraîche, les sièges en cuir sombre ou fauve, les fauteuils club profonds enveloppant en raphia, les porte-journaux garnis de revues européennes colorées, la radio à lampes, les lustres à pétrole s’il n’y avait pas de générateur, les indispensables lampes Coleman, le sol en ciment teinté de cire rouge, les plinthes hautes de bois épais brasillant en réponse au lustre des meubles, l’immanquable feu ouvert et les inévitables massacres. Au milieu du tour d’horizon exploratoire que fait tout nouveau client, il y a le vestibule qui conduit au jardin occupant le centre du périmètre des chambres, à travers une baie vitrée introduisant dans le regard des clients les arborescences et les florescences accueillantes.

Tout sent la cire, l’encaustique, le savon de Marseille, l’eau de Cologne et les parfums importés, sur fond d’huile de palme et d’épices. L’ambiance est animée par la radio ou un phonographe à ressort et au vaste pavillon haut-parleur, débitant un septante-huit tours d’avant la guerre.

Selon l’heure et l’inclinaison du soleil, des rais de lumière forte passaient à travers les salles, dessinant sur les parois, murs ou meubles, la forme de l’ouverture, réfléchie comme un écran de cinéma. Alors, on suit des yeux le mouvement de la tache, pour passer le temps, ou dans le cas des adultes pour donner un tempo à la conversation, le verre de gin ou de whisky glaçons à la main ou sur le comptoir.

Serait-ce l’emballement des lobes cérébraux qui me lancent dans de tels détails ? Je me sens capable de vous décrire la chambre standard, toute chaulée, au sol pareillement rougi à la peinture. Un lit à ciel et moustiquaire, une armoire, parfois encastrée, une boudeuse à miroir orientable, deux fauteuils, parfois des club en cuir, une table ronde, le tout sur un tapis de raphia, dans la salle d’eau, une commode avec aiguière, bassine – s’il n’y a pas l’eau courante, une douche dont le pommeau muni d’un robinet est alimenté par une touque au-dessus du toit plat ; s’il y a des enfants, on ajoute des lits.

À la manière des patios, les chambres ouvrent sur un jardin arboré, fleuri, entretenu avec soin, avec puits, pergola, petits chemins balisés de pierres chaulées entre gazons verts et espace pour l’apéritif : tout est conçu pour casser les effets de la chaleur méridienne et de l’ardeur héliaque ; certains avaient le luxe d’une aire de pétanque, qui répondait alors à un flipper, un minifoot aux poignées usées : demander les balles au comptoir ; parfois à un ping-pong dans un hall adventice, répond à l’extérieur un court de tennis. Je n’ai pas souvenir de piscine, mais il est très possible que certains hôtels aient cédé à la tentation d’en ajouter une à leur panoplie. À quoi est-ce dû que je n’en ai point vu : la rigidité morale de l’éducation ou l’immaturité de l’âge ?

À chaque hôtel, sa pompe à essence, en plus des stations plantées au hasard des postes et des garages de brousse. Le modèle standard est connu de tous, avec ses deux ampoules de verre gradué et gras, et la pompe à main au grand levier vertical gaîné de Bakélite noire, actionné par le pompiste pour remplir la première ampoule d’un volume que je connais pas, sans doute dix litres, puis transféré dans la seconde avant de laisser s’écouler le carburant vers le réservoir du véhicule : combien de fois l’ai-je vu fonctionner, même encore après l’indépendance. À l’époque, le petit garçon trouvait étrange que les pompes à essence puissent fonctionner sans l’intervention d’un homme et qu’elles ressemblent plus à une armoire qu’à une « vraie » pompe avec deux bouteilles.

De tels souvenirs ne proviennent certes pas du prime âge auquel j’ai fait référence, mais à des séjours ultérieurs, où l’éveil et l’observation sont plus efficaces, cette période où l’apprentissage, selon les experts, atteint son efficacité maximale. Toutefois, nous restons dans la période du palmier.

Un beau matin, mon père nous réveille et nous annonce la venue d’une petite sœur. Sa carte d’identité porte encore dans la case « lieu de naissance » : Oicha, Congo. Il est certain que nous avons été voir maman avec la petite sœur, mais je n’ai pas de souvenir, ou bien, cette ombre alitée portant le visage maternel devant un mur chaulé et une petite forme dans les bras était-elle aussi autre chose que la réminiscence d’une photo de famille ?

Oicha était un dispensaire de lépreux, tenu par des sœurs dont mes parents connaissent certainement l’ordre hospitalier ; il était sis en pleine forêt, dont le chatoiement des rayons solaires percent les frondaisons sombres en jouant des poussières qui volettent. De ce temps et cet espace, me reviennent de longs corridors au plafond vert foncé et au sol de latérite rouge fuyant vers un exitus invisible. Mais : n’est-ce pas un cliché qui se reproduit dans toute forêt où passent des routes carrossables ?

Lorsqu’on est enfant, on ne vit souvent les événements qu’avec décalage, ou même, on est complètement hors du coup : peut-être est-ce une question de codage, ou de décodage, car je me suis aperçu dans les années qui venaient que le cadet percevait bien plus de choses d’un même événement que l’aîné. En tous cas, en ce qui concerne l’événement dont je vais parler, j’avoue mon total hors-propos.

Relatons d’abord le vécu du moment. Un beau jour, dans l’après-midi, une dame inconnue, ou tout comme, est arrivée dans la maison de Mutwanga ; elle a décidé de remplacer ma maman et mon papa était absent. Prenant les choses en mains, j’ai décidé de faire prévaloir mes prérogatives de chef de famille par substitution, en lieu et place des absents. Mal m’en a pris, la dame m’a colloqué à la salle de bains, dans la baignoire, depuis pratiquement son intrusion dans mon univers jusqu’à la fin de la soirée. Inutile de dire qu’elle n’a jamais pu me regagner ma sympathie, ni même me consoler, même en tentant des câlins jusqu’à la réapparition de ma mère, étonnée de la tournure des événements.

J’ignore toujours le nom de cette dame, je ne m’en souviens que de sa poitrine et sa chemise grise aux motifs de tweed noir, où elle m’a plaquée pour tenter de s’amender par des câlins, j’ignore la version qu’en a gardée ma mère, encore moins celle qu’elle a donnée à son mari, j’en garde un souvenir amer, qui dicte parfois certaines réactions de fuite. Est-ce l’effet encore de l’amnésie infantile, qui biffe sélectivement les événements désagréables ou les personnes hostiles ?

Des lieux de l’action, il me reste l’image de la salle d’eau claire et restreinte, en vert d’eau, qui est le code de l’époque pour ce type d’installation, et celle de la chambre bien plus vaste et haute, sombre de mes parents, au-delà d’un ciel de lit supportant l’indispensable moustiquaire. La tonalité de couleurs se situait dans les marrons, mais je ne jurerais guère qu’elles soient idoines. Il me semble encore apercevoir des meubles lourds, mais je ne serais pas affirmatif.

Il est curieux de garder ainsi un souvenir assez précis de certaines salles, et guère de sa propre chambre : le pouvoir d’amnésie de l’enfance serait-il aussi efficace, agissant aussi lorsque le degré de banalité dépasse un certain plafond ? Rien n’est plus banal pour un enfant que sa chambre, même si, gagnant en âge, il en soigne la décoration selon son goût.

Que s’était-il passé ? Ici, je fais référence aux légendes familiales. Il s’est raconté, que mon père fut frappé d’une crise d’appendicite aiguë et soudaine, nécessitant une intervention d’urgence, laquelle s’est faite à vif. Lui-même raconte mieux qu’ici. Il faut préciser que le médecin résidait à 150 km de la maison, et le dispensaire, à la léproserie de Oicha, à plusieurs dizaines de kilomètres. Ma mère a été, selon ce que j’ai retenu de la légende, avertie quand tout fut fini, elle est partie immédiatement soutenir son mari sur son lit de souffrance. Question de l’appendice, il y a toujours eu, jusque dans les années soixante, un bocal technique contenant l’organe surdimensionné. J’imagine qu’il a été jeté, car la dernière fois que j’ai vu la pièce anatomique, le bocal était vide de liquide.

Pour le restant, il me reste un souvenir flou du retour de la présence du père à la maison, voilà. Je n’ai plus jamais eu de contact avec ma folcoche. Sans doute, mes parents diraient-ils le contraire, puisqu’il s’agissait de quelqu’un de proche à l’époque. Quittant le poste, j’ai perdu tout contact avec la personne, mes parents ne m’en ont jamais reparlé.

La mémoire crée des filigranes enfilant les perles que sont ces effilochements de vécus si anciens. Comme dans les fondations, les assises de la personnalité commencent par des pierres cachées dans la terre de soubassement. Les seules visibles sont éparses et isolées au contact des parties connues. Au lieu de contempler un fil de mémoire aligné selon la ligne du temps, vous retrouvez une constellation de points lumineux dispersés, mais liés entre eux dans le mouvement général de votre vie.

Dans le désordre des souvenirs, car j’ignore si la naissance de la petite sœur a précédé ou suivi la maladie paternelle, il y a celui de la coqueluche de ma sœur. Je revois encore, de dos, un invité se penchant, stressé, sur le berceau de ma sœur placé dans le living, crier et secouer la bébée. Plus tard, j’appris que la vie de celle-ci a été sauvée, car elle avait eu un accès de l’affection, parfois mortelle dans le cas de nouveaux-nés à cette époque, et encore plus en pleine brousse où les distances se comptent en jours de voyage.

Les images reviennent et les sons, lorsque je me vois riant pendant une sieste, refusant de dormir, profitant de sauter sur les lits, en caleçon, et de rire, en proférant nos premiers gros mots. C’était un pas de plus vers notre liberté. Je vois encore une grande rangée de palmiers sur un large terre-plein herbeux, en herbe sèche, sans doute était-ce l’hiver, la saison sèche là-bas, à Butembo, la saison sans pluie, devant les jardins en retrait, poussiéreux et très étendus au milieu desquels trône une villa de style, on dirait dans le code rural wallon, « quatre façades » : ce devait être l’une d’elles qui a vu nos sauts fous sur les lits attendant nos siestes vaines.

Je revois d’autres images, comme celles de ma mère dans la salle d’attente de l’aérodrome donnant le sein à ma sœur affamée, elle se détourne par pudeur occidentale devant le collaborateur de papa venu souhaiter bon voyage. À l’extérieur, à travers les croisillons des baies vitrées, les DC-3 alignés attendaient, oiseaux en argent au dos blanc aux yeux niellés en Rimmel bleu roi.

Ce fut comme une sorte de transition, entre la couleur paille et le vert sombre. Le vert sombre est la couleur de la Rutshuru, où un oncle de ma mère était conservateur, l’Oncle Gaston de Witte. C’est un grand homme, biologiste dont le cursus scientifique est majeur. À l’époque, il dirigeait les parcs de conservation, les parcs naturels, et notamment le parc Albert. Il habitait dans une spacieuse villa, dont il me reste des images teintées de vert sombre et de feu. Nous logions parfois dans cette habitation aux allures de château. Il y avait des feuillages luisants, des boiseries luisantes, une grande cheminée aux pierres vertes, des fauteuils en cuir vastes et profonds, une table interminable aux sièges à haut dossier : je pouvais reprendre tous les clichés esthétiques de châteaux romantiques, à la Lohengrin, ou à la Louis de Bavière : c’était le décor le plus magique que j’avais jamais pénétré, c’est le plus fascinant au point de laisser mon imagination construire des décors inexistants voire carrément fantasmagorique.

À ce propos, j’ai écrit lors d’un atelier d’écriture, une nouvelle prenant cette résidence comme cadre. L’anecdote est purement imaginaire, elle croise divers événements tirés d’un moment ou l’autre des séjours au Congo, mais elle illustre bien l’atmosphère des lieux. Je vous la livre ici. …

Ce qu’il en reste est l’évocation d’un repas, sur la longue table, sous l’éclairage du vaste feu ouvert. Je me souviens d’un repas à la villa de l’oncle de maman, un soir, il devait se passer à la fin d’un voyage à travers la forêt de l’Ituri, ou en tous cas sa continuité vers le sud. Je n’ai comme vrai souvenir, non la pluie et son union au soleil et les reflets des flaques d’eau, mais la noirée la plus profonde. Un noir de teinte sapin, où le sentiment était de voir s’égarer la nuit au milieu des puissantes frondaisons entourant la villa. Il était percé de nombreux reflets dorés, traversant les fenêtres, les portes ; quand on entre, on est impressionné par le gigantesque feu ouvert, peut-être est-ce dû à la taille du garçonnet et à son premier contact avec ce meuble. De la salle, il me reste cette évocation d’une vaste pièce éclairée des seules flammes, aussi grandes que dans les légendes, aussi éclairantes que dans les contes, et qui se laisse luire dans le brasillement des boiseries et des cuirs cirés. En répons, il y avant la danse des cols et des manchettes amidonnées des serveurs noirs, solennels et pénétrés de leur service auprès de ce grand mbuta qu’est l’Oncle Gaston.

Tout se passa comme dans un rêve, je ne sais comment les deux turbulents semblèrent rester tranquilles – peut-être est-ce un effet du processus d’embellissement venant de la capacité d’émerveillement de l’enfant ? Les silhouettes de l’oncle, grande et toute britannique, la tante Marguerite, petite et menue, mon père et ma mère, mon frère et moi, admis autour de la grande et longue table étroite comme privilège d’être grands, allumés par les flammes du grand feu dans la cheminée, occultés par les passages des serveurs en livrée blanche teintée d’ivoire aux flammes, tout cet ordonnancement flotte dans mon imaginaire, à la page des contes de fées. La suite est très prévisible : la fin du rêve se termina au lit pour tous. Plus loin dans le temps, je ne sais plus.

L’Oncle avait dans ses compétences, le Parc Albert. Le parc naturel est un des plus grands du monde, il a fait la fierté du pays et de ses dirigeants. Il est un vaste espace herbeux, de savane, plat comme la main enfermé entre un espace d’arbre et la chaîne des Kabasha, aux célèbres escarpements. Au milieu du parc, il y a le gîte, constitué d’un village de huttes rondes chaulées à toit conique autour d’un guest-house. Tout autour l’espace était nu, comme dans les villages traditionnels. L’hôtellerie était assurée par un personnel congolais empressé et nombreux, habillé de blanc amidonné. En plein soleil, il n’y avait pas un jour sans qu’un tout-terrain stationne, ou une puissante berline américaine, les seules à résister aux conditions de roulage des routes congolaises. J’ignore encore, ou je ne me souviens plus, ou que je crains l’intrusion de faux souvenirs construits à partir de documentaires anglo-saxons, j’ignore s’il y avait des préaux, mais leur image classique ne semble pas m’accrocher l’œil lors de mes représentations mentales des lieux. Je suis sans doute conforté en cela par les films et photos pris par mon père. Nous avons passé une nuit dans ces cases magiques.

Nous avions traversé ce parc dans toute sa longueur, certainement une dizaine de fois, dans un sens comme dans l’autre, dans la Chevrolet Bel Air 53 noire paternelle. Nous avions pris affût pour observer les lions, tandis qu’éléphants, antilopes, buffles, babouins circulaient en vastes groupes ou troupeaux. Il n’y avait ni gnous, ni zèbres, ni girafes, ni guépards, ni autruches, si attachés aux documentaires ou faisant partie des must four.

Cependant, la prudence était de mise car les léopards en maraude et les serpents prédateurs sont toujours une menace présente. Les hippopotames, attraction locale, baignent ou paisse dans les rivières, il faut être attentifs à leurs réactions parfois imprévisibles, tout comme aux crocodiles. Sur les rives, ils paraissent être des porcins géants et bedonnants, au groin élargi et aplati, au dos noir et au curieux ventre rose, sur des pattes d’éléphant, à la démarche lourde. Dans l’eau, ils pouvaient être placides. C’était trompeur ! Nous assistions aux luttes des mâles, gueules ouvertes et canines géantes dehors, impressionnantes et brèves, dans le gigantesques éclaboussures bruyantes, au milieu des femelles et des petits, plongés dans l’eau en furie jusqu’au ras des yeux.

Le long de la route, un aérodrome d’urgence est aménagé dans des herbes hautes. La route est formée, toujours sans doute, de deux layons arénacés, secs, grisâtres, poussiéreux, séparés parfois par un banc herbeux, parfois creux, parfois boulants ; le croisement de deux véhicules, rare incident, se faisait en roulant sur les bas-côtés. En saison sèche, le véhicule était suivi d’un gigantesque tourbillon de sable gris suffocant, irritant, salissant ; en été, de longues flaques et des embardées du véhicule rendent la conduite hasardeuse, salissent la carrosserie et le pare-brise d’une boue presque noire, aussi infecte.

On pouvait voir les groupes de babouins circuler, épars, mobiles, avec les femelles et les petits sur leur dos, au milieu d’espaces nus et secs, où ils devaient être les seuls à trouver de la subsistance. Lorsqu’un mâle se retournait, il nous montrait son postérieur rubescent spectaculaire.

Arriver au parc était spectaculaire. En venant du sud, on débouchait brusquement d’un couvert forestier frais et ombragé, dans le dégagement infini d’une savane grège entrecoupée d’arbres épars en bouffées, aux feuillages sombres étagés horizontalement. De part et d’autre de la route, les frondescences s’éloignent du massif profond et s’effilochent en galeries forestières, comme des tentacules au milieu de la savane plane, prolongées par les surfaces ouvertes où s’ébattent, sans doute toujours, les hippopotames et les crocodiles.

 

La nuit, il faut se méfier aussi des hyènes qui sortent en bande. Au bout de la longue route droite et plane, on voit d’abord, comme une fine borde bleu ciel, tout au loin, puis à mesure des heures, de plus en plus foncée et passant du bleu au vert sombre, de plus en plus clair en grandissant, jusqu’à ce que parvenu presqu’à son pied, ce soit un mur vert clair qui se perd dans les nuages. Seul accès, un long serpent terreux, brun, parfois brique, qui prend le relais du chemin en ligne droite, monte à l’assaut de la paroi.

La meilleure comparaison de ce paysage est sans doute ce qu’on trouve dans les documentaires actuels sur les Andes, la dangerosité avec. Il s’agit du même chemin à double layon, qui, avec l’altitude, prend les tournants en série dans l’argile glissante, sur la pierraille roulante, ou encore sur l’affleurement rocheux à peine équarri. Les cantonniers empierrent sans arrêt les sections terreuses pour augmenter l’adhérence du roulement. Les seules possibilités de croisement entre véhicules n’est possible que lors des tournants, ou à l’une ou l’autre rare extension du plateau de la route. Le danger est visible, d’en bas comme d’en haut : des camions versés de tous les âges, de toutes les époques, parfois suspendus en équilibre sur les arbres, leur chargement encore visible depuis la route, versé tout le long de la paroi jusqu’à l’épave.

D’un côté le vide à pic, à moins de cinquante centimètres parfois des roues, de l’autre, la paroi du terrassement vertical, à peine plus loin de la carrosserie : la panique n’est pas de mise.

Le vaste paysage se dégage vers l’infini, ouvert et éternel, qui se perd progressivement dans les brumes d’altitude, perdant la teinte jaune beige marbrée de vert dans l’uniformité de bleue de la perspective atmosphérique amplifiée par la vapeur pompée du sol, les détails disparaissent rapidement dans cet univers indistinct mais époustouflant.

La majesté des lieux ne doit pas faire oublier les nécessités de la conduite, rester à moins de vingt kilomètres heure, anticiper les virages en prévoyant la trace des pneus, sonner du klaxon à chaque tournant, écouter la réponse, trouver à se garer le long de la paroi sur un plateau élargi s’il y a un écho, attendre que le véhicule en face ait passé le tournant, et repartir.

En haut, c’est un plateau herbeux, parsemé de bosquet de plus en plus serrés, puis une esplanade où il y a un hôtel de brousse, au vaste parking, accueillant en plein soleil ou en pleine pluie, les conducteurs stressés : il était tenu par un couple de belges, vétérans de l’Afrique. Leur parking est toujours encombré, accueillant indifféremment camions, voitures, africains coloniaux, avant, ou après le passage des escarpements de Kabasha. Je garde aussi les images de marchés improvisés à cette halte, sans doute les prémisses d’une agglomération dont j’ignore la destinée. La seule chose que je sais est que ces gérants ont été tués.

En laissant les pentes dangereuses, derrière nous, nous gagnons le nord par le plateau, plus de mille mètres au-dessus de la plaine : c’est Béni-Butembo ou bien Stanleyville, selon la direction prise. Dans l’autre, vers le Sud, c’est Goma, Bukavu, Usumbura ou Kindu et le Maniema.

Alors, il faut prendre les escarpements dangereux dans le sens de la descente, et la vision de la plaine qui se dessine, se couvre de couleurs et de détails jusqu’au moment de se retrouver à l’horizontale face à un vaste paysage ouvert traversé en ligne droite par la route unique, jusqu’à la forêt, qui a disparu avec l’atterrissage et ne réapparaîtra comme une fine bande gris sombre au bout de l’horizon écrasé de soleil, qu’après les deux tiers du chemin, en général après l’étape au guest-house : il est déconseillé de voyager de nuit, la nuit est le privilège des animaux en bande. N’oubliez pas que certains sont invisibles de jour, et déambulent la nuit : les hyènes, les léopards, les mangoustes, …

Ici, je devrais rapporter une anecdote, illustrant le sentiment de toute-puissance ou l’imprudence, prenant un sens classique au sens des auteurs, de certains conducteurs. Elle est prématurée, mais je pense que l’illustration justifie un accroc volontaire à la chronologie que je tente de respecter, plutôt mal que bien.

En revenant de Goma vers Stanleyville, un trajet où nous étions entre hommes, différents retards ont fait en sorte que nous n’abordions la savane qu’à la nuit tombée. Après plus de deux heures de route, les phares tombent sur un ensemble de grandes formes grisâtres en travers de la route : des éléphants folâtrent sur la route. Mon père est prudent, il éteint les phares et se range sur le bas-côté à distance respectable du troupeau : sous la pleine lune, se détachent une trentaine de formes ; elles ont élu domicile sur la route et semblent apprécier la chaleur réverbérée par le sable dénudé, elles projettent des geysers minéraux pour chasser les parasites.

Plusieurs minutes se passent dans l’observation des animaux qui semblent n’avoir aucune envie de s’éloigner. Tout à coup, des phares de route éclairent violemment par l’arrière l’habitacle de la Chevrolet : un autre véhicule s’approche rapidement, nous dépasse en trombe en ignorant les signaux que mon père lui fait à l’aide de la pédale de frein, un nuage de poussière nous enveloppe un instant.

Ebahis, nous voyons le véhicule continuer sa route, nous l’entendons klaxonner à toute force, les animaux s’affolent, tournent sur place, puis miraculeusement se séparent en deux groupes de part et d’autre de la route ; entre les deux murs de corps massifs, le véhicule – je me souviendrai toute ma vie qu’il s’agit d’une Studebaker, la version « nez d’avion » – le véhicule passe puis disparaît dans la nuit, précédé d’un double pinceau de phares qui diminue rapidement.

Mon père attend quelques minutes, pendant lesquelles nous voyons le troupeau d’éléphants se reformer à la droite de la route : sans doute était-ce le côté choisi par la matriarche pour échapper à l’assaut de l’américaine. Après un temps mort, sans doute pour faire l’appel, le troupeau s’éloigne avec lenteur de la piste. Dans sa marche, le groupe imposant dévoile, dissimulé à quelques dizaines de mètres derrière lui, un troupeau de buffles, paissant sur le même côté : là, il ne s’agit plus de deux ou trois dizaines d’individus, mais d’au moins d’une ou deux centaines de bêtes fauves. Rien n’indique quelle est leur humeur, dans le noir : nous n’apercevons qu’une masse indistincte.

Nous attendons encore quelques minutes : apparemment, les animaux restent calmes. Mon père remet la Bel Air en marche, laisse les phares éteints, démarre lentement et roule sur la route éclairée par la lune pleine formant un disque parfait sur le velours bleu de prusse de la nuit. Lentement, nous dépassons le troupeau, sur notre droite, c’est à peine si l’un ou l’autre individu, à moins de dix mètres de la piste, a daigné lever la tête.

Ce n’est que plus de cent mètres plus loin que mon père a rallumé les phares et repris la route normale. Nous sommes arrivés au guest-house, soulagés, mon père certainement beaucoup plus que les deux garçons, mais de Studebaker point. On ne sait comment elle a négocié les dangereux lacets enchaînés des escarpements de Kabasha.

Revenons-y. Je ne sais combien de temps - devrais-je dire : combien d’heures ? - le véhicule arpentait-il les lacets serrés en argile empierrée, sous la conduite prudente du conducteur stressé ? Je ne peux répondre, parce que le temps à ce moment, semble s’effacer, même lors du dernier voyage où j’étais installé dans l’âge appelé « l’enfance adulte ». La tension, la beauté des lieux, l’étrangeté des couleurs, le suspens, tout semble effacer toute notion du temps qui passe. Le garçon n’a jamais demandé l’heure à la montre de son père, ni consulté, dans le feu de l’action, la montre rectangulaire aux marques blanches encadrée d’un filet de chrome au centre du tableau de bord.

Au nord des escarpements, c’étaient aussi les immenses pâturages de la ferme Lourtie, organisée comme une ferme américaine : tout y était, y compris l’architecture.

C’est presque du chromo. De vastes bâtisses de brique rouges, au toit cassé de tuiles, aux gouttières peintes en blanc, les parements de même, les dormants de fenêtres de même, les vantaux de même, au bout d’un long chemin de brique pilée clôturé de poutres chaulées et de prés. Nous y avions joué au football, devant le corps de logement, avec les enfants, nombreux; les vastes établis y voient la fabrication des tuiles, des briques, la forge et le maréchalat tirent du feu tonitruant les pièces de métal forgé et coulé, les garages entretiennent ou conditionnent Jeeps, camions, tracteurs et remorques, bref : la ferme Lourtie était un des plus grands ensembles agricoles et un exemple, à mon sens de petit garçon.

Si je dois qualifier l’entreprise avec les mots d’adulte, je parlerais de latifundia, avec des prairies à perte de vue, j’imagine maintenant aussi les champs vivriers ou industriels, avec des cultures que tous ceux qui ont séjourné, ou simplement sont passés, à la ferme à un stade de maturité plus avancé que moi, connaissent mieux que moi. Ma mémoire ne retient que des scènes, des couleurs, les plates-bandes fournies de canas, les haies d’hibiscus, de bougainvilliées ou de lantanas aux mille fleurs, des reflets sur des murs, des carrés de lumière, des jeux, le visage de l’aîné, déjà adulte devenu légendaire dans mon imaginaire de petit garçon lorsqu’il grimpait sur le tracteur – m’y a-t-il emmené ? – ou sur un cheval, ou encore menait les ouvriers, la rentrée des troupeaux et la traite des vaches. Oui, c’était une ferme modèle au sens de l’époque. Et puis, le patriarche, barbu et pansu, force de la nature qui a monté les installations de ses propres mains, et qui mourra, amer quarante ans plus tard, dans les polders flamands, refusant tout retour en arrière. Tout contact avec les anciens.

Les platebandes de canas, surtout la vaste vasque de terre circulaire devant le corps de logis, autour de laquelle tournaient les véhicules des hôtes, les massifs de lantanas, des arbres étendus comme des chênes solitaires, avec un ombrage incroyablement étalé, d’un vert uniforme, c’est l’imagerie qui me revient lorsque je repense à ce nom. Combien n’ont-ils pas pensé non plus à la chaleureuse hospitalité de madame Lourtie, toujours cordiale, accueillant ma mère et ma petite sœur dans l’ombre fraîche de la salle de séjour à la vaste table de bois nappée de coton, toujours couverte de pots de lait, de sucre, d’ovomaltine, de café, et quoi encore ?

Dans les choses tristes qui font partie de la vie, c’est l’abattage des vaches et leur dépeçage pour l’équarrissage, la chute des matières, et du sang, le dernier regard de la bête sentant la vie la quitter. Je le reverrai lors de l’abattage d’un bœuf par les gauchos patagons d’Argentine, pour leur bivouac, écrasé après l’égorgeage, pour mieux vider le sang.

Il me revient ces images, près de Butembo, sans doute, les images d’une briqueterie industrielle, où on a joué au foot, mais aussi vu les ouvriers à la fabrication des briques et à l’enfournage, il m’est resté la technique, inchangée sous les latitudes et à travers les âges. Et que j’ai reproduite lors de camps de jeunes, dix ans plus tard. Je vois encore les fumées sombres fuyant la cheminée à grosses volutes énergiques.

Il y a attachés et tirés par cette évocation deux souvenirs. Parlons d’abord d’une réception, dans le pourpre d’un crépuscule, où j’ai voulu imiter les parents en donnant le bisou à l’évêque, pour moi le Saint Nicolas, et attirant les lazzies des copains d’un soir. Tout s’est terminé dans l’inamovible match de foot, au pied d’un bâtiment ressemblant furieusement à la briqueterie.

Ensuite, il y a une anecdote comique. Il se fait que nous passions, dans cette localité sans doute, la période de nouvel an, le dernier, je me souviens avant que je n’entre en première année primaire, donc ma sœur, née fin janvier cinquante trois, devait encore être bébée : on peut constater que les lignes de temps sont cahotiques, il y a beaucoup de choses survenues entre l’arrivée, fin cinquante et mon entrée à l’école, à l’Athénée Royal de Kindu, en septembre cinquante trois.

C’était la quatrième fois que les congolais nous souhaitaient le Nouvel An : « Bon Nana Missié, Bonana, Madam » ; à chaque fois, mes parents se fendaient d’un petit matabich. À chaque fois aussi, ils recevaient des fleurs, coutume inhabituelle dans les traditions locales. Ma mère s’est aperçue, plus tard dans la matinée, que les bouquets noués à la diable provenaient de ses propres plantations, devant la maison, le jardinet entouré de bas-murets chaulés a changé d’aspect dans la matutinée sombre de la saison des pluies : les plates-bandes soignées avec amour, étaient retournées à leur état « toute – terre »… L’intention était là de toute manière.

Je pensais, en commençant ce texte, que Butembo, dont mon père me rabâchait parfois les oreilles, n’était qu’un court épisode ; maintenant, en relatant des anecdotes croisées de ces souvenirs en perles éparses, je me rends compte que ce poste a occupé un temps important dans les affectations professionnelles de mon père, sans doute autant que Béni.

J’attribue à ce poste d’autres réminiscences anecdotiques. Il est troublant que des souvenirs précis et détaillés, qui ont occupé mon esprit pendant quelques minutes, et que je me suis promis de reporter dans ce texte, sont biffés au moment où j’allumais mon lap top, et me laissent devant un blanc difficile à gérer. C’étaient de vraies images de cette époque du palmier, colorés, mobiles, comme des vidéos. Elles ont perturbé un moment l’activité qui me calait vraiment loin de mes moyens d’écriture, et en sus, je n’avais pas mon sempiternel carnet en poche, où je jetais tout ce qui me passe par la tête.

À mesure que l’âge avance, les souvenirs sont plus fournis, plus touffus aussi. La maturité semble aussi élargir l’espèce de chalut qui traîne derrière nous et dans lequel nous engrangeons, volontairement ou non, les visions et les actes sous forme de souvenirs, souvenirs, parce que le présent a bougé sur la ligne de temps et que visions et actes sont passés derrière le dos, pour prendre une image.

Ici, on appréhende vraiment le sens d’une ligne des temps, pourrait-on l’appeler axe ?, sur laquelle notre présent ratisse dans le seul sens de l’accroissement des valeurs des dates. Et qu’est-ce que le présent, sinon une espèce de surface, ou de voile, qui absorbe tout ce qui est devant lui, rend réel ce qui se passe au court moment où il lui laisse franchir son épaisseur et rend au passé tout, actes, pensées, images, qui n’est plus au-devant, cependant la réalité se peuple aussi des réalisations issues de ce présent, et par là fondent dans le sensible ce qui est du souvenir. Le présent ne dure qu’une fraction de seconde : la durée d’un cycle neurologique, cent millisecondes ? On retrouve ces objets et on les cultive, bien après l’acte de leur réalisation. L’explication s’embrouille, et elle est encore du ressort de la philosophie et de la poésie : c’est le sujet essentiel de Marcel Hennart.

Et qu’est-ce que le passé, sinon le grenier de la matérialisation des actes posés, des images construites et des paroles envolées, mais parfois douloureusement incrustées ? Du passé, il restait les monuments, les objets, les papiers, maintenant, il reste aussi des enregistrements de sons et d’images perpétuant l’aspect, et les gestes et leur évolution au cours d’un espace de vie, d’un être, ou la construction d’un objet existant ou disparu, sauf dans la mémoire.

Pourrait-on dire que seul le passé a une réalité, le présent ni le futur, point ? Sous cet aspect des traces, certes. Même tracer un trait projette déjà dans le passé les parties les plus infimes qui sortent du crayon… La tentation est grande de ne considérer que le passé pour établir la gestion des relations d’une société, puisque les seules réalités intangibles sont celles qui appartiennent au passé aussitôt qu’elles sont assemblées, construites, constituées, établies.

L’image qui me revient à cet instant est celle d’un soirée, nous formions un groupes d’enfants d’âges divers, à l’extérieur, de beaucoup plus grands, au point que j’étais un des petits. Il faisait une nuit violette, sombre au point qu’on ne distinguait que des silhouettes sombres et très peu les visages ; mais est-ce vraiment dans les préoccupations des garçonnets de scruter les visages ? On jouait, on courait, on footait, bref, tout ce qu’alors, des enfants échappant à la surveillance rapprochée des parents retenus à un cocktail, faisaient en croyant jouir de la liberté totale. À un beau moment, très tard dans la nuit, au sens de l’enfant de quatre ou cinq ans, les parents ont reparu et leur autorité parentale avec : il fallait perdre cette liberté et les copains d’un soir ; je ne me souviens plus les avoir rencontrés dans la suite : est-ce vrai ou un effet du biffage de l’amnésie infantile ?

Je ne peux dire quel fut le nom de la ville où nous venions ainsi d’emménager. Nous habitions dans une maison « villa quatre façades » avec jardinet de façade, le long d’une route sans arbre, y avait-il le fossé de drainage interrompu de pontets pour l’accès aux parcelles, comme je l’ai observé dans d’autres lieux plus tard ? Je ne sais. Je sais toutefois que la chaussée était poussiéreuse, au point qu’en saison sèche à l’époque, un camion-citerne arrosoir humidifiait périodiquement les bandes de roulement, suivi d’un rouleau compresseur pour tasser et la terre, et la boue et l’eau. Nous suivions des yeux le cortège et parfois il nous arrivait de tester la fraîcheur de l’humidité éphémère ou la solidité de la surface fraîchement traitée.

Dans cette maison, dont je ne retiens, dans mon imaginaire finalement que l’impression de lumière intense, d’éclairement tout à fait comme dans « 2001 Odyssée de l’espace », il y avait, curiosité de premier plan, un téléphone. La pièce était d’un modèle des premiers âges de la téléphonie, elle nécessitait l’appel du central qui activait le numéro demandé. Par moments, mes parents devaient l’utiliser, mais je ne peux dire plus. Mon frère et moi toujours curieux et explorateurs brûlions d’envie de l’utiliser, et mon frérot certainement plus que moi, mais il est parvenu à faire que ce soit moi qui prenne le cornet une première fois, demandant de parler à Bon Papa. Puis, il prit son courage à deux mains, et réitéra la demande en prenant son temps : effaré, il me passe l’appareil, au bout duquel j’entendis une voix d’homme demandant le numéro et pourquoi. Maman intervint dans la seconde, le visage contrarié, m’arracha le combiné et s’excusa, si je compris bien, auprès de l’opérateur en, expliquant qu’il s’agissait bien de petits enfants qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient, puis elle raccrocha et mon intima l’ordre de ne plus toucher à l’appareil. Un temps indéfini par après, papa réitéra l’impératif, en l’assortissant d’une menace facile à comprendre à l’âge que j’avais : le frérot l’a-t-il aussi compris pour lui ? Il semblait peu affecté par la remontrance. Pourquoi ? Réponse sans doute supra.

Ce souvenir un peu cuisant et aussi décevant, puisque nous souhaitions pouvoir entendre un Bon Papa mythique au bout du mystérieux fil, bouscule bien d’autres : était-ce à cette époque que furent tissés les premiers liens avec une famille amie pour recomposer loin de la famille métropolitaine, un cousinage à la mode bretonne qui se poursuivit encore jusque dans notre vie adulte ? Et ces jeux entre des bananiers, sur de l’herbe ? Avait-on encore Milou ? Le vélo à pneus ballons était-il déjà le compagnon de nos jeux ? Y a-t-on appris à rouler à vélo ? Quelques visites à des magasins bazar fourre-tout comme les films se plaisent à les décrire sont-elles déjà de ce séjour ?

Un jour, je me souviens bien, les garnements que nous étions se sont trouvés une fois de plus au pied d’une construction étrange, au cœur d’un massif de bananiers, à laquelle était accrochée une échelle de métal. Cela devait faire plusieurs fois que nous nous trouvions en situation et que nous jouions entre les troncs et les colonnes de ciment. Puis, n’y tenant plus sans doute, nous sommes montés au sommet de l’échelle, pour nous trouver face à face avec une vaste étendue d’eau si propre que nous étions pris d’un sentiment d’intangible, de respectable, de sacré, tel que nous avons contemplé la surface calme, sans tenter plus, encore moins de jeter un caillou dans l’eau. Nous sommes redescendus sans mot dire, et nos jeux de reprendre. Nous avons été bien inspirés : c’était le château d’eau de l’endroit, et si l’eau avait été contaminée par nos jeux, je n’ose imaginer ce qui serait advenu.

J’ai été initié très tôt aux travaux des menuisiers. Le sciage en long en pleine forêt, la fabrication des meubles, le formage des chevilles, leur mise en place, le placement du trait de scie, le travail des tenon mortaise. J’observe avec une attention qui tire de l’ouvrier sur son établi, un sourire large comme son outil, chaque phase du travail, je peux dire que j’ai eu là mon initiation au travail du bois. La dextérité magique du menuisier qui vient d’assembler à partir de pièces à une ou deux dimension, les dormants et les panneaux, une pièce à trois dimensions : un meuble : table, armoire, commode, chaise, et qui réalisait l’assemblage à l’aide de colle jaune et de chevilles de bois de diamètre adéquat.

Ici, on saisit la signification des relations futur-présent-passé avant, le projet relève du futur, pendant chaque geste pose un présent dont l’objet entre dans le passé en même temps que dans la réalité puis l’ensemble des objets partie entre dans un assemblage qui reproduit le mouvement sur la ligne du temps. L’objet matériel est devenu aussi objet du passé, et il témoignera dans le futur du présent qui l’assembla.

Mettons en situation : nous avons emménagé pour une étape longue dans un poste, sans doute durant la période paysannats de mon père, où l’esplanade était truffé de hangars en bois sombre, devant chacun officiait un menuisier ou un charpentier sur un établi, meuble mythique dont j’ai toujours voulu posséder un exemplaire : les contes de fée de l’imaginaire des enfants qui se projettent dans leur avenir.

Avec un fond d’herbe verte, j’observe le menuisier devant lequel je m’étais planté : il formait des chevilles, objets quasi-cylindriques obtenus par le fractionnement dans le sens du fil de planchettes, il les arrondissait sommairement au diamètre d’un trou creusé dans la planche que je vois sur le côté. Il aligne l’une près de l’autre ces chevilles enduites, puis, s’emparant de la planche aperçue, il l’assemblait avec d’autres tirées de derrière l’établi et qu’il maintenait en position pour introduire les petites colonnes, qu’il forçait légèrement : au bout de la suite de gestes, il y a eu une chaise, ce fut magique. Le congolais me regarda avec un sourire fier encore plus large. La magie se brisa sur l’arrivée du petit intrus qui ne pouvait se passer de ma présence, et fit tomber des planches religieusement protégées près du travail et puis, par l’appel de mes parents préoccupés de notre éloignement trop long.

Y a-t-il un lien avec cette autre vision ? Nous sommes en pleine forêt. Dans une clairière étroite, sur des écheveaux en X, il y a un tronc gigantesque, comme ceux que seule la forêt primaire vierge plus que centenaire peut en prêter, et sur ce tronc, un homme torse nu manipule une scie géante oblique à deux mains qui se prolonge à travers la blessure dans le tronc, vers le bas, une tranchée peu profonde où un second homme, sous les chutes de copeaux comme des chutes de pluie, suit le mouvement imprimé par le premier ouvrier, et avance à mesure que celui-ci recule et que l’ouverture s’allonge dans le tronc. Au bout de ce travail de peine, il y a deux demis troncs, suite à une nouvelle passe du même, il y a une planche énorme, orange, jaune, au sol la terre a disparu déjà sous le tapis de copeaux salis. Les deux hommes font une pause pour boire à une calebasse. Ils s’asseyent sur un tronc découpé, dont les planches sont rajustées sur des cales de séparation, se donnant un aspect immatériel, transparent, car à travers le tronc, je voyais la forêt et les autres ouvriers, et plus loin un camion. Nous sommes partis vers d’autres horizons.

À propos de forêt, il y a encore l’image d’une clairière où les rayons héliaques tombaient drus comme une averse tropicale, inondant de jaune le vert cru des arbres de l’orée, et au milieu du cercle de lumière, un ananas reflétait les rayons comme deux mains en extase.

Puis, je suis transporté, un soir, noir d’encre comme l’Afrique sait les rendre, chez le boy, Marsele, convié à un repas, alors, que me semble-t-il, les parents étaient retenus. Je vois les éclats du feu, je ressens le bien-être partagé, assis autour du feu de cuisine, puis ces éclairs de l’envie de rester passer la nuit avec la nièce, pressentant déjà sans doute, l’utilité de la différence sexuelle. Sous l’éclairage rasant des flammes oranges, la couverture, de moire multicolore au sol, offrait des bras bien accueillants. Mais, làs, la magie a été rompue : mes parents sont rentrés, et j’ai réintégré la vrais vie avec un vrai lit.

Étaient-ce sans doute ces images dont je déplorais la disparition ? Mais en cette nuit, où je savoure les dernières heures de mon insomnie, il me revient d’avoir oublié l’épisode essentiel dans la vie des deux garçons encore non scolarisés, qu’est un voyage vers Stanleyville, à l’occasion d’une exposition coloniale. est-ce l’opportunité de l’écriture, qui me font remémorer cette partie de ma d’enfant de colonial ? Je ne sais si le dévidement de la mémoire ressemble à celui d’un écheveau, parfois l’opérateur trouve des nœuds, dont il doit résoudre les repliements et les surjets, avant de pouvoir continuer. Sans doute, la résolution des nœuds a-t-elle aussi lieu dans les procédures du souvenir ? le fil de mémoire se déplie à la mesure des évocations, et il ne faut point tirer trop sur la tension pour éviter d’inutiles blocages. Tout le monde sait qu’une relaxation mentale apporte des solutions ou des évocations sur lesquelles l’esprit trop attisé butte en vain comme à un rempart inexpugnable.

Nous en venons à un autre moment, le seul où j’ai pu voir mon père avec un fusil, et un oiseau de grande taille tenu par les congolais. J’ai cru longtemps qu’il s’agissait, je ne sais pourquoi, d’un pélican. Dans l’imagerie sulpicienne de rigueur dans mon éducation précoce, je faisais le lien avec l’oiseau abattu par le paternel. J’ignore quel en était la cause, mais maman rappelle souvent qu’un boy était entré à la maison demandant quelque chose, qu’elle ne comprenait pas, il prend le fusil, sort, puis un coup de feu retentit : ma mère sort mi curieuse mi affolée, au milieu de la cour, un cobra gisait. Aventure, aventure.

Il est étonnant de découvrir dans les souvenirs certains processus de traitement des informations que nous avons consciemment ou non absorbés. Ce travail est inconscient, il classe, transfère, recherche et retrouve les données qui sont engrangées, parfois en notre faveur ; parfois elles nous sont contraires et en arrivent à causer une saute d’adrénaline, une révolte, un stress qui la nuit porte à l’insomnie ou le jour à un geste incontrôlé, et surgissent du rêve des événements à qui la réminiscence au forceps redonne une consistance impérieuse.

C’était la première fois que nous remontions vers la capitale de la Province Orientale, mais plus tard, ce sera pour embarquer vers Léopoldville sur le Général Olsen, paquebot fluvial phare de l’Otraco.

Les souvenirs sont plus précis, mais c’était avant la scolarité encore. Un beau jour partant de Béni ou Butembo, nous nous retrouvons dans la Chevrolet, pour une étape longue qui nous mène à la station d’Isiro, dans l’Ituri. Le trajet est pratiquement toujours en sous-bois, sur des routes droites parfois de plusieurs kilomètres, trouant les futaies primaires sur la largeur de deux voitures, une voie hémicylindrique entre deux profonds fossés de drainage, et de loin en loin des équipes de cantonniers armés de leur chupe.

Il faut vraiment l’esprit d’organisation de l’homme pour découper un territoire en régions. Nous passons ainsi tout à coup en Ituri. Il n’y a rien sur le sol qui permette de lire avant ici, nous n’étions pas dans l’Ituri, après ici, nous sommes en Ituri. L’Ituri est la continuation, je n’ose avancer « était », de la forêt primaire dans le lit secondaire ou tertiaire ou encore le fond des résaux de l’ère tertiaire, en fait je n’en sais encore rien. On continue donc de rouler dans la forêt, et dans une clairière ensoleillée, au lieu d’un village c’est la station avec son guest house et son parking en terre battue encombré d’automobiles.

Que dire de ce bâtiment sinon qu’il est dans ma tête l’archétype de ce type de lieu convivial ? en général, l’air y est frais, et par contraste avec l’extérieur, tout baigne dans une pénombre fraîche. Tout y est calme, douceur et volupté. La salle principale pour nous est le salon, avec ses fauteuils club en cuir ou en raphia, ses tables en bois local tourné, son bar mystérieux enfoui au plus profond de la pénombre, ses alcôves ou absides, toutes protégées par des arcs en plein cintre rehaussés de briques rouges qui détonnent sur le mur chaulé parsemé de massacres et de trophées, où s’intercalent des photos noir et blanc encadrées.

Au milieu d’un mur plus large, il y a le sempiternel phonographe à pavillon et au-dessus du bar, en face, au milieu de l’étagère entre les bouteilles, trône la radio, dont les sons sont répercutés par des haut-parleurs, mais ici tout est muet.

Par une des arcades, une échappée donne sur le restaurant, rempli de tables nappées de lin ou de coton blanc, recouvertes d’assiettes et de verreries convenablement rangés, et plus loin le regard s’égare sur des plages vertes.

Dans les guest-houses, les logements sont séparés en pavillons individuels ou accolés, au contraire des hôtels : nous affectionnons ces maisons en réduction, on est gamins ou non.

Maintenant, cette construction imagée ne serait-ce-t-elle qu’une projection de nombreuses imageries engrangées au cours des voyages et des séances de cinéma? Je ne peux en tous cas assurer que c’était, ou est-ce encore ? La description du guest-house d’Isiro.

Par contre, je me souviens y avoir vu là une femelle okapi, elle était pleine au moment de cette première visite : ce sont des choses qui frappent les enfants, par une espèce de contagion ou de sympathie instinctive ou du partage du destin sans doute. La bête placide mâchonnait simplement entravée, et elle nous regardait avec la même curiosité dont elle était l’objet. C’est une espèce de grande antilope, au pelage roux zébré sur les fesses, avec une grande queue en balai et des cornes et des oreilles de girafe. Elle se tenait sur ses jambes, au pied d’un tronc d’arbre clair enserré d’un figuier étrangleur, ou de lianes. Des plages de lumière solaire et d’ombre mobile jouaient entre elles et avec le pelage de l’animal.

Plus loin, au milieu d’autres, un enclos fermé presque comme un coffre-fort était la cellule d’un lion agressif qui nous amusait beaucoup, et nous effrayait de loin. La bête était belle et elle ne parvenait pas à résoudre l’équation de son évasion. Il y avait de quoi : la surface qui lui avait été concédée était un cercle d’environ quinze mètres de diamètre, à ce que j’ai pu évaluer en comparant plus tard avec d’autres espaces analogues, entouré d’une triple ceinture de pieux de plus de cinq mètres, distants les uns des autres de moins de cinquante centimètres et munis d’un grillage sur toute la hauteur. Un sas d’accès permettait de le nourrir et un portail fiché en terre devait sans doute permettre de l’exfiltrer. L’impression qui m’en reste est que le dispositif de sécurité était très élaboré.

Les autres enclos étaient les tristes logements de singes divers, de petites antilopes de forêt, je me souviens maintenant, un enclos couvert pour une famille de chimpanzés nains, c’est la première fois que j’entendais ce vocable. Les pauvres être au poil noir étaient agglutinés l’un à l’autre, sans doute peu rassurées. À cet âge et avec la mentalité de l’époque, bien reproduite dans le film sur Diane Fossey, « Gorilles dans la Brume », nous ne faisions guère attention aux réactions de ces êtres pourtant trop proches de nous. Aujourd’hui, je me pose la question de notre réaction, nous êtres dits humains, si on nous plaçait dans une situation similaire. En réalité, on ne connaît que trop la réponse depuis la seconde guerre mondiale et les évolutions de certaines techniques au cours des conflits mineurs qui ont émaillé le demi-siècle écoulé depuis.

Au milieu de la forêt proche, il y a l’école des éléphants, où à la manière des Anglais en Inde, reprenant la tradition des Maharadjas. Au soir de l’arrivée, nous assistons au bain des pachydermes, obéissant à leurs cornacs, dans une rivière affluente ; le spectacle des bêtes intelligentes plongées dans l’eau verte sur le fond de l’orée de la forêt, s’aspergeant d’eau, puis sortant de l’eau l’épiderme assombri par l’humidité. C’était magique de les voir entrer presque blancs dans l’eau et en sortir presque noirs. Ils se sont lavés avec l’aide de leurs conducteurs. Puis, ils sont remontés sur la berge pour regagner leur aire de repos, tout comme nous regagnons les chambres.

Je ne me souviens pas comment nous logions : cela vient-il de l’amnésie infantile, j’ignore, nous sommes passé plusieurs fois à la station et je ne parviens toujours pas à me remémorer la configuration exacte des espaces hôteliers, ni nos chambres. Peut-être un recoin d’étagère encastrée, près du plafond, dans la pénombre, si l’image qui me vient à l’esprit se rapporte à ces lieux.

Dans une espèce de musée des animaux, à la mode du XIX° siècle, rempli de massacres et de trophées, mais aussi de pièces naturalisées. Au-dessus d’un porche, on nous a présenté des défenses d’éléphants réputées comme parmi le plus grandes, si j’ai bien retenu le chiffre, elles mesuraient chacun près de deux mètres vingt. Que sont-elles devenues ?

Il y avait aussi les pygmées, lors de ce premier séjour, nous n’en avions en fait seulement entendu parler sous la promesse de les approcher lors d’un nouveau séjour. Puis, nous sommes partis vers Stanleyville. Ce fut notre seul séjour dans la capitale orientale. Par après, nous n’aurions qu’à atteindre l’embarquement pour le paquebot fluvial à destination de la capitale coloniale.

 

Ce tronçon du voyage est accolé à un souvenir terrifiant. Peu avant d’arriver à la dernière ou l’avant-dernière étape, la Chevrolet dut affronter un orage africain comme seule l’Afrique sait vous en offrir : pluies diluviennes interminables, visibilité nulle, éclairs de tonnerre de fin de monde, noirceur de laboratoire photographique. La réfraction-réflexion de la lumière des phares sur les rideaux successifs des abattées limitait encore la vue à quelques mètres devant le nez du capot massif.

Papa conduisait, forçant sans doute quelque peu sur l’horaire pour avancer sur l’itinéraire. Il n’était guère habituel, dans son chef de conduire la nuit, et encore moins par un temps pareil. Sans doute était-ce aussi par un effet de circonstances, que la lourde américaine roulait au milieu des averses et des retombées des flaques d’eau boueuse, qui dans notre esprit étaient toujours rouge. La route était alors rendue encore plus monotone, et la tension dans le véhicule, palpable même pour les enfants que nous étions.

Tout à coup, au loin, entre les colonnes obliques et les éclaboussures des pluies sur le pare-brise semblait se balancer une lueur hésitante. Quelques secondes après, un barrage de cantonniers agitant une lampe-tempête nous arrête, tenant, par la fenêtre ouverte un court conciliabule avec le conducteur. Puis, la Chevrolet se remet en marche, lentement, guidée par le même follet qui danse de gauche à droite.

- La route a été emportée, il fait passer sur des planches.

 

Papa ne s’émeut aucunement, et tranquille, confiant dans les indications du lumignon, laisse la voiture progresser en ligne droite. En une minute, l’obstacle est franchi, je pense que, comme le veut la coutume, mon père ait distribué un petit matabich et le trajet reprend, sans autre souci, jusqu’à l’étape, un hôtel de brousse tout à fait standard. Toute la famille y passera la nuit, éreintée par la longueur de la journée autant que par la tension de l’orage. dans mon souvenir, nous avons repris la route, le lendemain par un temps maussade, mais sans les avrillées de la veille.

Ce n’est que quelques années plus tard, lorsque mon père évoqua lors d’une veillée avec nos cousins à la mode de Bretagne, les circonstances de ce voyage, que j’appris un détail : le passage difficile avait eu lieu sur deux troncs à peine équarris, au-dessus d’un gouffre de quinze mètres. Le lendemain, avant de repartir sur l’étape suivante, Papa avait été revoir le tronçon de route emportée pour s’en retirer une peur rétrospective jamais oubliée.

Ce séjour était motivé par ce que j’ai retenu sous le sigle d’exposition coloniale. Tout d’abord, nous trouvons un logement provisoire dans un building presque terminé, le long d’une avenue encore en construction. Tout y était provisoire, nous logions dans un appartement au deuxième étage, équipé mais pas fini. L’appartement donnait sur une terrasse qui attendait son parement et depuis elle, on avait vue ouverte sur un cercle équestre. Peut-être, les anciens de la ville reconnaîtront-ils les lieux, mais à cet âge je ne me souciait peu de connaître les références, les noms, les cadres.

Pendant la journée, nous jouions avec les jouets emportés : il y avait assez de place dans les chambres vides et les couloirs déserts pour exciter l’imagination d’un garçonnet au faîte de son expertise. En dehors des jeux, maman nous emmenait nous promener avec la petite sœur dans son landau, lorsque le soleil a perdu de son intensité ; il faut rappeler que la ville est proche de l’Equateur, le climat n’est plus tropical mais équatorial. Les consignes d’hygiène en vigueur sont strictes : tout le monde à l’ombre aux heures les plus chaudes.

Lorsque nous nous promenions, il faut passer entre les gravats et les terrassements : tout nous amusait, maman avait fort à faire avec la poussette, nous l’aidions parfois de nos forces de gamins pour rouler l’engin récalcitrant au milieu des gravats, elle préférait parfois prendre sa fillette dans les bras. La promenade était souvent raccourcie par les brèves chutes de pluie à la lisière de la nuit. Le mérite de ces intempéries était de rafraîchir l’air pour la soirée. Nous, nous sommes mis au lit, avec ordre de dormir.

Ce qui fait, qu’à mon grand dam, notre présence à l’exposition a été rare ; nous passions notre temps dans l’appartement inachevé, entre deux promenades, sensées être indispensables à la santé de la bébée petite sœur.

Ces promenades nous menaient immanquablement vers le centre ville, et la cathédrale, où nous assistions le dimanche matin à l’indispensable messe, et le port, avec le spectacle du marché. Mais, peureuse, elle ne prolongeait jamais la sortie de longtemps, entre fin de la sieste et l’heure du goûter, qui sonnait tout aussi immanquablement celle du retour dans l’immeuble en construction.

Certains jours, maman nous emmenait sur le site de l’exposition, pour suivre l’avancement des préparations. C’est là que je vis un panneau peint à l’aide de rouleau, nouvelle technique pour un petit qui avait appris que pour peindre seul existait le pinceau, et que même les doigts, c’était mauvais. Je restais scotché devant le spectacle du panneau se laissant recouvrir d’une peinture vert foncé, sans qu’il y ait de ligne, res mirabilis. Puis je vis la plaque insérée dans un stand et se recouvrir d’affiches.

Puis, nous visitions l’exposition presque chaque jour. J’étais devenu assez grand que pour emmagasiner de nombreuses images. Les stands vantaient leurs production et leurs avantages, échantillons et démonstrations à l’appui. un grand stand avait reproduit un paysage de forêt primaire avec cascade d’eau sur fond de ciel peint bleu azur. Je garde l’image de sacs de sisal grands comme moi gorgés de graines, de farine, de coton, de kapok, des étals de fruits, de régimes de noix de palme, de régimes de bananiers, des pots de terre présentant des bananiers, des palmiers nains, des hibiscus, des bougainvilliées, des lantanas, des ananas, des paye-payers, des fougères de diverses grandeurs, et de nombreuses autres plantes dont je n’avais aucunement connaissance. Il y avait aussi des cages et des stabules pour les animaux de ferme, une espèce de zoo pour quelques animaux sauvages surtout des singes, objets de curiosité, et d’animosité, encore à l’époque, jusqu’à ce que Diane Fossey et Jane Gooddall, plus de vingt ans plus tard en appellent à un meilleur respect.

C’était pour le garçon encore haut comme trois pommes, un spectacle continu et inépuisable. Au sol, il y avait un chemin en tapis qui zigzaguait dans les corridors cimentés entre les stands, et je sautais pieds d’un côté à l’autre du sentier de tapisserie. Au plafond, rejoignant le ciel, l’éclairage ajoutait à la féerie de l’endroit, orientant des cônes lumineux vers tel ou tel partie du stand dont on voulait souligner l’avantage.

La grande peur de Maman était de nous perdre de vue dans la foule, elle nous croyait incapables de trouver le stand où mon père collaborait, présentant les produits du paysannat qu’il dirigeait. Pourtant bien des fois, je l’avais guidée vers l’emplacement, et quelque soit le point où nous nous trouvions, je la guidais à nouveau vers le stand du Kivu.

C’est là aussi que j’ai vu pour la première fois, sans savoir ce qu’il était en réalité, les extraordinaires armoiries de la province du Kivu, dont je garde encore l’écusson qui ornait mon épaule de louveteau. Les trois volcans géants en éruption s’y mirent dans le lac. D’argent aux motifs de sinople et de gueules.

Une soirée, proche de la fin, nous avons été conviés à un spectacle comique, où les facéties d’un acteur congolais nous avaient transportés de rire : jamais, plus tard, pour des raisons de rigidité morale, nous n’avions été à d’autres présentations que celles des écoles ou des troupes de louveteau.

Un bâtiment inachevé est une ressource infinie pour des enfants aventureux. En particulier, nous avions fait un jeu de passer à travers toutes les fenêtres sans vitre des portes : c’était un parcours du combattant, personne ne le connaissait, jusqu’au jour où il a fallu intervenir pour sauver un bébé. Alors, avec l’indulgence accordée au sauveteur, est tombé l’ordre de ne plus passer à travers les portes fermées et le resserrement de la surveillance des garnements en puissance que les parents découvraient.

Que c’était-il passé ? Un beau matin, des cris retentissent dans les couloirs, un bébé des cohabitants, dont je n’avais que par hasard croisé une fois ou l’autre les parents dans les couloirs : mes parents tenaient-ils toujours une certaine distance ou bien était le fait de l’enfant qui n’est préoccupé que de son propre cheminement, ou plus simplement, celui de mon manque de maturité, de discernement, aurait dit mon paternel ? toujours est-il que je fus confronté à des gens inconnus qui demandaient de sauver leur fillette enfermée dans une pièce dont la porte était inviolable, la clé était indisponible.

N'écoutant que mon bon cœur, première fois de ce qui me joua de sales tours d’innombrables fois dans la suite, je me proposai de sauver la gamine en trahissant ma compétence nouvelle acquise à l’insu de mes parents. Aussitôt dit, aussitôt fait, tout fait. Je ne suis plus jamais repassé par les ouvertures dans les battants de portes fermées, dès la minute d’après.

Un jour, il y eut une excursion aux Stanley Falls. Ces rapides impressionnants du fleuve Congo sont le site de pêche spectaculaire d’une tribu : les pêcheurs Wagénias. Ils ont établi « de tout temps » d’extraordinaires structures de poteaux, d’échalas et de pilotis en travers des Stanley Falls, en prenant appui sur les rochers et s’insérant dans l’œil des turbulences, où il n’y a aucun courant. Par contre, ils installent leurs nasses de pêche en pleines lignes d’écoulement, pour piéger les poissons qui tentent, à la manière des saumons au Canada, de franchir la suite d’obstacles naturelle.

L’efficacité du procédé de pêche est inverse au caractère primitif de la construction, du type woodcraft dans le plus pur style scoutisme. Outre le spectacle en lui-même des fragiles assemblages qui défient la puissance des eaux furieuses, il y a celui des pêcheurs eux-mêmes juchés sur les traverses à toute hauteur du niveau de l’eau, parfois plongeant pour assurer, ou dévisser, une nasse, ou encore tirer un panier rempli de poissons. Ceux-ci sont en général de grande taille et se tordent dans toutes les contorsions possibles pour tenter de s’enfuir. Làs, la nasse gigotante est retirée avec rapidité et sûreté et rapportée de structure en structure, vers la rive, pour être aussitôt traités et emportés vers les marchés. Pareille activité est en elle-même un incontestable atout touristique, parmi les innombrables attraits de ce pays de cocagne.

Toujours flanqué de ce frérot qui devenait aussi de plus en plus adroit, et complice à sa manière, j’observais de loin les reprises dans le manège voisin du building. D’abord, ce fut depuis la fenêtre de la chambre, à distance du vide par une terrasse inachevée, puis en échappant parfois à la surveillance maternelle étroite, ou sous son œil inquiet, depuis la rampe de la terrasse en question.

Ceci me donna l’idée qu’il serait possible d’observer les chevaux de plus près. Autre motif de curiosité, nous avions exploré tout ce qui était inconnu dans le bâtiment inachevé, sauf le jardin toujours inviolé. Ce fut fait une après-midi, que nous avions mis à profit pour gagner le fond du jardin, et en particulier une cabane repérée depuis la terrasse. On voit la progression de l’action : si nous n’avions pas eu accès à la terrasse, elle nous serait restée inconnue. Depuis elle, nous bénéficions d’un observatoire privilégié, invisibles depuis le cercle équestre.

Ce que nous n’avions pas prévu, était que la cabane était partie de ce cercle équestre qui était l’objet focal de notre curiosité. Nous sommes tombés nez à nez avec un squelette de cheval à peine tiré de son emballage de planches brutes, de paillis et de papier kraft, car déjà je savais ce qu’était le papier kraft. Nous avons eu tout le loisir d’examiner et de toucher l’animal, de nous étonner de pouvoir traverser le corps de notre regard : il n’était plus question de voir les chevaux vivants tourner à quelques mètres de nous, nous en avions un sous la main, même à l’état de squelette. Nous avons fait connaissance des os, de leur charpentage, de leur organisation et ce mystère que des objets inanimés mis ensemble et recouverts que viande et de cuir pouvaient donner un être vivant le cheval.

Par ailleurs, le volume de la caisse et les planches menaçant de leurs clous nous barrait l’accès aux barrières derrière lesquelles on entendait les reprises des chevaux. La paroi de la cabane nous occultait totalement le spectacle du manège, pour lequel nous l’avions investie.

Nous n’avons pas eu trop le loisir de plonger dans des réflexions philosophiques, la voix lointaine de maman retentit derrière nous : elle nous avait repéré et nous intima l’ordre de rentrer immédiatement : que faire, à quatre, même pas cinq ans devant l’autorité maternelle ? je vois encore sa silhouette claire se détacher sur le béton sombre de l’immeuble inachevé, et son geste impératif de toute la longueur de son bras. Abandonnant à regret le mannequin décharné à son propre sort, nous sommes rentrés à travers les talus de terrassement, dans le building, sans doute pour quelque goûter, rite maternel inamovible.

Peu après, me semble-t-il, nous rentrons par la route inverse vers le poste de mon père, Béni ou Butembo. C’est au cours de ce transfert que, pour éviter dans un virage, un véhicule venant d’en face avec une vitesse excessive, la Chevrolet de mon père versa dans un fossé tout frais, à quelques mètres d’un talus de plusieurs dizaines de mètres, devant un paysage grandiose teinté de violet, comme parfois l’Afrique sait en peindre la tragédie.

Personne ne sait encore qui est l’européen imprudent, qui en plus n’a pas jugé porter secours à la famille qu’il a portée vers la mort, s’il n’y avait eu la configuration du fossé profond. Quelques dizaines de minutes plus tard, un adjoint de mon père arrive, surpris de trouver son supérieur en si fâcheuse posture. Nous étions tous sortis, y compris Maman et la bébée, au soleil, sur le tarmac de grenaille pourpre de gravier, au-dessus de la voiture, immobilisée presque sur le flanc dans le fossé profond. Elle veillait à ce que les effrontés gamins restassent sur cette lèvre du caniveau, et non point se porter à l’exploration sur l’autre bord, trop tentante et dangereuse face à un paysage digne de « Out of Africa ».

Nous avions à notre disposition quelques bouteilles d’eau. Mon père s’était concerté avec cet adjoint qui repart pour trouver du secours. Un temps indéfini plus tard, un camion apparaît, déjà chargé comme actuellement de matériel et de voyageurs plus ou moins clandestins. Le chauffeur congolais s’arrête, dialogue avec mon père en swahili, puis ordonne à tous ses passagers de descendre pour sortir la lourde américaine de sa triste position. À nos yeux émerveillés, nous avons vu cette voiture mythique sortie du fossé et se retrouver sur ses quatre roues sur les bandes de roulement, et le convoi gratifié d’un large matabich, nous quittant avec des rires et des cris de joie.

C’est sans doute ici, que j’expérimentai la première fois, le genre d’attitude incompréhensible de non-coopération d’un européen dans une région où lui-même immanquablement devra faire appel à la solidarité de ses compatriotes : mais dans un cynisme de mauvais aloi, il avait sans doute décidé qu’il n’en avait cure. Plus tard, même lorsque les conditions de la coopération technique accentuaient les conditions d’une solidarité indispensable, certains ont toujours affiché un « moi d’abord » qui, je dois dire, choqua aussi jusqu’aux autochtones.

Par contre, cette attitude est si fréquente en Europe qu’elle en est un mode de vie. Peu après, sur ce même trajet, il fallut renflouer le réservoir d’essence avec les deux jerry-cans toujours présents dans le coffre. C’est là, que nous avons fait preuve de notre apprentissage dans l’amorçage du siphon de l’essence, appris auprès des mécaniciens congolais, à l’insu de nos parents. Mon père était désemparés par la perte d’un entonnoir, qu’il pensait devoir retrouver avec les deux réserves auxiliaires. Plus tard, nous étions autorisés à répéter cet exercice, qui répugnait aux conceptions hygiéniques paternelles.

Nous sommes rentrés dans nos pénates, mais dans mon cas de garçon approchant de l’âge de raison, ou dit tel, ce retour a marqué le compte à rebours devant aboutir à ma scolarisation, et partant l’affectation de mon père à des chefs-lieux de district ou des capitales locales, où se trouvaient des centres scolaires. C’est ainsi que se termine une phase de ma vie, enchantée par le rêve de l’enfant, mais fondatrice de sa personnalité.

Le retour, c’est le Maniema, Kindu, une nouvelle résidence, une nouvelle vie. Nous sommes repassés à Isiro, la maman okapi avait un petit. Les pygmées, ce sera pour le prochain voyage. Tout s’est fait rapidement.

J’ignore ce qui s’est passé juqu’à ce que je me retrouve à Kindu, jouant dans le jardin, face au fleuve, le Congo ou la Lomami. Il y avait le vélo, qui prenait à ce moment une importance qui, je ne sais ou ne me souviens plus pourquoi, n’était guère la sienne auparavant. La maison était une maison en briques avec barza enveloppante, telle que je la connaissais depuis Mutwanga. Elle était fraîche et sombre. Au milieu de l’espace herbeux, il y avait un parterre avec un bouquet de sisal, centre des circuits courts, en alternance avec les circuits longs, autour de la maison, peu appréciés du petit frère qui les trouvait trop longs : j’étais sommé de me limiter à ce qu’il pouvait faire : un aîné doit toujours montrer l’exemple, et les plus petits ont toujours raison.

Ici, les souvenirs avec l’école se bousculent, aussi, je vais les repousser aussi loin que possible, tant pour me clarifier les idées que pour tenter de confier à cette page d’autres souvenirs avant que d’évoquer ce changement majeur dans la vie d’un enfant. En plus, il y a durant cette époque un déménagement vers une partie de la ville nouvellement construite, d’abord en bordure de forêt, puis cette bordure s’est progressivement ornée d’habitations.

Revenons au bord du fleuve. J’ai comme souvenir un ciel bas et gris, les tentatives d’apprentissage à la conduite de ma mère, le marché du rivage, le club nautique avec un cocktail et ma première rencontre avec le caviar et les bateaux à moteur, d’interminables parties de tennis au club de tennis tout proche, des jeux déjantés avec un accident de mon père, du shopping au centre commercial en surplomb de notre résidence, des rencontres avec des enfants de notre âge.

Et puis ces odeurs du marché où, malgré les objurgations des parents, nous aimions nous promener et observer les étals, les tractations, les mamas et les portefaix, avant que le boy dûment mandaté nous retrouve et nous ramènent ; et aussi les silhouettes longues et fantomatiques des islamisés, nom entendu et vite attribué à ces étonnants personnages. Il y avait le poisson séché, les morceaux de viande de chasse, l’huile de palme et les régimes, les cannes à sucre, croquées au détour d’un cadeau offert à la mama, les bijoux et les parures de perles cylindriques multicolores, les bouteilles de pétrole bleu ou d’huile de palme rouge, les sacs de manioc et de riz, les tas en pyramide sur des feuilles de bananier : riz, manioc en farine, morceaux de viande, kalangas ou cacahouètes, les bottes de feuilles de saka-saka, l’épinard de feuilles de manioc, le sel en tas ou en bloc, le savon en cube de Marseille, les bananes, les ananas, et aussi les poulets entravés et couchés, ou encagés dans des cages manufacturées de lattis de bambou ou de stipe de palmier, des outils comme des houes, des machettes, du bois en fagot, du charbon de bois ; et aussi les bouteilles d’un gallon à œillet ou d’un demi gallon, qui accompagneront désormais toute la cuisine familiale ; tout s’échangeait, se négociait, changeait de mains, s’apportait ou s’emmenait, apparaissait ou disparaissait sous nos yeux curieux.

L’aire du marché était bordée par deux palmiers étiques du côté du fleuve toujours imperturbable et toujours brun uni, où flottaient des pirogues en un ballet continu venant d’amont, d’aval, d’en face ou dans la direction opposée, parfois le bas partant de l’autre côté, j’imagine, traverse le vaste bras de fleuve, portant camion et passagers bigarrés d’une rive à l’autre.

Malgré notre insouciance, nous connaissions bien le danger de la rive, sous ses dehors calmes, et la présence des crocodiles, que parfois nous observions depuis derrière le muret du jardin, longs troncs oblongs et paresseux, puis nous recherchions leurs traces, ne fois le danger disparu, au pied de palmiers aux racines dénudées par l’érosion hydrique. Une habitude prise à l’époque, était la partie de tennis, au club de l’autre côté de l’esplanade en terre battue devant le club nautique. Papa y jouait volontiers, et souvent, les parties étaient interrompues par la brusque chute de la nuit, même si par jeu, les joueurs tentaient de poursuivre par une lumière grise : alors l’effort principal était de repérer la balle, si affectée par le changement de luminosité, qu’elle prenait la couleur de l’air. Puis chacun regagnait ses occupations.

Un jour, la partie que jouait mon père fut interrompue sur un cri de mon père, se tenant le côté où il avait été opéré. Il ne rejoua plus ce jour-là, ni sans doute plus jamais. Au retour pour le congé en Métropole, il eut une éventration nécessitant son hospitalisation d’urgence à Nivelles, où travaillait son père comme kinésithérapeute avec le Docteur Stouffs, ancien collègue de l’Hôpital de la Côte, à la première guerre. L’un des fils du Docteur a consacré sa vie aux polyos de la Région des grands Lacs, affrontant toutes les vicissitudes et les conflits armés, sans en rater un, depuis près de cinquante ans.

Maman allait souvent au centre commercial, au-dessus de notre parcelle, le long d’une rue encore en terre battue, où grouillait une foule bigarrée et dense d’hommes pressés, de femmes chargées et d’enfants turbulents. La rue était bordée de longs hangars en brique, mode ancienne, dotés d’une longue barza en surplomb de la rue. Pendant que Maman traitait un achat, nous contemplions le trafic en contrebas, et jouions d’un jeu improvisé et court avec les enfants tournant sur la terrasse couverte. Il me semble qu’il fallait monter une rue en forte pente, accompagnant la poussette de la petite sœur, jusqu’au premier carrefour et là immédiatement s’ouvrait, en face de l’espace ouvert pour le club de tennis, il y avait cette longue rue aride qui s’étendait à perte de vue, simplement, parce que je n’ai guère le souvenir d’avoir dépassé les deux ou trois premiers magasins.

 

Que dire de ceux-ci ? Ce sont des amoncellements de marchandises le disputant avec des victuailles, débordant le plafond et parfois étalés sur la terrasse, pour réduire le passage disponible, entre des portes à larges et hauts vantaux en bois ou tôle ondulée, ouvertes tout grand dans la journée. Le comptoir sombre et poli supportait des présentoirs en verre latté et des marchandises offertes, des flacons de bonbons multicolores, sphériques, tous deux, au mur au fond, des étagères pilaient sous le poids des présentations, allant du sac de farine, le rouleau de Wax, les boîtes de paires de chaussures, parfois ouvertes, de la lampe à pétrole jusqu’à la machette et la hache, les lampes Coleman dans leur boîte en carton et les manchons sous cellophane, les boîtes à conserves de tous types, lait, confiture, viande, légumes, fruits : il y en avait de trop pour les yeux d’un bout d’homme accumulant à vitesse grand V le maximum d’expérience et de sensations.

 

Dans l’ordre des souvenirs, je dois ici évoquer la tentative de maman pour apprendre à conduire dans la Land Rover mise à la disposition de mon père. Toute la famille était présente pour assister au grand jour : Làs, la tentative se termina dans le fossé, le véhicule, couleur foncée au toit blanc, gîtant de manière inquiétante, jusqu’à ce qu’on vînt la remettre sur la route. Alors, vint le jour d’un grand départ : nous savions que c’était autre chose que les déménagements vécus jusque maintenant : j’avais entendu que les parents parlaient de Léopoldville, la mythique capitale qui s’est dessinée dans l’esprit des garçons. Papa devait se rendre pour quelques mois au Gouvernement Général.

 

Tout le ménage placé sur des camions qui partent vers Stanleyville indépendamment, nous embarquons dans la Chevrolet fidèle et confortable pour reprendre la route vers le Nord, sur les mille kilomètres entre Kindu et la maison désuète aux colonnes de brique près du marché et du fleuve et l’embarcadère où nous attendrait le bateau. La seule évocation du nouveau moyen de transport émerveillait les enfants qui en parlaient sans cesse.

Au bout des routes, nous avons revu le Parc Albert, les escarpements de Kabasha, la station d’Isiro, sans les éléphants, mais avec le bébé okapi, les hôtels des étapes, tous semblables sous le soleil du soir ou du midi, puisque le rythme du voyage tenait compte des besoins de la bébée sœurette le passage de l’Equateur à une centaine de kilomètres au Sud de Stanleyville, le passage par les Stanley Falls, pour admirer les Wagénias au crépuscule, pour Papa prendre quelques plans de vues négligées plus tôt, puis l’arrivée au port de départ, où nous étions directement embarqués sur le Général Olsen, paquebot fluvial à aubes, qui deviendra, dix ans plus tard le palais mobile et officieux de feu le Maréchal Président, en pendage continuel entre la capitale et sa cité natale, Gbadolite.

Les camions sont déchargés devant nous, par les gigantesques grues portuaires. nous voyions du pont les caisses bien familières entrer dans les soutes, suivie de la grosse américaine, bien fixée sur sa palette spéciale : jamais la voiture m’a semblé si grande que quand elle fut enfournée à la suite des caisses dans les flancs ouverts du navire. Le spectacle est de ceux que les enfants ne se lassent de contempler, faisant office de nounou improvisée inattendue autant qu’efficace.

Puis, les vantaux des soutes sont refermés, les sirènes ont retentit, les passerelles sont tirées dans les flancs du navire et les amarres larguées : l’excitation du petit garçon grandit à voir l’eau remplir de plus en plus l’espace entre la coque et le quai en béton moussu.

Nous nous sommes retrouvés, grand luxe, dans deux cabines de vieux bois vernis, aux cuivrés blinqués, avec les fenêtres couvertes de volets à claire voie aux charnières et arrêts de laiton, les vitres assujetties par une cornière de cuivre épousant la forme de l’ouverture.

Il y avait des lits avec moustiquaire pour chacun des garçons, un cabinet de toilette de décor naval avec ses commodités surannées, le plateau à frein, les énormes robinets d’eau chaude et froide, et les premiers avertissements sur la potabilité douteuse de l’eau. Et surtout, le sentiment d’indépendance des parents confinés dans la cabine voisine, même si la porte mitoyenne est ouverte.

Pour compléter l’image de mes souvenirs, une table, une penderie, des fauteuils, tous dans ces bois vernis renforcés d’équerres de laiton étaient parsemés sur le pont en bois briqué calfaté de goudron noir égalisé. Sur ce pont, un tapis civilisait le décor, mais était-il de coco ou de tapisserie mécanique ? Je ne sais, la seule chose est qu’il ne s’agissait pas de moquette, décoration trop récente en Europe à l’époque.

Pour passer la porte vernie en lattes comme un volet, il fallait lever le pied et enjamber le seuil en hiloire. Tout le chambranle aux coins arrondis est gainé d’une latte de laiton, la tranche du vantail aussi, une latte de laiton parcourue de manière égale et en zig-zag de vis pareilles. Un fois, je me suis abîmé de contemplation devant la belle ouvrage.

Alors, nous nous trouvions face à un paysage presque océanique, sur le pont bordé d’une passerelle surmontée d’une main courante large et vernissée, sur laquelle s’appuyaient les passagers. À leurs pieds, la machine vivante glisse sur l’eau rythme de la gigantesque roue à aube poussante à l’arrière, avec un bruit de chutes et de rapides ininterrompu, l’eau défile avec parfois un paquet de jacinthes d’eau, ou un pirogue venant s’amarrer pour des tractations mystérieuses avec les passagers de l’entrepont ou des chaufferies. C’est une eau perpétuellement brune, moirée des lignes qui se laissent apparaître en ombre sous la lumière. Parfois, la navigation s’éloigne tant des rives qu’elles disparaissent, parfois, c’est comme un cabotage à portée de main des frondaisons de la forêt primaire, d’où s’envolent des oiseaux, où se réfugient des ombres farouches. La vue est limitée aux feuillages denses, couvrant toutes les gammes des verts jouant avec le bleu. Parfois une tache claire est une fleur, un régime de palmier ou un oiseau regardant passer le convoi.

À certain moment la forêt se déchire devant un paysage, que d’instinct on réfère à l’ère secondaire : un promontoire herbeux, ou pareil, si ce sont des mousses, des fougères arborescentes et des palmiers du voyageur, avec leurs long stipes retenant la pluie et formant à chaque fois une microbiocénose originale, des arbres à pain, offrant alors à l’affamé ses fruits roboratifs, tous ces arbres, qui sans l’être vraiment, détachent leur canopée dentelée ou dentue sur le bleu uniforme du ciel, ou sur un patchwork de ciel et de nuées immaculées.

Sur le fleuve, les crépuscules sont une attraction pareille à celles des îles ; la profusion des couleurs, les jeux de réflexion sur la table d’eau par endroits ridulée, ou des nuages entre les rayons héliaques, le virage des couleurs, où le blanc de la coque devient or, le bois vernis, du feu et le goudron, du bronze.

Le repas se prenait selon le cas, dans le restaurant, ou la terrasses, tous deux situés sur le pont supérieur, en-dessous de la timonerie, sinon que le premier est en retrait du second et réservé au repas du soir, et que le second est plutôt occupé pour les petit-déjeuners, en cas de beau temps. À midi, les deux espaces sont ouverts, suivant les passagers : ceux qui préfèrent des lunches allaient sur la terrasse, ceux qui préfèrent les bons repas intégraient le restaurant.

Le service était assuré par un personnel stylé, en uniforme amidonné, impeccable, serviable, et autant que je puisse l’apprécier, les victuailles étaient de premier ordre. Pour des enfants, c’étaient des fêtes à chaque repas. Il me souvient avoir découvert, dans le restaurant, ma première fontaine à eau glacée, et de m’ébaubir de ce luxe et profiter de ce qui fut longtemps pour moi une friandise : de l’eau glacée à température proche de la crème glacée.

Que faisions-nous sur le pont ? On jouait aux voitures, parfois avec un garçon d’une autre famille, mais je ne me souviens guère d’avoir été mélangé avec d’autres enfants, sauf exception : apparemment mes parents veillaient à nos relations avec jalousie. J’en ai eu la preuve lors d’amitiés avortées à la première visite de copains à la maison, durant mon adolescence, mais quand on est enfant, on ne prend pas toujours conscience des tenants de son entourage : la famille est le nid où on grandit, c’est la forteresse qui protège de l’inconnu, on y est toute confiance, tant qu’on n’y trouve pas la preuve du contraire. L’enfance est nidicole, l’adolescence est nidifuge. En plus, comme d’autres aspects que parfois ces lignes m’ont fait découvrir, je n’ai pas pris garde aux évolutions autour de moi : à quoi dois-je attribuer ce manque de discernement ?

En ces moments, revenons à notre voyage, où nous sommes seuls avec mon père. En dehors des jeux, je m’abîmais dans la contemplation du fleuve et des spectacles sur le fleuve. Car le spectacle est permanent. Il y a toujours des pirogues qui abordent le bateau en marche, il y a des étapes, où le déchargement et le chargement des marchandises, le débarquement et l’embarquement de voyageurs noirs ou blancs.

La plupart du temps, il n’y a pas de quai. L’accès au bord passe par des pont improvisés de planches cacochymes, de couleur gris brun indescriptible, souvent écornés, parfois fendues. Elles se relaient de la rive au bordé par appui sur des amoncellement de pierres plus ou moins bricolées, plus ou moins cimentées. Parfois, le passage est appuyé sur des pirogues monoxyles, à la manière des pontons militaires sur des canots. Alors, le passage prend une allure concave inimaginable dans l’esprit des gens rationnels tels qu’on se veut être en Europe.

Il est inutile d’insister sur le caractère brinquebalant du ponton ainsi constitué à la diable. Pour tous, l’approche du bordé relève de l’exercice d’équilibre, déjà sans charge. Que dire alors des dockers improvisés, portant sur la tête ou sur l’épaule, un faix proche de son propre poids de corps ? La marche sur ces planches qui ploient devient un grand art. en plus les porteurs et les passagers sont à plusieurs sur ces passerelles défiant les normes de sécurité se croisent sur elles. Il m’est arrivé d’observer avec effroi un portefaix chanceler sous un déséquilibre, retenir son fardeau prêt à plonger, réassurer celui-ci, puis l’aplomb de son corps, raffermir la position des jambes et les prises de ses pieds nus, et enfin poursuivre sur les planches humides. Sans aller jusque là, le sens de l’équilibre, et le flegme, de ces débardeurs m’apparaissait miraculeux.

Parfois seulement, si l’éloignement de la rive ou sa géométrie le permettait, la passerelle escamotable embarquée était utilisée, partant du second pont, mais malgré son déploiement, les instables planches étaient mises en place. Le spectacle du déborderment ou de l’embordement des gens et des marchandises suffit à occuper chacun pendant tout le temps du transbordement, puis pendant de longues heures entre les frères qui tentaient de reproduire les gestes des dockers.

Sur la rive, le spectacle était toujours étonnant. À chaque étape, le décor est différent. Il s’agit, dans le meilleur des cas d’un escale avec un port, mais il n’y a guère que deux ou trois villes ripariennes, comme Mbandaka. Ensuite, il y a des postes de brousse, contrairement aux villes, l’atterrissage n’est pas organisé comme un port, mais parfois un débarcadère. en fait, il y a de tout, depuis le débarcadère jusqu’à la passerelle improvisées en planches fendues, instables et glissantes.

Au-dessus, on peut s’attendre évidemment à une bourgade, ou à tout le moins un établissement, même un seul hangar. Certes, il y a des constructions de tôle ou même d’adobe, parfois il n’y a rien : un chemin conduit directement de l’esplanade ouverte par le piétinement et le parcage, au dessus d’une rive en pente douce et morcelée, entre deux murs forestiers qui avalent la foule accourue à l’arrivée du bateau.

L’escale peut durer une heure, parfois plus parfois moins. Parfois, il n’y a même pas d’accostage : des pirogues s’approchent, s’accolent et s’éloignent dans une noria dans laquelle s’échangent hommes, bêtes et marchandises, et parfois en plus une forme de commerce à la volée au ras de l’eau : les négociations n’en sont pas moins dures et colorées que dans les marchés sur terre.

Puis, lorsque le grand navire quitte son atterrage, tout le monde s’en retourne à ses activités habituelles.

À mesure que le paquebot fluvial s’approche de la capitale coloniale, le gigantesque fleuve s’élargit à perte de vue. Pourtant, la navigation reste à vue de la rive orientale, car le cours d’eau frontalier partage ses frontières entre les deux Congos sur tout son cours inférieur. Cependant à certains moments, on pourrait oublier la navigation fluviale pour se croire au milieu des eaux océaniques, si ce n’est l’absence de houle et la présence permanente des jacinthes d’eau, ce poison des rivières à la si jolie fleur blanche. Ces plantes introduites jadis forment de vastes prairies flottantes fréquentées par une faune variée sur et sous l’eau. ces prairies forment un barrage à l’écoulement de surface et surtout à la navigation, par là elles sont devenues les ennemies de l’homme. récemment on s’est aperçu qu’elles étaient de véritables usines d’épuration d’eau, mais à l’époque ce n’était pas à l’ordre du jour.

Ces prairies flottent à leur gré, plus qu’au gré des courants, emportant avec elles leur population, parfois leur caprice les accrochent à la rive pendant le temps qu’elles décident avant de rompre les amarres pour une nouvelle escale. Elles semblent rester immobiles malgré le flux, lorsque le bateau les dépasse à toute aube en chassant les oiseaux aquatiques dans un grand envol.

Un beau soir, dans le crépuscule aux ors en fusion, se profilent les toits de la grande métropole coloniale, au-dessus de laquelle tournaient par moments des avions en approche ou en éloigne. Et les minutes d’après, les toits se sont fondus dans la nuit, où au même endroit, des constellations se sont allumées par rafales. Les luminaires sont restés en ligne de mire toute la nuit, sous la pleine lune, enfin jusqu’au moment où le petit garçon a été mis au lit d’autorité avec le frérot, par les parents soucieux des consignes éducatives.

Au matin, c’est l’atterrissage au quai de l’OTRACO, aux bâtiments chaulés aux reliefs bleus et toits rouillés et aux grues grises au cou de cigogne, grouillant d’activité et de circulation. C’est aussi un spectacle pour les garçonnets, que l’atterrissement d’un bâtiment aussi important que le paquebot fluvial, entre les autres déjà au quai et les cargos et les péniches d’un modèle inconnu en Europe.

Aussitôt après, ce sont les opérations de débarquement, où j’ai vu apparaître tout à coup la Chevrolet rouge de poussière de rouille, puis les caisses familières au milieu du fret commun des bagages lourds des passagers et d’autres voitures. J’ignore exactement ce qui se passa ensuite. Il y a trop de souvenirs à Léo, et surtout lorsque je suis en troisième et quatrième primaire. Or, ma mémoire dicte ce premier séjour à la bordure de la première année de Kindu. Cette exigence produit des questions en quantité. Où la famille a-t-elle logé ? les images revenues d’un appartement dans un des immeubles, au septième étage, à front du Boulevard Albert I, devenu celui du 30 Juin, tout à fait légitimement sont accolées à celles de la classe de troisième, chez un Monsieur Bodson, à la dégaîne à la Saint Exupéry, en plus sédentaire et cette photo de classe sous un flamboyant, cet arbre aux curieuses fleurs en bec de casoar. C’est au retour du premier congé suivant la fin du premier terme de trois ans de l’Administrateur de Territoire que fut mon père, que j’entrai en troisième. Auparavant j’aurai passé la fin de ma deuxième préparatoire en partie à l’Athénée de Goma. Et justement, Goma et son écrin de volcans, c’est au retour du congé en métropole, l’autre séjour à Léopoldville, celui qui fut nécessité par la contamination de la bébée par la rage, c’est plus tard, au cours de vacances intervenues au milieu de ma première année primaire.

Alors, au risque de me tromper, il y eut ce séjour, dû à la lutte contre la terrible maladie, au cours duquel Maman et la fillette furent évacuées par avion sur la capitale : c’est alors sans doute lorsque le spectre mortel se fût éloigné que l’année scolaire à l’Athénée de Kindu fut achevée, et pourquoi la famille a effectué ce deuxième détour par Léo. Alors, nous avions voyagé, les deux garçons, seuls, entre hommes, avec papa.

Il ne me reste donc aucune image, sinon celles de la croisière fluviale en famille, vers ce que j’entends encore de la voix paternelle, « un stage à Léo ». curieusement, si le séjour est muet, la croisière de retour laisse des souvenirs, et surtout celle d’éprouver le statut de vétérans, face à des compagnons de jeu novices. Parmi ceux-là, voir défiler dans le sens inverse les paysages déjà vus, les escales et leurs particularités, tout qui semble à la fois familier et différent, le coucher de soleil à tribord et en poupe, au contraire de l’aller, à bâbord et proue, les prairies de jacinthes d’eau toujours placides et inattendues, les promontoires des courbes mourant dans le fleuve, au loin d’abord coupées au couteau, presque des épingles à cheveu, et au passage devenue des virages lents et progressifs. Et surtout, le voyage de nuit, à l’invitation du capitaine, l’écran radar du pont de timonerie, aux lignes de feu reproduisant la rive sur le disque de l’écran noir quadrillé d’or. Je vois encore l’ombre du capitaine, le visage rétroéclairé surplombant la carte mobile, pour des explications techniques sur cette nouvelle invention venue tout droit de la Dernière Guerre.

C’est aussi au cours de ce retour que les parents ont évoqué devant nous une mystérieuse guerre de Corée, commentant un journal parlé que j’entendais pour la première fois. On parle de guerre, la mythologie d’un petit garçon rêvant d’héroïsme se réveille tous sens dehors, et il absorbe des paroles et des noms, il en retient une partie et en résorbe bien plus tard encore moins. Je vois mes parents, à table au petit déjeuner autour d’une nappe immaculée couverte de pâtisseries et de pots de chocolat, d’Ovomaltine et de lait, la petite fille sur les genoux, entre trop petite pour marcher seule : mais n’est-ce pas à cette occasion qu’elle fît les premiers pas ? Serait-ce un faux souvenir, comme bien d’autres sans doute ou la légende familiale ? Toujours est-il que cet élément, joint aux autres, m’incite à séparer les souvenirs des deux voyages fluviaux consécutifs.

Les escales se suivent, enfin Stanleyville puis le retour routier sur Kindu, avec arrêt aux mêmes hôtels et aux mêmes pompes à essence, traversant les mêmes villages allongés dans une clairière artificielle, au milieu des courses et des cris d’enfants auxquels nous répondons de la main.

Alors, d’un coup, dans un grand soleil peignant en jaune tout l’entour, je me retrouve dans une pièce refermée, sur un banc, entouré d’autres enfants pour lesquels je ne manifeste pas grand égard, un dessin sur le banc, avec des chameaux et du violet, une lune et du brun : ma mère a gardé le dessin dans ses trésors ; sans doute le retrouverais-je un jour, comme un jour, des années après elle l’a exhibé une seconde, pour s’en émouvoir devant moi et des amies du moment. En même temps, s’impose un trajet dans un des bus américains inamovibles, qui n’ont pas changé d’aspect depuis près de trois quarts de siècle : la porte ouvrante à la manivelle, le gros moteur ronflant au ralenti, le pare-brise vertical sous la carrosserie en tôle ondulée : il en circule encore des milliers aux States, il en existe des rescapés aux quatre coins du monde. Le chauffeur est congolais, il est prévenant, chacun descend à l’arrêt qui lui est prescrit, parfois une maman attend. Tout le trajet se passe évidemment dans le tohu-bohu obligatoire de tous les transports enfants.

Vite viennent les choses sérieuses : lire, dans le livre d’où je garde dans les yeux et l’écriture entre deux lignes et l’image : « la pipe de papa » ; écrire, les séances fastidieuses de maîtrise de la main droite, papa interdisant l’utilisation de la main gauche, et rattrapant le soir les licences du jour, jusqu’à ce que la consigne ferme soit passée chez l’institutrice. Je garde l’image de la lutte sur la banc, pour cacher à mon inspectrice l’usage de mon bras gauche durant le processus de l’écriture, et son effort, sanctionné par une punition publique, de me faire changer de main : le père de famille a exigé que son fils écrive de la main droite, sa parole fait loi ! l’avis du gamin n’a aucune importance : il lui saura gré d’avoir appris à se servir de la droite, tandis que les gauchers sont mal intégrés dans la société ; voire ! cet avis suranné n’a en aucune manière attiré ma gratitude. Plus tard, le frérot gaucher luttera et gagnera, l’autorité paternelle aura admis de faire une concession, et encore plus tard, le petit frère, qui à ce moment est encore bien dans les limbes, et ignorant des événements, n’aura aucune peine à faire admettre qu’il est également gaucher et que cela n’est aucunement une tare. La petite sœur ? Mais elle est droitière, qualité ineffable aux yeux paternels. Ici, nous sommes déjà à la fin de l’histoire.

Revenons aux journées d’apprentissage scolaire. La vie prend son rythme de croisière : leçons, récitations sur l’estrade, près du bureau du professeur, dans le coin du podium, près de la porte d’entrée, en bois rouge, comme du sapin rouge vernis qu’on retrouve dans toutes les écoles belges à une époque donnée : l’Afrique n’aurait-elle pas apporté sa propre variante au conservatisme scolaire ? tout comme les bancs sombres, qui m’apparaissent maintenant construits en bois européen, alors qu’à l’époque, ce n’était guère un souci. Un banc en bois, qui actuellement, fait l’attendrissement de ceux qui n’ont connu que les bancs industriels en composite tube-triplex, un banc de gros bois, avec une profonde rainure pour la plume, et l’alésage pour recevoir l’encrier, auquel nous n’avions guère encore droit, mais dont nous voyions les éclaboussures et les coulées sombres incrustées dans les fibres, un gros banc sur lequel nous nous glissons latéralement, parce qu’il est solidaire de la table à plateau ouvrable ou à rangement.

Comme encore aujourd’hui, et pourquoi ce ne serait pas le cas ? les chansons, les comptines, les petites danses en rond, en battant les mains : tout cela est encore inchangé. Et aussi les récitations sur l’estrade face aux vingt paires d’yeux moqueurs ou curieux, qu’il faut affronter et vaincre, pour dire ce qu’on a appris de mémoire, poésie, catéchisme, conte : déjà, Maurice Carême… dans la Classe de mademoiselle De Gisves.

Je la retrouverai, cette institutrice, d’abord au cours de mon retour au Congo, elle travaillait à l’Ambassade de Belgique, où elle était la Mama de tous les coopérants techniques, puis au mariage de ma cousine à la mode de Bretagne, Myriam avec Michel, l’actuel Gouverneur de la Province de Liège. Puis après, j’ai appris son décès, ouvrant la voie à une irrépressible nostalgie.

Les cours s’enchaînent ; parfois une leçon de gymnastique, qui rappelle les récréations : les jeux sont éternels comme les diamants de l’enfance : « mouchoir », « pris », et bien d’autres… sans compter pour les garçons un simulacre de football, si tant ce jeu était permis dans les cours à cette époque.

L’image que je garde de cette école est une vaste esplanade herbeuse avec de larges plages terreuses, d’un brun que je ne me souviens pas d’avoir vu roux, comme la latérite universelle en Afrique. Y aurait-il de la latérite dans cet endroit ? Serait-ce une exception au milieu du bassin du Congo ? Autre détail, il ne me semblait pas y avoir la moindre habitation dans les alentours immédiats. Autre souvenir, sans doute faux, est que les bâtiments scolaires étaient dispersés sur le vaste terrain, et reliés entre eux par de longues allées de colonnades couvertes de tuiles.

Les souvenirs se mêlent ici, parce que l’école se confond avec une nouvelle résidence, moderne, sur une rue longue et droite, à front de forêt, en contrebas de la maison. À gauche, à plusieurs centaines de mètres, il y a un carrefour, dont je n’ai jamais exploré ni l’une ni l’autre branche, sinon que je crois qu’elle nous conduisait au centre commercial.

Juste avant, il y habitait l’amour d’enfance de mon frérot, mais je ne veux pas plus avant sur ce sujet, sauf qu’ils n’ont guère fait leur vie ensemble. Cependant la petite fille compte au nombre des cousins à la mode de Bretagne tout autant que ses parents oncle et tante de remplacement de ceux qui étaient restés dix mille kilomètres plus au nord. Tout comme d’autres, restés depuis toujours dans notre entourage affectifs, jusqu’à la vie adulte. C’est à cette époque de Oncle Georges, Tante Jacqueline, Oncle Jacques et Tante Ninette sont entrés, pour ne plus en sortir, dans nos affections. En même temps, il faut parler de Myriam, Philippe, Monique et Françoise, qui ont compté pour moi, beaucoup plus que les cousins réputés tels toujours en la lointaine Europe.

Plantons le décor. Ce nouveau lotissement de Kindu comprenait un certain nombre de villas ultramodernes aux standards du début des années cinquante : vastes, de plain-pied, avec une profonde barza en hauteur, un garage, un grand living avec feu ouvert. Tout était tellement neuf, que l’herbe n’était pas encore poussée, les plantations étiques, et la haie peu fournie. J’ignore combien de temps nous y avions logé, mais je sais que la Saint Nicolas, événement d’importance dans la vie d’enfant, y a eu lieu, et que nous en sommes partis avant les grandes vacances, que nous avons passées en Europe : c’était le premier congé légal de mon père, fin de son premier terme. On n’y est pas encore.

Si j’ai bon souvenir, j’ai toujours partagé ma chambre avec le frérot, la pression inoculée à faible dose s’absorbe sans douleur, mais je conçois que la pression continue de ce petit suce-fesses, profitant de mon absence pour l’école pour se tailler un maximum d’avantages dans les jouets et rechigner à me rendre même ceux qui correspondaient plus à mon âge qu’au sien, me serait actuellement insupportable : mais, à l’époque, on me louait comme bonne pâte, caractère facile, devant moi, et je sais que derrière mon dos, on me qualifiait de bonasse et de gros naïf et d’autres qualificatifs du cru. Les souvenirs d’enfants se teintent souvent d’amers.

Il y a ainsi une grande voiture, au très long capot, comme les voitures sportives de la Belle époque, rouge, et dont je ne me souvenais guère avoir beaucoup joué, cette voiture a été donnée par Maman au départ de Goma, je ne sais si c’est à un petit blanc ou à un petit congolais, elle ne m’est guère restée dans le souvenir comme faisant partie de mes jouets habituels : plus tard un photo de mon anniversaire, où j’étais seul avec les parents et grands parents, et dans les mains du héros de la fête, la voiture. Où était-elle donc passée, jusqu’à ce qu’elle réapparaisse à Goma, pour être donnée ?

Des jeux, il me reste le souvenir de tirs à l’aide d’une mitraillette à balles de ping-pong, dans le garage vaste et vide, les balles qui rebondissent sur les murs et le sol, qu’il faut rechercher vite avant qu’elles ne disparaissent. Cette séance de tir est dans ma tête l’unique du genre. Il n’y en a as eu d’autre, avec le petit frère trépignant pour m’arracher l’arme à chaque coup, et tentant d’écraser de la sandale, les précieux projectiles. Malheureusement, très vite les balles ont disparu, sans que je n’aie joué à suffisance pour en justifier, à mes yeux, de leur perte. Déjà le lendemain, à mon sentiment. J’ai retrouvé par hasard l’une d’elles, réduite à un tore en foncé, inutilisable. Je ne comprenais pas encore. J’ai gardé l’arme inutile quelques années, puis elle a disparu.

Je n’ai en tête que de rares moments où j’ai pu m’occuper seul, sans le frérot quémandant et exigeant sans cesse, et dont je devais tout autant rendre compte à mes parents, au risque d’être puni pour l’exemple dans le modèle que j’ai évoqué plus haut. Presque chaque jour, un jouet était réputé changer de propriétaire, et il n’était aucunement question pour l’aîné de manifester la moindre protestation, ni récrimination, car les plus grands doivent toujours prêter aux plus petits.

Si vous interrogez mes parents, ils vous répondront qu’il n’y a jamais eu de problèmes entre les deux garçons aînés et qu’ils s’entendaient comme larrons en foire pour faire des blagues. Et ils n’ont eu qu’à se féliciter de notre bonne entente, de notre complicité. Malheureusement, ils sont, comme pour d’autres sujets victimes d’un trompe-l’œil, une erreur de perspective volontaire, celle de ne pas voir l’effet parasite du puîné sur l’aîné. comment faire pour vivre avec un compagnon imposé, surprotégé parce qu’il avait été malade, à ce que j’avais entendu et à qui je devais laisser tous ses caprices et mes jeux, et en sus servir de démonstrateur de l’ire paternelle ? En fait, je n’ai fait que supporter quelqu’un qui n’a eu de cesse que de pomper mon énergie, de s’immiscer dans mes jeux, plus tard dans mes hobbies, et tirer, le moment venu, ses épingles du jeu, c’est-à-dire se défiler lors les mises au point parentales. Il avait vite compris le parti à tirer de l’effet d’exemple que devait montrer l’aîné en toutes occasions.

Mais lui-même, avait-il encore ce poulailler privé, comme à Mutwanga ? En bas près du fleuve comme ici, dans l’arrière jardin ? J’ignore ou j’ai oublié, o je n’ai pas pris garde ou bien était-ce un secret d’état dont il se gardait bien de me faire partager ? Tout ce que je sais, est que le faux petit ignorant avait beaucoup mieux appris le swahili que moi, et comment l’aurait-il appris sinon lors d’une interaction constante avec les boys dans le cadre d’une activité commune prenante ? Ce n’est qu’au presque départ définitif que je me suis rendu compte de cet avantage qu’il possédait sur moi et qu’il m’a toujours celé avec soin, et sans doute, pas seulement… les relations fratriarcales sont parfois, ou souvent, belliqueuses, même si la guerre reste froide.

Mes parents ne se sont pas rendus immédiatement compte du changement apparu dans l’attitude de leur deuxième fils, dès qu’il s’est retrouvé sans ce rempart face à l’autorité parentale qu’était son aîné. Ce fut pour eux et lui, une période de crise intense. Je n’en connais aucun détail, sinon qu’il y eut un changement d’orientation stratégique dans les études et le début d’une époque « tanguy » longue d’une décennie et tumultueuse. Comiquement, mes parents tentaient de me mêler à leurs problèmes avec ce fils tout à coup découvert. J’ai toujours eu garde de les suivre.

Toute cette période fut donc pour lui un paradis, profitant des jeux des deux, repoussant la petite sœur parce qu’elle avait des poupées et qu’une fille ne joue pas avec des voitures. C’était étonnant, à la réflexion actuelle, puisqu’il avait pris l’habitude d’aller jouer chez Françoise, la fille unique d’Oncle Jacques et Tante Ninette quelque cent ou deux cents mètres sur la gauche, vers le carrefour. Sans compter son pré-carré qu’était la basse-cour, dont il s’est toujours arrogé la charge ou l’apanage. Et puis, lorsque je revenais dans les jeux, après la classe, la sensation de ponction reprenait de plus belle. Cela dura jusqu’à la séparation imposée, douze ans plus tard, par mon départ à l’Université et immédiatement après mon entrée dans la vie d’adulte. À cet âge encore proche de la petite enfance, il ignorait que pour lui aussi, cette période marquait le début du compte à rebours vers la scolarisation.

Mais, continuons de fréquenter l’école. Divers événements ont jalonné cette première année scolaire : la visite de Saint Nicolas, la représentation d’une poupée parlante par un ventriloque, deux événements teintés du merveilleux de l’enfance et qui sont, dans leur genre chacun, fondateurs des légendes d’enfance. un autre événement terrifiant, le dépeçage d’un crocodile qui avait mangé un femme, les coupons de tissus passant à travers les incisions, les constats de la police. Pourquoi nous a-t-on convié à pareil spectacle ? C’était assez exemplatif de la mentalité éducative de l’époque. Il me reste en tête le motif donné, qu’il nous fallait nous avertir du danger du fleuve et de ces troncs d’arbres inoffensifs, qui, soudain, le moment venu, couraient à la vitesse d’un homme.

Nous supputions entre garçons, comment pouvoir courir plus vite que ces animaux, leur passer sous le nez, grimper au tronc d’un arbre ou d’un palmier, en l’occurrence, pour se porter hors de portée des redoutables mâchoires.

Ai-je eu des cauchemars dans la suite ? Je ne sais, mais la scène du cadavre du redoutable prédateur me revient souvent, sans peur aucune, en mémoire.

C’est là aussi que je me rends compte que je perds l’équilibre sur l’un des pieds, le pied droit. Je me suis efforcé, sans trop de succès de corriger, je ne sais pourquoi, ce défaut. Plus loin dans le temps, je me rendrai compte que ce défaut se prolongeait en vertige lors de positions hautes : il m’a fallu près de cinquante ans pour trouver la solution à pareil mystère.

Parmi les cours, il me reste qu’il devait y avoir des initiations à l’histoire, ou une forme de cours d’éducation civique. C’est ainsi que toute la classe rendit visite dans un cimetière de pionniers, aux tombes moussues et vermoulues, presque effacées, pour les quelles l’institutrice nous expliqua des choses que j’ai perdues de ma mémoire : il y avait en bruit de fond, un tam-tam lancinant, qui a rendu, à mes sensations une sinistre impression, que je retrouverai plus tard, lorsque je suis seul dans la maison, ou en forêt.

Des événements marquants, je revois une course à vélo, qui se terminait sur la ligne d’arrivée, presque en face de la résidence d’Oncle Jacques et Tante Ninette. Puis, aussi, en cinquante cinq, il y a eu la Visite du Roi, et je vois le cortège passant à distance, entouré de poussière et de foule bigarrée, autant que d’officiels, et le jeune souverain saluer hiératiquement, tête nue, le visage mangé par les lunettes de soleil. Ce fut un court moment, mais il me sert de repère temporel.

Je sais bien que si on interrogeait les cousins à la mode de Bretagne, cette famille d’affection recomposée, ou même mon frère, les relations seraient tout à fait différentes, et pourquoi pas bien plus fouillées et circonstanciées : c’est l’apanage de la subjectivité.

Ai-je gardé des souvenirs précis des jeux avec mes cousins d’Afrique ? Je n’ai rien de tel, aussi loin que je fouille ma mémoire. Il faut dire que ma contemporaine, et donc ma condisciple, était Myriam, l’aînée. alors dans les faits, je jouais avec son frère Philippe, de l’âge du frère faux complice, et mes souvenirs de jeux mélangent les deux garçons dans un flou complet.

Il me semble que le tennis fut remplacé par le Match de football hebdomadaire, qui réunissait colons, coloniaux et colonisés dans la même ferveur parasportive. Cela veut-il dire que mon père jouait encore au tennis au club près du fleuve ? Je ne sais, sinon que je suppose que ce soit par devoir parental, qu’il ait arrêté d’assurer ce type de relation sociale, à moins qu’une blessure abdominale acquise lors d’un match de soirée, n’ait mis un terme à ces prestations. N’oublions les circonstances de son opération à l’appendice, encore toute récente, à l’époque.

Les matches de football étaient toujours très disputés, mêlant blancs et noirs. C’étaient si des échos m’en reviennent encore, des rencontres interentreprises : le CFHM contre la CNCHK, j’ignore si ces sigles existent. J’ai des visions d’attaques de grande envergure, comme il s’en passe parfois dans les tournois de divisions locales, où d’irrésistibles avances se heurtent à un gardien de première grandeur. Mais à cet âge-là, où on commence à maîtriser le maniement d’un ballon dans une cour de récréation, que porter un avis sur un spectacle qu’il ne voyait, dans le cadre réel, que la première fois, même s’il lui semble avoir assisté à plusieurs compétitions : mon père s’est toujours targué d’être antisportif, il ne faut pas compter sur lui d’être assidu au spectacle des sports, encore moins à du ballon, à moins qu’il y ait une certaine pression sociale ; ce fut sans doute le cas dans cette petite ville de Kindu.

Des souvenirs du stade ? Il m’en reste, c’est certain. Un vaste terrain herbeux dense, bordé et segmenté de lignes de chaux, droites comme des règles, sinon un grand cercle central et deux arcs à chaque extrémité de l’aire de jeu. Tout cela semble compliqué aux yeux d’un petit ignorant, il se contente de suivre les joueurs qui courent et crient, avec parfois un coup de sifflet magique qui arrête tout le monde de commun accord, avant de voir relancer la balle et reprendre les courses hors d’haleine.

La surface était enfermée comme dans un écrin, par de grands arbres aux épaisses frondaisons émeraudes dans lesquelles le soleil de fin d’après-midi jouait. Tout autour, il y avait des gradins noirs de monde, parcourus de cris et de clameurs, tournant avec le sens du jeu, suivant l’intensité de la phase, parfois cédant sans avertir, la place à un silence agité. Tout se déroulait selon un rituel apparemment accepté de tous, et prenait fin, comme cela prend encore toujours fin, au coup de sifflet final : tout s’arrête, l’herbe se vide et les gradins aussi.

J’étais souvent en hauteur par rapport au terrain, dans des gradins réservés aux coloniaux, mais partout alentour, des taches blanches ponctuaient les vagues noires et bigarrées. Je ne sais pourquoi, je me sis retrouvé seul derrière ceux d’en face sous les arbres géants, aux troncs gigantesques et gibbeux, au milieu des congolais, toujours des hommes, habillés, sapés comme ils disent, impeccables. Devais-je sans doute être assez mature que pour me repérer dans cette foule ? ou bien est-ce un hasard qui avait conduit mes parents dans cette zone ? J’ignore, parce qu’il me reste le sentiment d’être seul un long moment, au cours duquel j’ai déambulé, pour retrouver la famille, sans m’émouvoir, aux places habituelles. Tout à coup je me suis retrouvé à côté d’un congolais, aux larges pieds nus cornés comme un cuir : il a levé son pied droit avec irritation et a extrait une fourmi de la plante, avec un bruit de bouche dont j’ai appris à connaître la signification. Ma mémoire semble avoir gardé l’image de ce choriambe troué comme une termitière. Curieuses souvenances : ne recherchez pas le porteur de cette bizarrerie, il est certainement mort dans les suites de l’histoire malheureuse du Congo. Une autre image est tragique, mais exemplaire de l’attitude que peuvent adopter des enfants réputés inconscients devant un danger. Un jour après-midi, j’avais abandonné la sieste et le frérot abîmé pour une fois dans un sommeil libérateur, et j’explorais le jardin, sans avoir sur le dos quiconque me poussât à me faire faire des inconséquences. La pente aidant, de parterre en parterre, toujours étiques sous la saison sèche, a milieu d’un gazon gris à peine installé, je me suis retrouvé près de la haie presque chauve et ingrate qui bordait la parcelle face à la route. Là, j’observe un serpent avaler un grenouille apparemment consentante, un serpent bleu, une grenouille verte. Après une petite minute d’observation, je me retire, laissant les suites se dérouler en mon absence ; je regagne le garage, pur une partie de ballon au mur endiablée, devant la Chevrolet au repos sous le soleil.

Maintenant, je me loue de ce réflexe de vie d’un petit gamin, qui n’a pas tenté de séparer la proie d’une vipère du Gabon. Il y a aussi les images d’une locomotive toutes vapeurs dehors, piaffant devant le ligne des wagons chargés de marchandises. Ce n’étaient guère des locomotives lourdes et puissantes comme j’aurai à les contempler en Métropole, mais de petites unités légères et portant un âge certain, comme si le renouvellement de matériel était interdit en Afrique. Leurs épaves rouillées et désossées traînent encore au détour d’un documentaire.

Je ne sais pourquoi diverses autres scènes me reviennent, sans que je puisse encore les situer sur une ligne de temps qui les ordonnance avec rigueur. Vous savez que je n’ai guère l’ambition de faire œuvre d’histoire, encore moins de mémoires, seulement de laisser le flots d’images et de sensation passer dans mes mains et s’inscrire, avec toutes les inexactitudes et toutes les injustices, sur l’écran blanc de mon traitement de texte, qu’induit la subjectivité, et combien on sait que celle-ci est totale chez des enfants ! Prenons celle-ci, qui pour vous n’a aucune signification, mais dans ma situation de santé présente est fondatrice : comme d’autres enfants, j’aimais me tenir en pot de miel, les genoux sous le menton, position de repos apprise au contact de Marsele, et souvent imitée lorsque j’allais à la boyerie. Je perdrai cette faculté.

Tiens au fait, je ne parle plus d’une boyerie : à Kindu, il n’y a plus de logement chez le patron, mais au Belge, la cité des noirs, en surplomb, loin sur la gauche bien au-delà du carrefour. Le Belge, cité apartheid des noirs, bien nommée et ressentiment des colonisés, bien compréhensible. J’ai appris là ce nom fatidique, porteur de bien de mésententes. Pasteur.

Un beau jour, je me retrouve avec la famille dans une salle où d’autres personnes étaient assises, toutes inconnues, sinon pour ma mère. Ce fut alors notre tour de passer chez le Docteur Beckers, celui qui sauva ma sœur de sa coqueluche d’après la légende familiale. Le cabinet du médecin est bien de son époque : un appareillage de fer émaillé en blanc, des sièges de bois, des ustensiles en acier inoxydable ou en aluminium, en verre, en latex rouge, des paravents de coton blanc tendu sur un cadre inoxydable ployé, des fenêtres avec des voiles à mi-hauteur. Le tout était envahi de la bonté de ce médecin perdu de vue dix ans durant puis retrouvé lors de l’accident au pied ma sœur, à Oostduinkerke. Je n’ai gardé aucun souvenir de son visage, mais lorsqu’il m’a été donné de le revoir, c’était lui.

Une autre image fut celle d’un magasin nouveau, un magasin de chaussures dans le nouveau centre commercial, aux vitrines modernes, et le choix de sandales anglaises guillochées, comme à l’époque, et comme elles sont encore. Les fameuses sandales belges, si fortement découpées, n’existaient pas encore.

Un beau jour, nous sommes enfermés dans un fourgon tôlé, telle une Ford Transit avant l’heure, puis nous traversons le bac, guidé par sa traille, de l’autre côté du fleuve et prenons la route vers Kasongo : mon père était rappelé comme officier de réserve, sans doute pour la durée des vacances de Pâques, ou en tous cas, pareille, puisque je n’avais pas à aller à l’école.

Après un trajet assez long, et cahoteux sur les routes à double layon au centre herbeux, entre des paysages de forêt entrecoupé de savane, nous arrivons, en soirée, tiens ce détail me revient, dans une bourgade ; sous les lampes à pétrole, nous emménageons dans une maison fraîche sentant quelque peu le moisi : des souvenirs qui déjà paraissent lointains me reviennent : lampes à pétrole, lampes Coleman, l’odeur et le chuintement du pétrole, parfois dans le lointain un bruit de groupe électrogène, c’est l’un ou l’autre privilégié ou un commerce qui s’est procuré l’électricité. Le lendemain, flanqué du petit suceur de roue, j’explore le nouveau domaine de nos jeux, une villa avec un jardin devant protégé par un muretin, de la rue en terre sablonneuse, large bordée de villas entourés de grandes parcelles. Si j’ai bon souvenir, la terrasse se situait en coin de la bâtisse, on y accédait par une arcade en plein cintre. Tout semblait sablonneux, au contraire de Kindu, de terre argileuse ferme et battue.

Très vite nous arrivent les bruits du voisinage aux oreilles, malgré les efforts permanents des parents de nous en soustraire. Ainsi les voisins sont deux hommes vivant ensemble, mais à notre âge, aurait-on pu dire qu’ils étaient homosexuels ? Je ne pense pas que dans un sens ou l’autre, ce sujet tabou fût abordé.

Autre sujet brûlant la voisine d’en face, que je n’ai jamais aperçu qu’en silhouette, couchait avec son boy pendant que Monsieur « voyageait de son côté ». Était-ce vrai ? J’ignore : à quarante ans d’intervalle, qui pourrait aller vérifier ? Il est sûr, par après, que les relations personnelles entre les habitants de la colonie évoluaient autrement plus vite que les mentalités, malgré les pressions conservatrices diverses.

Ceci était d’autant plus vrai, que les classes étaient devenues, depuis peu mixtes, et que dès la première primaire, j’avais des condisciples noirs ; cependant, je n’en avais pas de voisin de banc. Malheureusement, ce progrès arraché aux dents du très conservateur et rétrograde Ministère des Colonies, par le célèbre Gouverneur Général Pierre Rijckmans, n’allait pas accélérer la préparation de la Métropole, ni de la Colonie vers la phase d’Indépendance, moins dun lustre plus tard.

En attendant, la Métropole se payait des crises à répétition avec le Trésor exfiltré chaque année de la Colonie : guerre scolaire, conflit linguistique, question royale : tout cela ne s’est pas fait sur les impôts de Belges, mais avec les revenus de la Colonie, et celle-ci, traitée comme un vache à lait était privée des investissements qui auraient permis, même dans le cadre d’une colonisation prolongée, un développement économique digne des années cinquante sans parler de celui des années soixante. Au contraire, pour autant que j’ai le souvenir, et clore ce chapitre polémique, cinquante cinq a marqué la fin des investissements dans la colonie.

Cinquante cinq ? C’est le plein battant de la guerre scolaire et du conflit linguistique. C’est aussi le discours du Roi, « sans atermoiement funeste ni précipitation inconsidérée ». Après l’Indépendance de soixante, les ressources à ces conflits de riches manqueront, et il faudra faire ceinture : c’est l’histoire récente du confetti artificiel imaginé par Talleyrand, coincé entre Germaniques et Latins, et qui s’est fait plus gros que l’Europe. Je sais qu’on m’en voudra de ce jugement. Tant pis. Il faut parfois que les Belges encaissent sur leur nez. Revenons à des considérations plus proches de celles du garçon qui a six ans, que de celles de l’adulte qui a tenté de regarder sous les dessous des cartes et derrière les faux-semblants. Respectueux des consignes paternelles et des objurgations maternelles, le frérot moins inconscient qu’il ne veut me le faire croire, et moi-même, toujours à tirer le poids rétif, nous inventons jeux et exploration de l’Île au Trésor : aurait-il trouvé cela tout seul ? Chaque fois que le Capitaine chaque de cap dans la recherche du coffre précieux, il y a le perroquet qui le précède. Puis, c’est Robinson Crusoë qui trouve un Vendredi peu enclin à exécuter les ordres, mais rapide à lancer les flèches fabriquées de ses propres mains avant qu’il n’ait eu le temps de saisir lui-même son arc. Puis, Fangio qui ne peut utiliser sa voiture préférée, parquée dans une espèce de fourrière. À ce rythme, dans nos vies peu concernées par le déroulement du temps, nous arrivons vite à midi et à l’appel de Maman pour que nous rentrions dîner et dormir.

Au réveil, cela fera déjà une grande partie de la journée écoulée, encore écourtée par la soudaineté du soir, rassemblant toute la famille autour de la Coleman chantante qui éclaire tout le living et le souper familial, environnés des orchestres des locustes chanteurs. Pour des enfants, à cette époque, l’heure du coucher suit de peu la fin du repas. Demain est un autre jour : voire ! on ne fait guère plus attention aux crissements acridiens que l’on sait inoffensifs.

Le séjour se déroule au rythme du rappel de mon père, lent, monotone, chaque jour identique jusqu’à un drame, commencé comme la plupart des drames, d’une manière banale. Mes parents avaient sympathisé avec les deux voisins, et ma petite sœur avec le chien. Las, le chien a montré dans la soirée, après un coup de lèche à la gamine, les symptômes de la rage. Alors, tout s’est accéléré : quarantaine, départ de ma mère vers l’hôpital, entre-temps, l’animal est mis à mort et incinéré par les hommes, eux-mêmes soumis aux mesures prophylactiques.

Les garnements se sont échappés et tombés nez à os, avec les restes du chien gentil aperçu la veille, très impressionnés. Je n’ai toujours pas compris comment le puîné n’a pas touché les os si magnétiques de l’animal encore contagieux. Moi, fort de mon expérience avec le serpent, ai gardé une distance respectueuse avec le danger. Les côtes encore charnues, sanguinolentes et fumantes sur un tapis de cendres grises me restent en image dans mes souvenirs. Les deux voisins se sont mis au risque de se contaminer, à prélever la moelle de leur animal de compagnie, pour l’expédier au plus vite dans un Institut Pasteur. Mon père inquiet nous retrouve avec l’aide d’un des voisins, et tout le monde est embarqué pour une série de quarante piqûres abdominales vers un centre spécialisé. Le rappel de mon père s’est terminé en queue de poisson, et tout le monde se retrouve à Kindu, sauf Maman et la bébée rapatriés sur la capitale, Léopoldville, pour recevoir les soins.

Nous restons avec notre père dans la villa, qui s’encombre de caisses, signe pour nous qu’un déménagement important s’est annoncé. J’ignore comment tous les soins se sont déroulés pour nous trois. La seule chose que je sais est que nous devons rejoindre Léopoldville par la route et le bateau, via Stanleyville et les Okapis. Le douloureux traitement nous est bravement appliqué. Tout semble rentrer dans un ordre provisoire, lorsqu’un nouvel accident survient un soir, la veille, ou prou, du départ. Le frérot a voulu d’emparer d’un flacon à œillet givré par le contact du verre froid et de l’air humide, donc glissant. Les mains glissent sur le verre, le récipient rempli pèse près de trois kilos qui s’écrasent avec fracas sur le gros orteil du petit inconscient, qui pousse un cri énorme en tentant de toucher son pied éclaté. Mon père intervient, garotte, console, désinfecte, bande, réconforte le bambin qui réclame sa maman. Moi, j’ai servi pour la première fois d’aide-infirmier. Avec les jours, le pied douloureux bleuira et rejettera l’ongle mort. Peu après, le gamin arrachera triomphalement la corne laissant place à la repousse d’une nouvelle.

Pendant ce temps, les trois hommes sont partis dans la fidèle Chevrolet, vers le nord, à étapes forcées, mille kilomètres de route aux layons de terre battue rousse séparés par une bande d’herbe, monotone, entrecoupée de passages dans des sous-bois majestueux et au milieu de savanes sans limite.

C’est lors de ce trajet qu’eut lieu l’incident nocturne avec la Studebaker, au milieu du Parc Albert, que j’ai relaté plus haut. La scène me revient sous les yeux, toujours pareille. C’est un mystère, toujours, de constater la placidité des animaux aussi farouches, devant l’agression inconsciente.

Nous avons repris les escarpements de Kabasha le lendemain pour passer brièvement à la station, sans visiter Maman Okapi et son bébé, ni les pygmées, réapparus, sans savoir pourquoi : l’heure n’est guère au divertissement. Pour montrer comment on forçait l’allure, nous avons plusieurs fois utilisé nos compétences d’amorceurs pour siphonner les Jerry-cans, au lieu de marquer les étapes intermédiaires aux pompes à essence manuelles réparties un peu partout le long du trajet. Il n’y a pas eu non plus passage par les Stanley Falls, pour admirer les Wagénias au crépuscule Enfin nous étions directement embarqués sur le Général Olsen, à trois avec mon père dans une cabine de vieux bois vernis, exactement comme celles que nous avions eue lors de l’embarquement précédent.

Malgré l’inquiétude de la situation et les piqûres abdominales qui terminaient le traitement qui nous a été prescrit, les deux garçons avaient repris possession du paquebot fluvial, qui déroulait à mesure de sa navigation les mêmes escales, Coquilhatville où Charles, l’ami d’enfance de mon père, vient aux nouvelles pendant les quelques minutes où l’accès au pont est autorisé, et enfin le port de Léopoldville qui salue la fin de notre traitement, avec Maman chargée de la petite sœur, sauvée.

D’un coup, je revois maintenant des images d’un envol de cette terre promise, où les caisses ont été transbordées à destination de la Belgique. La voiture est restée à la garde d’amis ; ou bien est-ce que je rêve ou tente encore de combler avec ma logique des lacunes de la mémoire encore trop jeune ? Nous rentrons bel et bien en Métropole, pour le congé de papa, six mois où nous avons attiré sur nous la jalousie de la famille, ne comprenant pas la nécessité d’un congé si long et l’importance de l’épargne et de l’aisance apparente, jalousant aussi les facilités accordées aux agents de l’administration coloniale. Mais ces jalousies sont du même ordre que celle qui visent les retraites militaires précoces, l’honorariat des magistrats et des professeurs d’université… Toujours est-il qu’une fracture divise la famille, trop sensible aux enfants, considérée nulle par le père, mais qui portera bien des effets lors du retour définitif prématuré de soixante.

Je ne veux pas m’étendre sur ces souvenirs de congé, sinon pour souligner les séances d’examens au service médical de la colonie, près d’un tronçon des remparts du XIV° siècles, et de la clinique Antoine Depage. Là, pendant des heures, à plusieurs reprises, nous subissons des examens médicaux détaillés, pour établir notre bon pour le service. En effet, les tropiques étaient alors, et sont encore, des zones dangereuses pour la santé des européens. En ces temps de voyages internationaux accélérés, cet aspect est souvent passé sous silence, et il se crée des surprises.

Pour ma part, j’ai entendu de nombreuse shistoies d’enfants décédés par suite de maladies, dont la redoutable malaria, les fièvres jaunes, avant que les vaccins ne deviennent efficaces, même l’épisode de la coqueluche et celui de la rage inoculée accidentellement à la petite sœur ne semblent pas avoir frappé l’esprit de ces cousins, oncles et tantes, dont on sentait l’envie s’épaissir à mesure que le congé approchait de sa fin. Nin on plus l’opération de l’appendicite paternelle effectuée à vif, presque sur la table d’une cuisine avec des couteaux de boucherie, à plus de cent kilomètres du premier dispensaire. Quarante cinq ans plus tard, au Vieux Marché, je suis tombé sur l’album photo d’une ancienne coloniale, parmi ces photos, celle du corps de son fils recouvert de l’uniforme scout, qui reposait sur un lit de fleurs. J’ignore la cause du décès de ce jeune homme qui n’avait, à première vue, pas dix-huit ans.

Face à ces drames, l’envie qui nous poursuivi, grandissante à mesure du congé et à chaque retour en métropole, semble peu approprié. Que mon père ait eu une éventration en guise de complication de l’opération d’urgence pratiquée un ou deux ans plus tôt, ne m’a pas laissé, de la part des cousins et oncles ou tantes, l’impression d’une émotion outrancière. Aussi, avec cette hostilité larvée, je fus heureux d’apprendre que le retour était pour la semaine suivante. Et encore plus lorsque, sur le tarmac de Melsbroeck, je mis le pied sur l’échelle d’accès au DC-6 qui patientait.

Ah ? Oui ? J’oubliais ! pour sacrifier à la formation classique paternelle, le retour a marqué une escale de huit jours à Athènes, pour loger dans un hôtel vieille Europe, visiter l’Acropole et quelques sites alentour. A Athènes, j’ai pu contempler les fameux DH Comet, dont la version militaire vole encore. En cet été, nous sommes rentrés via Karthoum, Le Caire, où les atterrissages de nuit d’encre furent marqués d’une chaleur saharienne et des ombres des hommes en longue chemise. L’escale dura le temps de ravitailler l’avion, nous attendions dans le guest-house, parmi les militaires anglais en grand uniforme et de rares voyageurs. Nous étions installés dans de profonds et confortables clubs dignes de la vielle Angleterre, à siroter une boisson glacée adoucissant à peine la caléfaction. Pour repartir, nous avons traversé à pied le tarmac brûlant dans l’air chaud comme l’eau d’un bain.

Bangui, Kano Tripoli, ce fut pour le retour. Entre-temps, ce fut l’entrée en deuxième année primaire, dans une école où l’hostilité même des professeurs vis-à-vis des enfants de coloniaux était déjà sensible ; cette classe fut interrompue par le départ pour le second terme, après le feu vert des administrations médicales, si tant est que je puisse les nommer ainsi.

Le trajet de retour est passé par Léo pour récupérer la Chevrolet. Maman a gagné directement si j’ai bon souvenir, et par avion, avec la soeurette, la nouvelle affectation de papa : la ville féérique de Goma, une ville de villégiature très prisée, jumelle du Kisenyi au Rwanda.

Pour le garçon devenu plus conscient, le vol est un enchantement. Le DC-6, nouvel appareil pour moi et le vol au-dessus du désert, en partie de jour ont été des curiosités. L’intérêt du vol augmenta encore lorsqu’on annonça des escales imprévues à Genève et à Rome, avant de franchir la Méditerranée. À Genève, je retiens toujours les images de la plongée de l’appareil en pleine nuit de pleine lune entre les sommets enneigés, avant l’alignement sur l’axe de piste. L’atterrissage à Rome coïncida avec l’aube, mais l’escale fut courte. Bientôt sous les ailes de l’avion, se déroula le plan d’eau bleu vert de la Méditerranée.

À l’époque, les vols avaient lieu à moins de cinq mille mètres. Ils étaient sujets à des variations de lignes de flux, causant de brutales variations d’altitudes appelées trous d’air. pour les enfants, une fois la peur de la chute finale domptée, ces chutes étaient devenues des jeux et la sensation de moindre gravité, on dirait aujourd’hui zéro-G, objet de réactions nerveuses. Les pauvres hôtesses de l’air avaient fort à faire pour compenser les chocs causés de cette manière, tout en effectuant leur service.

À plus de sept ans, l’activité de la cabine attire la curiosité. Les passages continuels de l’hôtesse ou du steward, leur empressement à s’occuper des passagers qui en font ou non la demande, leur disponibilité et leur compétence attire immanquablement l’admiration des enfants pour ces étranges maîtresses de maison.

En plus, on ne le réalise pas, elles sont jolies et agréables à regarder, ce qui ajoute à l’intérêt de la scène. À cette époque un voyage en avion était encore chose exceptionnelle, surtout s’il y avait des enfants. Ceux-ci étaient choyés par le personnel de cabine, chacun avait droit à une petite valise à ossature en aluminium et peau en toile beige latexée, frappée du logo de la SABENA et fermée par une tirette-éclair en laiton. Nous avons gardé longtemps ces valises, qui nous servaient entre les vols pour les petits voyages ou pour enfermer diverses choses. J’ignore si Maman en a gardé. Maintenant, avec la disparition de la compagnie porte-drapeau, ce sont des pièces qui prennent plus qu’une valeur historique. Elles sont de celles qui marquent une époque, mais qu’alors on ne sait pas qu’en faire, et que plus tard, se rend-on compte trop tard, elles sont emblématiques, dignes de figurer dans des vitrines.

Ces valises étaient remplies de friandises, de livres et de publicités et aussi d’un petite couverture bleue ciel et ivoire, de la célèbre firme de couvertures Sole Mio de Courtrai, également disparue, mais pour des raisons de mutation culturelle : il est fait usage de literie allemande à base de couette, plus confortables ; l’usage des couvertures disparaît avec les plus anciens. Chaque enfant recevait sa dotation. Parmi elles des chewing-gums pour aider à l’isostasie auriculaire, lors de la baise de la pression barométrique avec le décollage et le gain d’altitude.

Au moment du départ, les démonstrations des consignes de sécurité et l’enfilage de la Mae-West étaient aussi des occasions propices à distraire l’inquiétude des enfants. Très vite, j’ai compris l’usage du ventilateur et des lampes, au milieu d’un courant d’air agréablement glacé. Puis, lorsque les sujets de distraction en cabine disparaissaient, je m’abandonnais dans la lecture ou la contemplation du paysage miniature en contrebas du hublot froid. Un vol durait au moins deux jours. Un DC-6 vole à 450-500 km heures, en croisière. Ce qui fait que les déesses des cabines devenaient, en soirée, et après l’extinction des feux, des barmaids, dans la pénombre, rejointes par des hommes (des célibataires, selon la légende familiale) dans le petit espace de la cuisine et de l’office. mais, à ces heures-là ; les petits garçons sont sensés être plongés dans les bras de Morphée.

Des étapes, je ne connais que la litanie. Il ne me reste aucune image, sinon pour Karthoum, ou peut-être une image composite d’où toutes les particularités sont gommées que ce soit Tripoli, Kano, Bangui, où l’appareil approche du sol, où il s’arrête devant une aérogare avec la tour de contrôle et sa verrière spéciale en soufflet au-dessus de laquelle tourne une antenne radar ; les passagers alors sortent pour gagner, via le tarmac, soit en plein soleil, soit dans la nuit noire, une salle d’attente en forme de club-house, où des collations sont servies le temps de remplir les réservoirs de carburant et de ravitailler l’appareil. puis, environ une heure une heure et demie plus tard, les passagers sont invités à regagner leur place dans la cabine en remontant l’échelle de coupée, et l’air frais dispensé par les conditionnements d’air, qui soulage de la portion désertique affrontée pendant le ravitaillement.

Alors, les moteurs sont relancés, un à un, faisant trembler les membrures et saturant les oreilles, d’abord dans un tambourinement assourdissant, puis dans une forme de résonance encore hésitante. Des gestes s’échangent entre le sol et l’équipage, la porte d’accès est fermée.

L’avion se met en roulage, avec une rotation qui fait parcourir au regard un large horizon des installations, puis il gagne à vitesse d’automobile, le point moteurs, où il s’arrête, teste ses moteurs un à un, dans un grand renfort de pot d’échappement libre : si vous étiez dans la partie arrière de l’aile principale, vous vous assourdissez sous l’intensité du bruit. Puis, un moment tout s’arrête, une dernière rotation pour prendre l’axe de piste, le petit garçon aperçoit alors un paysage plat, avec des clôtures parfois, et un horizon à perte de vue - à cette époque, les lotissements n’étaient guère aussi denses qu’aujourd’hui - puis les moteurs montent en régime pour atteindre à la fois un niveau de puissance où on a l’impression que l’avion va bondir et un son mélodieux, celui du vol qui nous accompagnera, un ton plus pas certes, et alors, le lourd appareil s’ébroue gagne en vitesse, ce n’est pas l’impression d’écrasement que les réacteurs confèrent à l’accélération de nos jours, au milieu des cahots toujours plus rapprochés qui cessent d’un coup : tout le monde est en l’air et le sol s’abaisse comme le rez-de-chaussée d’un ascenseur. On est à nouveau en vol pour une étape de huit à dix heures jusqu’à ce qu’une baisse du régime moteurs nous avertît de l’approche de la prochaine escale.

De retour à Léopoldville, aéroport de la Ndjili ( la D est nasalisé et le N non prononcé, à l’opposé de la prononciation en vigueur chez les reporters TV) Maman continue en avion sur Goma, tandis que les hommes de la famille récupèrent la Chevrolet, le paquebot fluvial et ses spectacles sans cesse renouvelés, l’atterrissement à Stanleyville, après le chapelet d’escales, de divertissements, de panoramas et de fantasmagories.

Au contraire des précédents voyages depuis Stanleyville, nous sommes passés par le Parc Albert, et les souvenirs de la savane, des galeries forestières qui remontaient à la conscience, à mesure que la lourde américaine descendait le toujours dangereux escarpement. Sans que nous ayions appris la nouvelle destination, ou même compris que nous ne retournions pas à Kindu, ce passage nous indiqua que notre vie changera une nouvelle fois.

 

Tout à coup, au sortir de la forêt, fraîche, humide, ennuyeuse, aux routes droites hormis les passages des reliefs, le paysage devint rocailleux, charbonneux, poussiéreux, noir et la route grise, gravetière et piégeuse : un champ de lave, et si récent que la végétation n’avait pas encore repris quelque droit… Partout, ce n’est qu’amoncellement de rochers noirs, de pierres noires, de pierrailles, de graviers, dans des constructions dont on peine à croire qu’elles peuvent tenir, entre lesquelles la route sinue et hésite, visiblement vaincue par un extraordinaire phénomène. Intuitivement, les garçons savaient : un volcan, comme dans les grands livres des deux coqs d’or la grande encyclopédie des enfants.

Devant le roulement de questions des deux garçons, le chauffeur arrête le véhicule sur une aire quelque peu élargie, et les deux garçons de débouler sur un sable noir qui émet à chaque pas un nuage de poussière noire tenace. Au bout des explications sur le Nyaragongo, si célèbre, je me baisse et ramasse un pierre cubique, d’environ un litre, dont une face porte des cannelures : je le conserve encore dans ma vitrine et le destine à mon fils géologue, il est noir, en basalte noir. Le monstre venait de vomir à quelques kilomètres à l’ouest de Goma, coupant la route jusqu’au lac, que nous voyons à moins d’un kilomètre en contrebas, le mythique las Kivu. Nous sommes maintenant familiers des documentaires TV sur le sujet. Mais à l’époque, les moyens médias n’en étaient pas encore là, et les moyens de transport encore moins ! Autre souvenir qui marque le jour d’une teinte sinistre, le ciel était bouché d’une brume couleur acier, comme si l’azur s’était teint de la grisaille du sol.

En fin de journée, nous rejoignons maman et la bébée à l’hôtel du lac, devenu célèbre depuis, sur son promontoire en surplomb de la route et du lac. A-t-on passé les fêtes de fin d’année dans cet établissement ? J'ignore, mais je sais que jusqu’à la rentrée en classe, nous avons séjourné et joué dans cette propriété extraordinaire. Nous avons séjourné plusieurs semaines.

Puis ce furent les cours dans une école plus ancienne que celle de Kindu, aux murs bleu nattier, aux lambris peint bleu de méthylène, des couleurs des prémisses de l’industrie chimique. C’est un bâtiment qui représente bien la modestie des constructions entre les deux guerres, et une certaine tristesse due aux conditions de vie. Il me semble que c’était un bâtiment en long, comme celui que je retrouverai plus tard dans une résidence de Frères congolais à Imbela au Bandundu. Au long des classes en enfilade, il y a un vaste préau attenant, appelé barza. Cette construction est sensée protéger contre les pluies tropicales. Le sol est cimenté. Au dehors, il y a une cour en terre battue, ou plutôt un terrain nu ; à portée de branche, un gigantesque arbre au tronc tourmenté. Près de cet arbre était construit une salle de fêtes dans le plus pur style rétro. Je revois encore les murs de la classe, grisaille, bleuâtre et les mêmes lambris, une estrade de ciment, et dans le coin face à la porte, le bureau de l’instituteur, ou de l’institutrice : ce n’est plus mademoiselle de Gisves. J’ignore le nom de mon titulaire, alors que je me souviens des noms des suivants : Bodson, Célestin, Jadot, Coene. Sans doute l’effet de l’immaturité encore ? Pourtant, le catéchsime nous apprend que l’âge de raison est sept ans. En tous cas, en ce qui me concerne, peut-être était-ce trop précoce ?

Au mur, des cartes de géographie dessinées par De Roeck ou Dessain, déjà passées d’âge, ces cartes devant lesquelles on s’émeut maintenant, aux gouaches franches, définissant si nettement le nôtre et le leur. Les litanies de lettres et d’images, comme celles de la classe de Kindu. Mais ici, nous sommes à l’Athénée Royal de Goma. Puis, cette ardoise et ses craies en ardoise, qui inscrivaient nos malhabiles essais, sous le contrôle du professeur, tout ici est suranné, même le support de l’apprentissage. À l’Athénée Royal de Kindu, il n’y avait pas l’usage aussi fréquent de l’ardoise, on avait des cahiers.

Quels étaient les jeux ? Sans doute tous les jeux des enfants, les parties de mouchoir, les jeux de ballon, mais était-ce au soleil ou à la pluie. Dans ces latitudes en-dessous de l’Équateur, les saisons sont inversées ; en cette fin de décembre, nous sommes en plein été, en pleine saison des pluies. Je vivais donc la vie de n’importe que écolier, déjà rompu aux exigences de la discipline scolaire version années cinquante, qui fait en ces années deux mille, l’objet d’un jeu télévisuel qui tente de les reproduire pendant une partie de trimestre.

Que faisait le frérot ? J'ignore. Sans doute continuait-il à profiter de cette liberté que procure l’absence de l’aîné, jugé trop encombrant et tout juste toléré, dans un espace le plus éloigné possible de son propre espace. Moi-même, sans doute par manque de maturité, je ne me rendais absolument pas qu’en dehors de moi, il y avait une autre vie. Plein de détails me reviennent, teinté couleur d’amertume d’avoir été berné et abusé : comme il est facile de jouer double jeu lorsqu’on dispose de larges espaces de confiance. Ce sont, aux yeux des adultes, de petits détails, parfois des mesquineries de gosses : qui est mesquin alors ? Celui qui agit en tirant de la confiance qui lui est faite des avantages successifs, petits ou grands, célant pièce à pièce les jouets de l’absent, faisant croire avec la complicité, certes involontaire, de sa mère qui ne voyait rien et du père selon lequel l’aîné doit montrer l’exemple et en particulier celui de la mansuétude vis-à-vis de l’innocence des puînés.

Plus tard, je me suis vu reproché de consacrer mon argent plutôt aux collectes des messes ou aux œuvres de charité, qu’à mes préférences : il est facile de comprendre pourquoi, je pense. Par contre, le frérot a été toujours loué pour son sens de l’économie. Vous avez dit ? Et avec les sous-entendus ou les allusions à ma naïveté, ma bonasserie, ceci au titre de reproche en face de moi, mais derrière mon dos, les qualificatifs devaient être moins tendres. J’ai dans le souvenir des réaction énervées de mon père, devant une de mes fautes, dépassant l’extension de la matérialité, comme s’il avait été lui, mis devant des erreurs répétées et volontaires : n’y aurait-il pas eu une certaine préparation, ou à tout le moins une certaine mise en condition ?

Durant tout le séjour à Goma, le frérot a pu jouir des dernières libertés avant la grande école, à Léo, après la mutation paternelle vers la capitale coloniale. Entre-temps, je poursuivais cette deuxième année primaire. Des événements marquants ? il y en a eu. Voilà. C’est au cinéma de l’école, dans la salle des fêtes, près du grand arbre de la cour, que nous avons vu les premiers dessins animés, qui font l’enchantement de tous les enfants de toutes les générations : Blanche-Neige, suivi de La Belle au Bois Dormant, et des Mickey et Minnie ; je me souviens des différences de graphisme puisque les premiers dessins animés de Walt Disney.

Dans le même temps, nous avons eu nos premiers hebdomadaires, je dis nous, puisque les parents ne faisaient aucune différence (position étonnamment démocratique) entre le garçon qui lisait et celui qui n’avait pas encore appris, mais qui devait lire la revue en priorité : les aînés doivent … et en plus conserver les exemplaires. Je devais ruser de toute mon intelligence pour arriver à relire l’un ou l’autre, mais à la condition de rester à côté du possesseur des précieux exemplaires. En effet, lui, il était soigneux et il ne perdait rien ! Les voitures avec lesquelles nous jouions n’étaient pas les siennes, quand des garçons jouent, à partir d’un certain âge avec des voitures, c’est « pour des accidents » et les dégâts qui vont avec. Alors, j’étais l’atelier de destruction, comme un jour ma mère m’a qualifié.

Les parents ont des réactions parfois incompréhensibles pour les enfants. À l’âge que j’avais à ce moment, il est bien connu que la sexualité des enfants est dormante, que la sélection des relations sociales est faite sur base du genre. Encore plus les mentalités prévalant à l’époque incitaient plutôt à la séparation des sexes et non plus à la mixité, malgré que ces deux premières années aux Athénées, les classes étaient mixtes. Alors, pourquoi mon père a cru bon me bassiner les oreilles avec un nom que je n’oublierai pas, Dolorès Minesi ? Il y mettait l’insistance et la moquerie qui selon lui, devait m’inciter à m’éloigner de la porteuse de ce joli nom. Il pensait sans doute que j’éprouvais quelqu’inclination pour cette condisciple : en réalité, la petite fille à la peau cuivrée et aux tresses noires m’indifférait totalement, mais alors totalement. Il m’en a parlé des années plus tard, à je ne sais plus quelle occasion, il n’a jamais cru devoir prendre ma réponse en considération.

Évidemment, sans savoir de quoi il retournait, le petit suceur de talons faisait chorus pendant de longues minutes, à toute occasion. Par contre, il ne fallait pas toucher à sa Françoise, même avec des allusions indirectes. Concurrence de frères, parfois ennemis. Épisodes comiques autant que consternants par leur lourdeur.

Le temps continue de s’écouler, et la météorologie de changer. Nous étions arrivés par saison des pluies, dans une lumière grise prêtée avec parcimonie par le ciel lourd et bas, nous approchons de la saison sèche, l’hiver austral, marqué en Afrique Tropicale par un absence de pluie pouvant aller à causer des périodes de sécheresse prolongées. En même temps, les horizons lacustres se sont teintés d’ors.

Parlons de cet horizon, d’un lac qui se perd ans la brumaille de la perspective atmosphérique, quand ce n’est pas dans celles de la pluie. Au pied de l’hôtel, les eaux frappent encore des soubassements de basalte éraillé, mais en s’approchant de la ville jumelle, villégiature locale évoquant la côte belge ou la côte d’Azur, Kisenyi, retranscrite à l’Indépendance en Gysenyi, les rochers rêches le cèdent à des plages de sable clair ponctués de rochers noirs et de flaques aciéraines.

Ces plages sont le lieu de prédilection des grues couronnées, majestueuses dans leur toge grise et noire à parements dorés et leur crinière étonnante en boule de fibres rayées au-dessus de leurs grands yeux mobiles. Leurs longues jambes bougeaient sans hâte, même sous la pression de la curiosité des enfants, dont elles disputent la taille.

Sur la plage ? Je n’ai guère le souvenir d’y passer de longs loisirs. Il est possible de me tromper , il me reste en tête deux ou trois explorations, incluant celles aux grues couronnées, une des explorations a été l’observation des aquariums de poissons enfermés entre deux marées dans des flaques ou des bassines creusées dans les rochers. L’autre est plus classique, avec des jeux de sable sous les yeux des parents, sans doute exactement comme à la Mer d Nord.

Une des promenades les plus spectaculaires des environs de la riviera, est l’ascension du Mont Goma, un volcan éteint au cratère explosé dans la direction du lac et occupé par un village. L’accès par voiture est facile, selon mes souvenirs, presque jusqu’au sommet, à près de trois cents mètres. Alors la partie la plus intéressante commence, à pied, pour contourner l’arc subsistant en suivant l’arête et atteindre l’autre bord de la lèvre de la gigantesque explosion. Tout le trajet est herbeux et assez confortable pour que des familles de petits enfants se sentent assez en sécurité.

Le paysage est extraordinaire lorsque le temps est dégagé, il dégage un mystère prenant si la brume se prend à l’envelopper. Au nord, siègent les trois géants, Nyaragongo, Nyamlagyira et … au-dessus de la forêt primaire aux innombrables dos de mouton et aux fumerolles accrochées aux canopées profondes.

À l’Est, la forêt laisse la place au pays aux mille collines, innombrables épaulements herbeux clairs, le Rwanda. Au Sud, le lac Kivu, où se découvrent, au loin de grandes îles. À l’Est, c’est le seuil de la forêt vierge de l’Afrique Centrale, qui se confond avec Bassin du Congo.

J’ai revu, lors de la dernière grande éruption du Nyaragongo, la maison rose que nous habitions en bout du quartier nouveau le long de la route, était encerclée de la vague de lave descendue jusqu’au lac, recouvrant en même temps d’une couverture de basalte, le jardin de rocailles où je jouais. Étonnant spectacle de la population s’écartant sans panique de la route des laves en fusion. Parfois, la nuit, je regardais la cîme coupée du volcan, et son halo rouge émis par le lac de lave étudié à l’époque par « Garouk », Haroun Tazieff. Je ne pouvais imaginer que par deux fois, depuis, le brutal colosse aurait craché sa bave mortelle dans la population amassée sur ses flancs. Mais aussi, depuis le spectacle vulcanologique est devenu plus familier dans sa poésie musclée, au monde entier. Il y a cinquante ans, ce n’étaient que de petites séquences aux actualités Belgavox, sinon des catastrophes et des conséquences du réveil d’un de ces monstres. Aujourd’hui, on peut assister à tous les soubresauts de l’Etna ou du Mount Saint Helens en direct et à volonté. Les temps ont vraiment bien changé.

Ici, c’est celui de l’enfance perdue.

 

Yves Leleu