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Témoignage de Jean Louis Gabriel

N° 006

Ce témoignage compte environs 100 pages vous pouvez prendre contact via mail avec l'auteur.

JUILLET 1960 ... Mes observations consignées dans un carnet d'étudiant sont à la base de ce dossier

Notes et témoignages relatant les évacuations des réfugiés de Congolo du 8 au 12 juillet 1960 vers Kigoma ainsi que la situation à Albertville telle que vécue par les témoins durant ces jours d’effervescence. Les témoignages recueillis complètent mes notes prises heure par heure et consignées dans deux carnets d’étudiant lors des événements de juillet 1960. Ceux-ci sont restés fermés pendant plus de quarante ans. Les personnes citées ci-après sont ces témoins du passé qui ont accepté d’apporter les détails qui m’ont échappés inévitablement lors de ces jours d’effervescence :

-  Paul Galland ;
- Notes de Guy Weynnotre historien d’Albertville - dont les témoignages  d’une religieuse de l’Institut « Regina Pacis », de MM. Romain, Bouvy, Carette, commandant de la Force Publique à Albertville ;
-  Symphorien Semvua Sikyala ;
- Gabriel Birkenwald ;Rita Schonk ;Guy Braas ;Marcel et Betty Tondeleir ;Michel Stravrianos ;
- Avec la contribution spontanée de Pierre Van Bost pour quelques informations techniques concernant les chemins de fer.

Introduction

Qui d’autre, qu’un congolais enfant du pays, , arrivé dans la localité encore tout jeune garçon, puisse nous décrire mieux que lui à travers ses souvenirs, la vie quotidienne dans notre cité lacustre bien avant l’indépendance. Il s’appelle Symphorien Semvua Sikyala . Il a accepter de se livrer sans tergiverser. Son témoignage unique est aussi une leçon de vie 

Mon premier contact avec Albertville a eu lieu au port d’Albertville. C’était un beau matin en 1952, je venais de débarquer d’un bateau de la CFL au port, à l’ancien port, venant de Kalundu (fig 1) où je venais de faire escale du moins en transit de Bukavu pour le centre extra coutumier d’Albertville (fig 2). Mon père venait de m’expédier chez son géniteur comme il  était de coutume à cette époque. Bien des parents conseillaient à leurs enfants mariés de leur envoyer leur progéniture afin de leur éviter les vicissitudes de trimballer les enfants lors des éventuelles mutations. Hélas ces discutables et troublantes pratiques sont toujours faites de nos jours dans bien des sociétés africaines, tous pays confondus. Les grands-parents tenaient à dispenser à leurs grand enfants une éducation similaire à celles qu’ont eue leurs enfants. Moi j’ai été relégué chez mon grand-père pour y être dressé, disons comme ça. Mon père était un ancien commis de la MGL, une société minière opérant au Kivu, et il travaillait le jour de mon départ à la Sedec-Bukavu comme commis administratif. Il avait quitte son Katanga natal à la recherche de travail vers lenord dans les années 40, et il avait ainsi été aux mines d’or de Kilomoto. Il m’a trimballé partout là-bas quand j’étais tout enfant. Il a fini pas échouer à Bukavu. Oui, il y avait trouvé du travail. Avec les autres originaires d’Albertville, il avait monté une équipe de football qui avait à maintes occasions donné du fil à retordre aux autres équipes évoluant au sein de l'association locale de football.

 

Je suis né à Bukavu au mois de mars 1947 (fig 3). Mon grand-père était un pensionné moniteur catéchiste des écoles catholiques. A mon arrivée chez lui, il avait déjà pris sa retraite depuis bien longtemps. Mes grands-parents paternels s’étaient installés à Albertville très tôt, juste après l’année 1900; leur fille aînée y était née en 1910. Enfin me voila débarqué chez mon très cher grand-père tout vieillissant. Mon grand-père était un fervent fidèle et assistait tous les jours à la messe de 6HOO. Bien qu’il était pensionné, il jouissait de l’estime des prêtres de la Paroisse Christ-Roi, la grande Eglise où l’on célébrait les Te Deum. Nous habitions juste de l’autre versant de la colline où se trouvait la grande résidence des prêtres (fig 4). Notre domicile était une maison en briques séchées au soleil, et couverte de pailles. La plupart des maisons à la cité avaient des caractéristiques semblables. Très tôt, mon grand-père m’initia à servir la messe comme enfant de choeur.

 

Bien sûr, c’était une corvée qui n’avait pas seulement des désavantages, comme se lever très tôt, mais elle regorgeait de bien de petites accommodations bienfaisantes. Ainsi grâce à mon statut d’enfant de choeur, je pouvais au moins une fois par semaine être transporté dans la voiture du prêtre - ce qui constitue un vrai luxe pour nous les jeunes des cités africaines - et aller servir hors de notre paroisse à Saints Victor et Albert. Et mieux, assister aux différentes manifestations des Bazungu, voir ce qui s’y passait sans toutefois y participer pleinement évidemment. Mieux encore, de rentrer à la maison avec des barres de chocolats reçues à ces manifestations et de frimer avec devant les amis.

 

J’ai été ainsi très tôt inscrit à l’école primaire alors que j’avais cinq années. A cette époque, les mamans de la cité remettaient à leur enfants aînés leurs petits frères pour aller avec l’école alors qu’elles s’évertuaient à une autre activité où elles jugeaient la présence de leurs petits fort encombrante; ainsi elles pouvaient aller faire la lessive directement a la plage du lac (fig 5). Ainsi, on voyait des petits frères non inscrits à l’école s’asseoir sur les bancs de l’école juste à côté de leurs grands frères. Le maître tolérait ces frauduleuses irrégularités, sinon je présume qu’ils étaient complices irresponsables. Ainsi j’ai été un jour emmené moi aussi par mon grand frère à l’école en classe de première année. Bien que non inscrit, je suivais attentivement les cours, je répondais correctement aux questions. Mieux, le maître m'envoyait souvent au tableau noir. Mes prouesses d’élève non inscrit créeraient la sympathie des maîtres, et l'admiration du directeur de l’école qui était le Père François VAN GILS qui illico accepta de m’inscrire alors que je n’avais pas les six ans révolus. Et c’était parti pour moi.

 

Mais quelque temps après ma scolarisation, un événement fort tragique venait de changer ma vie à jamais. Mon père qui était toujours à Bukavu succomba à la suite d’une encéphalite malarienne. Je me souviens encore comme si c'était hier comment j’avais reçu cette brutale et dramatique nouvelle. En effet, j’étais en train de jouer au football avec mes amis quand j’ai vu mon grand-père pleurer à gros flots et se jeter à terre, rivalisant avec ma grand-mère. Je n’avais jamais vu cette scène et j’en avais déduit que s’il pleurait comme ça, c’est qu’il y avait quelqu’un qui l’avait battu et qui lui avait fait si horriblement mal au point de l’humilier jusqu'à pleurer devant nous, ses petits-enfants. Vite, j’ai couru à la maison pour voir celui qui a fait un acte d’une monstruosité inacceptable. J’ai même posé la question de savoir qui avait tabassé mon grand-père. Mais les aînés ont vite compris que je ne comprenais rien de ce qui m’était arrivé et l’on m’achemina chez une tante loin du lieu du deuil, réservé aux seuls adultes. Quelques semaines après, j’ai vu ma propre mère arriver au même port ou j’avais débarqué quelques mois avant. Elle tomba en sanglots quand elle me vît. Elle essaya de me porter sur le dos. Mais moi j’avais fui car j’estimais que j’étais devenu grand et que je n’étais plus un bébé.

Soit, quelques mois après la levée du deuil, ma mère fut libérée par la famille de mon père : elle était devenue libre de refaire sa vie. Elle n’hésita pas à aller vivre à Elisabethville. Actuellement elle vit toujours là-bas. Mes résultats scolaires étaient très bons. Ainsi, j’avais gravi les classes sans problèmes. Arrivé en quatrième primaire, le Père Van Gils me sélectionna pour être en classe de quatrième sélectionnée, c'est-à-dire pour apprendre le français et peut-être servir un jour comme agent de la colonie. L'école moyenne était le terminus pour tous ceux qui entraient dans cette section et elle était juste adjacente à notre école primaire. Dans cette école moyenne dirigée par les Frères d’Oostakker, l’instruction était basée sur la dactylographie, la sténographie, la correspondance commerciale, le comptabilité, bref tout ce dont la colonie avait besoin pour le fonctionnement de ses rouages. Je conciliais facilement mes taches d’élève, d’enfant de choeur et même de louveteau. Oui, j’ai été louveteau d’abord, scout ensuite à la troupe des scouts catholiques affiliée à notre paroisse Christ-Roi située entre le quartier Kindu et Kabalo (fig 6). Avec les scouts, je m’étais réellement épanoui. J’aimais bien cette association de jeunes de tout bord aux origines diverses. Nous étions habillé en uniformes mais pieds nus. Toutes les fois que nous traversions les avenues de quartiers européens, nous chantions des chansons populaires belges. Pour cela, nous étions récompensés par des applaudissements des différents groupes que nous rencontrions sur les nombreuses terrasses de la ville, au ciné Palace, au ciné Rac, à la terrasse Marius et même des simples résidents qui ouvraient leurs portes pour nous ovationner. (fig 7)

Lors des festivités commémorant la fête nationale belge, nous étions toujours dans la parade sur les artères principales de la ville, de même que sur la principale avenue qui traversait la cité africaine. Au stade Baudouin, nous avions toujours une place de choix qui nous permettait de bien voir le déroulement de toutes ces grandioses festivités. Pour nous, elles étaient grandioses : voir les para-commandos belges de très près et admirer leurs bérets rouges.

Albertville, dès les années 50, a connu un développement intensif surtout à partir de1955. Que de travaux de génie civil! Je me souviens encore de l’entrepreneur« VERTICHIO ». Des entreprises métallurgiques, des garages, des hôtels, un nouvel édifice pour la direction de la CFL (fig 8), nouveau port, Supermarché Rodina, Sedec, Sarma, écoles laïques. Athénée, électrification par la construction du barrage sur la rivière Kyimbi, des nouvelles cités des travailleurs de la CFL (fig 9) à Kaseke, une ligne de train de banlieue pour les travailleurs et les résidents de Kaseke, etc. Tout cela vit le jour. Et je me souviens encore de ces remorques chargées qui traversaient le pont de la Lukuga en route pour Bendera (Kyimbi) où des vaillants fils et filles belges avec l’aide des ouvriers congolais érigeaient un barrage. Nous, nous les attendions juste en face de notre église àla sortie de l’école et nous demandions aux chauffeurs de faire ce que nous nous appelions « kupiga tatu na rungo » c'est-à-dire arrêter brusquement le moteur et faire une grosse pétarade et nous, nous applaudissions et lancions des cris de joie. Plaisirs d’enfants ! Je revois encore certains de ces chauffeurs, Joseph Rodriguez dont la famille résidait près du domicile Nissim sur l'avenue Storms.

Pour nous les africains, nous avons connu des avancées très appréciables aussi. A mon humble avis, le plus important était que nous étions médicalisés à l’école. Des équipes de médecins et des assistants médicaux venaient dans nos écoles dans des véhicules médicalisés avec radiologie et laboratoires ; ils nous visitaient régulièrement. Des agents sanitaires passent de parcelle en parcelle pour y épandre des produits chimiques et des désinfectants, nous avions des séances de dépistage des maladies endémiques comme la tuberculose, la maladie du sommeil. Des amendes étaient octroyées à tous ceux qui ne respectaient pas les règles d’hygiène et les bonnes moeurs.

Je me souviens avoir vu la dans la cour de notre école primaire un certain WENDO, une des grandes vedettes de la musique congolaise de l’époque, emmené par les promoteurs grecs de la société Loningisa de Léopoldville. Une foule immense était venue l’auditionner à leur entière satisfaction. Des divertissements de tous genres étaient initiés aussi bien par le privé que par le public.

 Chaque semaine, il y avait une séance de cinéma à la CFL près de l’hôpital du personnel africain, une autre dans la cour des installations administratives du centre extra-coutumier d'Albertville. Enfin dans la cour de l’économat des prêtres, tous les mercredis, il y avait une projection cinématographique. Et toutes ces projections de film étaient précédées des séquences des actualités du Congo, de la Belgique, et du monde Ainsi je me souviens avoir vu un film qui nous a fait pleurer dans cette salle des prêtres :"J’AVAIS CINQ FILS", un dramatique américain, et un autre film dont l’acteur principal n’était autre que Sidney Poitiers. C’était merveilleux.

 Bien sûr cela se passait à l’insu de bien des européens qui à tort ou à raison ne s’aventuraient au-delà du versant des collines où ils habitaient. Sauf un seul qui s’appelait Monsieur CARPENTIEZ, profession commissaire de police. Lui, il nous a sauvés. Il avait réussi à éradiquer à jamais les différentes bandes des voyous, voleurs et apprentis gangsters qui prenaient toute une cité en otage, intimidant qui ils voulaient, imposant leur diktat à toute la communauté. Toute la cité ne jurait que par son nom de CARPENTIEZ. Je me souviens de sa camionnette rouge. Il était professionnel, et très rusé. Il n’hésitait en aucune occasion à venir lui même cueillir ces indésirables à la cité. Il n’avait jamais hésité ni à les envoyer devant le tribunal de la police ou le juge, ni à les coffrer en prison. Ces bandes terrorisaient les paisibles familles à la cité, qui avaient peur de se mouvoir librement. Après cette extirpation, les gens pouvaient aller la nuit au cinéma avec quiétude. 

En 1957, notre unité de scouts était partie dans un camp de scouts comme nous en faisions chaque année, à l’époque j’étais louveteau. Notre aumônier le Père Gérard « MEER », de concert avec les autres chefs scouts, avait choisi pour nous d’aller camper a RUTUKU, c'est-à-dire prendre la route de la cite Kamkolobondo (fig 10) dépasser la bifurcation de la route qui allait à la concession de Mr HOLLAND à sa droite, continuer tout droit, dépasser le Camp Jacques et après trois bonnes heures, déboucher sur une bourgade avec comme maison principale, une résidence de passage en briques cuites et c’était là notre destination. Nous avions une belle vue sur le lac qui s’étendait à perte de vue mais le littoral à cette place était parsemé par de nombreux marécages. J’étais tout heureux d’être de la partie, loin de mon très cher grand-père. Le père Gérard nous suivait derrière avec sa moto. Comme nous n’avions pas l’autorisation de l’administrateur du territoire pour habiter dans les annexes de cette maison de passage, le responsable local nous autorisa à passer la nuit dans les classes de leur école du village. Seulement, ces classes n’avaient pas de fenêtres. Dès la tombée de la journée, des escadrilles meurtrières bien organisées de moustiques venaient par plusieurs vagues nous attaquer. Le premier jour, nous n’avions aucun moyen de défense, nous étions fatigués par le voyage. Le lendemain, nous avions pris la précaution d’allumer un grand feu toute la nuit afin de repousser les assaillants. Tous les matins, nous étions soumis aux diverses occupations bien programmées par nos chefs. Les villageois nous ont avertis d’être prudents sur la plage car il y avait parfois des crocodiles qui visitaient ces rivages.

Après une semaine, j’ai eu de la fièvre, le lendemain, j’avais de la sueur et une très forte fièvre, je commençai à perdre mes forces. Les chefs scouts avaient oublié d’apporter avec eux des médicaments contre la malaria .Ils pensaient qu’il y avait un dispensaire là- bas. Oui, mais il était ambulant de village en village et, à cette période-là, l’infirmier était parti vers des villages assez lointains. Ma santé devenait de plus en plue préoccupante, la fièvre continuait de plus belle. Je n’avais pas la force de soutenir même un transport par moto du Père Gérard; celui-ci avait un problème. Il avait tellement fait des tours dans les villages, il estimait qu’il n’avait plus assez de carburant pour arriver à Albertville et se ravitailler en médicaments. Mes amis les scouts et louveteaux s’étaient mis à pleurer car je devenais de plus en plus faible. Le lendemain, le Père Gérard décida de tenter le tout pour le tout. Son seul salut était d’arriver chez Mr Holland et de se ravitailler en carburant et au besoin en nivaquine, ou de repartir vite à Albertville pour les prendre et rentrer urgemment à Rutuku. Il avait réussi à rejoindre la ferme de Mr Holland avant qu'il soit en panne de carburant. Mr Holland lui donna du carburant et des comprimés de
Nivaquine. Il rebroussa chemin et arriva dans notre camp dans l’après-midi. Il me donna la dose adéquate comme lui avait expliqué monsieur Holland. A la surprise générale, quelques heures plus tard, la fièvre tomba, et l’on me donna du pain et du lait qu’il avait ramené de chez monsieur Holland. Le lendemain je n’avais plus de fièvre. J’ai poursuivi ma cure. J’ai vite récupéré. Et mon séjour au camp continua sans problèmes. Alors Mr Holland partit en ville, alerta les prêtres et remit la lettre du Père Gérard. Le lendemain nous avons vu arriver un autre prêtre qui avait apporté beaucoup des cures de Nivaquine. Ainsi, Monsieur Holland m’a indirectement sauvé la vie ce jour-là. D’ailleurs, après notre retour du camp, le Père Gérard me demanda de l’accompagner à la messe à Kamkolobondo. Après la messe, nous sommes partis à la ferme de Monsieur Holland pour le remercier. J'étais content que le prêtre m’ait accordé cette opportunité d’aller le remercier moi-même et de vive voix. Et cela a été fait.

En 1958, après mes études primaires, je suis allé à l’école moyenne qui avait déménagé à plusieurs kilomètres bien au-delà de la rivière Lubuye (fig 11). Comme il n’y avait pas de bus pour nous emmener là-bas, nous étions contraints d’y aller tous les jours à pied. C’était un salutaire et quotidien exercice d’endurance qui nous revigorait et nous ragaillardissait. Ceux dont les parents étaient nantis y allaient a vélo.

Je me souviens que l’une de nos références à l’époque était celle de savoir si les bus qui transportaient les élèves de l’athénée étaient déjà passés ou non. Si le bus me dépassait aux environs de la rivière Lukuga, c'est que vous étiez en retard et il fallait courir pour se rattraper. Mais s'il me dépassait aux environs de Kituku-Auxeltra Béton, c'est que j’étais à temps à l’école. Nous n’avions pas de montres, pas du tout. C’est pour vous dire que c’était un vrai désastre pour nous, la construction de la nouvelle route cimentée qui allait à la Filtsaf et au nouvel aéroport en longeant le littoral. Nous n’avions plus de référence. Nous savions que KITENGE était là dans un de ces bus. Ce monsieur n’avait pas une bonne réputation parmi les jeunes noirs. Nous lui reprochions son arrogance. Il ne répondait jamais quand nous le saluions. Et bien vite, il s’en allait chez ses amis blancs. Nous, on s’en foutait. Sa position privilégiée d’être le seul noir admis à l’athénée lui donnait des complexes de supériorité envers nous. Bien sûr il avait des références solides pour être admis là-bas. Par contre, d’autres noirs et des filles étaient aussi admis au Regina Pacis. Je vous citerai sans me tromper Matilde KALUMBWA, Pelagie MAWAYA, la fille NSANIKA… Curieusement, elles étaient plus sympathiques envers nous que notre Kitenge.

Depuis 1960, nous l’avons perdu de vue et son nom n’a jamais apparu dans une quelconque position de la nomenklatura congolaise. Il s’est évanoui, nul ne sait où il se trouve. Par contre, les filles du Regina Pacis, j’ai des nouvelles d’elles. Pélagie Mawaya doit être actuellement en Belgique. Elle avait épousé un éminent juriste congolais qui a été premier ministre sous le régime Mobutu. Sa fille vit là-bas. Quant à Mathilde Kalumbwa, elle vit à Bamako au Mali. Elle avait épousé un médecin malien. Après la mort de son mari, elle vit là-bas avec ses enfants.

Donc, je suis parti chez les frères faire ma sixième et ensuite commencer l’école moyenne. Les Frères venaient de prendre possession des immenses bâtisses dans lesquelles s’installaient d’une part une école professionnelle et d’autre part une école moyenne. Bien des événements se succédèrent là à Albertville. Le plus splendide était la visite de la Reine Elisabeth de Belgique venue inaugurer la statue de son mari le Roi Albert (le 12 janvier 1958). En cette occasion, la ville a fait peau neuve, tous les bâtiments étaient repeints. Les arbres bordant l’avenue Storms ont aussi reçu une nouvelle couche de chaux. Pour nous, les élèves des Frères, c'était le branle-bas (fig 12 A-B-C-D-E). Tous les jours, les cours étaient arrêtés afin de nous permettre de répéter les gestes chorégraphiques du ballet en deux troupes que nous devions présenter en cette occasion devant la Reine Elisabeth, le Gouverneur Général de la Colonie, Mr Pétillon et les plus hautes autorités de la province. Il nous a été demandé de mémoriser la musique qui allait accompagner le spectacle chorégraphique et on nous a dit qu’un faux pas pouvait occasionner l’expulsion de l’école. Donc nous avions pris les choses au sérieux de sorte qu’après bien des répétitions, nous savions avec perfection nos mouvements. Nous étions robotisés. Tous les élèves de notre groupe scolaire étaient habillés en culotte blanche et avec des petits polos aux différentes couleurs. Notre présence était fort remarquée à l’inauguration du monument. Enfin, au stade, nous avions d’abord chanté des chansons belges, je crois, à la grande satisfaction de tous les spectateurs (fig 13 A – B - C). Le stade et son pourtour étaient combles de monde. Jamais je n’ai vu une si forte concentration humaine à Albertville.

Enfin, vint le moment de présenter notre ballet. Plus de six cents élèves tous habillés en blanc envahirent le terrain de football sous les applaudissements frénétiques de la foule en délire. Au signal, tout avait commencé, nous avions fait de notre mieux pour présenter ce spectacle sans aucun faux pas. Tout s’était déroulé exactement comme prévu. Au dernier pas, toute la foule se leva pour saluer nos exploits par des applaudissements d’intensité extrême. Nous étions tout contents et nous pleurions de joie. Aussi cette année-là fut celle de la visite du Ministre BUISSERET au Congo. Il initia un grand changement dans notre école. Nous pouvions désormais entrer en sixième secondaire, plus en école moyenne.

Pour nous, c’était le délire. Et nous nous disions que nous n’avions rien à envier aux élèves de l’Athénée, nous avions presque les mêmes cours, et que la finalité était la même pour eux que pour nous : la sanction d’un diplôme du cycle secondaire. Un autre grand événement a été le transfert provisoire de tous les trains et wagons sur une gare provisoire en face du stade. Cela devait permettre l’extension de l’écart entre les voies ferrées afin d’uniformiser les écarts. Cette conversion a été méticuleusement accomplie et quelques mois après, tous les trains avaient regagné leurs hangars et garages. Et pour la première fois, nous avons vu arriver à Albertville des locomotives qui se mouvaient différemment que celles à vapeur.
Symphorien Semvua Sikyala

ALBERTVILLE 1960

Les craintes…


Extrait d’une lettre du 1er mai 1960 de Paul Galland adressée à sa famille restée en Belgique. A noter que Mr Galland, agent du CFL, était le chef de la M.O.I. – Main d’Oeuvre Indigène -  et, par cette fonction, en contact permanent dans ses déplacements avec les quelques 13.000 travailleurs de la Compagnie des Grands Lacs.
… « J’éprouve le besoin de me rapprocher de vous tous. Pourquoi ? »

… « depuis que nous ressentons beaucoup plus qu’avant que nous sommes des expatriés. Nous assistons impuissant à une métamorphose, c'est-à-dire à l’agonie des institutions que nous avions installées ici, à la mise en place d’autres institutions. Que sortira-t-il de ces nouvelles institutions?  Nous ne le savons pas et, c’est cela qui nous oppresse » ...

… « Vous lisez chaque jour dans la presse, vous écoutez chaque jour à la radio les événements d’ici. Nous, nous les vivons intensément, parce que tout le monde ici est inquiet, les Congolais encore plus que nous, car nous allons vivre une aventure et, si nous savons comment elle a commencé, personne ne sait comment cela va finir. Mais, est-ce bien une aventure ?  Le Congo était bien parti, il faut voir ici sur place, ce qui avait été réalisé en cinquante ans, encore cinquante autres années, et nous aurions pu construire un vrai peuple, une communauté policée et intelligente. Dans quelques semaines, tout cela sera peut-être perdu, gâché, détruit. Si les gens avaient eu la patience d’attendre pour récolter les fruits qui avaient été semés, nous aurions eu un splendide verger » …
… « Nous (la Belgique) avons mis des centaines d’années à forger une nation et nous avons souffert pour accoucher lentement du peuple que nous sommes devenu. Au cours de ces âges, il y a eu des années difficiles qui ont cimenté notre union et ont fait un tout solide, nous avons acquis un patrimoine qui est notre civilisation, celle qui est la résultante de nos douleurs et nos joies, de notre science et de nos erreurs. Cet acquit, ce capital lentement économisé, nous le jetons en vrac à des êtres à peine dégrossis. Ces gens, nous les avons transplantés brutalement dans l’ère atomique » …

… « Nous sommes en train de faire aller le Congo de la barbarie à la décadence, sans passer par la civilisation. Cette caricature de démocratie que nous allons installer sera sanglante, elle l’est déjà, demain elle le sera encore plus, et beaucoup d’hommes mourront. La tranquillité que nous avions instaurée à grand peine, la paix que nous avions su faire régner, tout cela sera balayé au souffle de l’ambition et de la haine. Pire, bien pire encore, les luttes ancestrales ont repris et vont renaître partout avec une cruauté accrue par les moyens de destruction que nous leur avons procurés. La liberté? Allons donc ! C’est l’esclavage que les gens qui nous commandent vont établir ici. Ces gens qui pendant plus de cinquante ans ont ignoré le Congo, ont tout à coup découvert depuis un peu plus d’un an, qu’il y avait de «pauvres noirs», et aussitôt, de nous accuser des pires maux, nous qui avions osé aller tenter ailleurs d’apporter la prospérité, nous sommes devenus des oppresseurs, des pommes pourries » …
… « Je vais en rester là, cela m’a fait du bien de m’épancher, qui sait, peut-être que je me trompe et que demain tout ira bien ici, ce que je souhaite de
tout cœur, pas seulement pour nous les «blancs», mais surtout pour les braves Congolais que je connais depuis bientôt 22 ans » …

Le 30 juin 1960
(D’après les notes de Guy Weyn : « Albertville, la perle du Tankanyka – 
Et enfin arriva le 30 juin, jour prévu pour l’Indépendance. Pour l’occasion,  la ville avait été pavoisée et partout flottait le drapeau azur aux étoiles d’or. Le travail s’était arrêté et les magasins avaient fermé leurs portes.

Les cérémonies officielles débutèrent solennellement à 10h30 du matin par un Te Deum en l’église du Christ-Roi à la Mission (fig 14). Une religieuse de l’Institut Regina Pacis, témoin de l’événement, nous en a laissé un fidèle compte-rendu :

« Quand nous arrivons vers 10 heures à la mission, soldats, policiers, la musique et bon nombre de personnes attendent devant l’église, tandis que les scouts, bannières au vent, s’exercent à la marche en chantant. Ici, au Christ-Roi, c’est la pleine atmosphère de grande fête : drapeaux partout, habits de fête, figures épanouies et heureuses. Et de la tour de l’église tombe, pour résonner au loin, la symphonie harmonieuse et grave du carillon de Bruges. C’est émouvant… La cérémonie religieuse, très bien préparée et minutieusement organisée, se déroule dans un ordre parfait. Monsieur le Commissaire de District, MM. les chefs et autres personnalités congolaises et européennes ont leur place réservée. Un groupe de scouts, portant drapeau congolais et tous les drapeaux de leur mouvement, sont placés en demi-cercle dans le choeur. Le coup d’œil est splendide. Les cloches sonnent maintenant à toute volée ; il est 10h30. Le père Supérieur et ses acolytes, un prêtre congolais et un père blanc, précédés d’un groupe imposant d’enfants de chœur, entrent solennellement par le fond de l’église. Pendant ce temps un père fait une très belle allocution de circonstance en français et en kiswahili. La chorale, placée derrière le maître-autel, exécute à la perfection un Te Deum solennel. »
Une petite tribune a été dressée face à l’église et, bientôt les autorités y prennent place pour suivre le défilé de quelques mouvements de la jeunesse masculine. Ensuite, tout le monde se dirige vers le stade Baudouin. Bien vite la tribune est comble… Nous remarquons que l’assistance n’est pas tellement nombreuse et surtout qu’il y a très peu de femmes. A midi, on tire une vingtaine de coup de canon et pendant tout ce temps retentit la sirène du CFL.
Ensuite, monsieur le Commissaire de District prononce son discours en français, puis en kiswahili. Il reprend et interprète une phrase magistrale prononcée par le chef de l’Etat dans sa prestation de serment et qui vise à l’entraide et à la bonne entente entre deux peuples amis. Il loue aussi la population d’Albertville pour son esprit de pondération et de calme pendant les derniers temps. Il assure l’Autorité congolaise de la volonté sincère de tous les fonctionnaires belges à se mettre entièrement au service du gouvernement congolais. Terminant par les vœux de : « Vive la République du Congo, Vive le chef de l’Etat du Congo Indépendant », il recueille des applaudissements. Le chef Tumbwe prononce ensuite un discours en kiswahili. Il fait ressortir le travail accompli par la Belgique en faveur du Congo et exprime sa reconnaissance envers tous ceux qui y ont contribué. Il nomme spécialement le roi Léopold II et Baudouin I. Le chef exhorte ses sujets au travail dans l’ordre et la paix pour le plus grand bien du pays. Il termine par les vœux : « Vive la Belgique, vive le Congo Indépendant ». Il est vivement, mais frénétiquement applaudi. La chorale du Christ-Roi exécute alors un chant sur mélodie et rythme congolais et en speaker explique à l’assistance la signification du drapeau au sept étoiles.
Le chef Tumbwe reprend à nouveau la parole pour rappeler que les trois jours suivants seront encore consacrés à la fête ou aux réjouissances. Il les exhorte à passer ces jours dans une grande joie, chez eux en famille, dans le calme et la paix. Il demande qu’ensuite chacun soit fidèle à revenir au travail le lundi prochain.
C’est la fin des cérémonies officielle qui se sont déroulées dans l’ordre, sans manifestations bruyantes. Chacun se retire, calme et heureux.
Les fêtes de l’Indépendance se prolongèrent donc pendant trois jours jusqu’au dimanche 3 juillet. Les travailleurs du camp CFL (fig 15 A et 15 B), se virent offrir pour la circonstance un cadeau souvenir et, bien sûr, le verre de l’amitié. Quant au commissaire de district, il se devait de profiter de l’occasion pour procéder à une importante remise de décorations. (fig 16)

Au programme des réjouissances publiques figurait un défilé des troupes et de la fanfare C.F.L. (fig 17) au stade Baudouin, des démonstrations sportives et des danses folkloriques. Les célèbres cocotiers de l’avenue Storms firent aussi la haie d’honneur à une course cycliste (fig 18) où les concurrents débordant d’énergie sous le soleil et les vivats de la foule, roulèrent à vive allure sous les yeux admiratifs de Africains et des Européens, attablés ensemble à la terrasse des cafés ou debout le long des trottoirs.

Le 2 juillet, le stade accueillit un match de football où deux équipes locales se disputèrent avec acharnement la coupe de l’Indépendance. Pour terminer,
un grand banquet, offert par les autorités belges le dimanche 3 juillet, réunit à l’hôtel Résidence, sur la colline Etat, plus de trois cents convives européens et africains (fig 19). On y remarquait des chefs coutumiers et parmi eux le grand Tumbwe, des Evolués employés à l’Etat et dans les compagnies privées, et les notables du Centre Extra Coutumier, présidés par Léon Kabembe.dirigeants du C.F.L. La réception s’était déroulée dans une excellente ambiance et un réel esprit d’amitié. Aussi les invités rentrèrent-ils chez eux en rêvant de prospérité et de lendemains radieux ; et c’est tout à fait normalement que tous reprirent le travail le lundi matin.

L’euphorie fut hélas de courte durée !

Les 5, 6 et 7 juillet
, les soldats et cadre subalternes noirs de la Force Publique se rebellèrent contre leurs officiers blancs, à Léopoldville d’abord, puis à Thysville. Les mutins de Thysville évoluèrent dans plusieurs directions, se livrant à des viols et à des actes de violences diverses à l’encontre des Européens.
L’arrivée, le 7 à Léopoldville, des réfugiés du Bas Congo, la diffusion des exactions commises et l’anarchie croissante dans la capitale décidèrent les Européens à quitter la ville en masse, le 8 juillet vers Brazzaville, de l’autre côté du fleuve. Aussitôt répandue par les radios, la nouvelle de la gravité des événements et de la généralisation de la révolte gagna tout le Congo comme une traînée de poudre. Ces informations provoquèrent une méfiance réciproque entre les deux communautés et le développement en chaîne de la violence.

La première mutinerie du Katanga se produisit le 8 juillet vers 18 heures…

Symphorien Semvua Sikyala, a vécu les événements d’Albertville, habitant de la cité se souvient ! Il a répondu à mon appel avec la franchise qui le caractérise et nous livre une synthèse du film de la débâcle dont il fut le témoin durant ces long mois d’angoisse.

 

Que s’est-il passé à Albertville le 30 juin 1960 et les semaines suivantes ?
Albertville venait de jubiler lors de la visite de la Reine Elisabeth et déjà des vicissitudes nouvelles allaient embarquer ma ville vers un tourment dont elle ne s’est pas encore sortie jusqu'à ce jour. Et sûrement elle en souffrirait encore longtemps. Son seul salut réside dans la capacité des générations futures de s’investir à tout reconstruire.
En 1958, la ville avait connu des grèves à la CFL, à la Filtisaf et dans bien d’autres fabriques de la ville. La question principale était surtout d’ordre salarial. Mais les évolués locaux ont vite suivi à la radio et dans des conversations les avancées des tractations politiques entre la Belgique et les politiciens congolais. Les commentaires dans les milieux populaires divergeaient fort de ceux des cercles des rares évolués qui avaient des postes de radio attentivement collés à leurs oreilles. La dérive désastreuse d’Albertville était liée à l’incrédulité de sa jeunesse d’alors qui, dans un élan de furie générale, s’est laissé intoxiquer par des propos fallacieux de quelques politiciens démagogues et populistes : elle a tout sabordé… oubliant qu’elle devait sauvegarder l’élan économique qui avait changé la face le la ville d’année en année par une dynamique communauté d’expatriés pleins d’initiative et par une main-d’œuvre bon marché prête à fournir n’importe quel sacrifice. Sa jeunesse s’est laissé tromper facilement et elle a hypothéqué son avenir en détruisant son capital : les outils de travail et les infrastructures bâties par les entreprises parties à jamais. Mais j’espère qu’elle est avide de nous prouver, dans un avenir proche, sa capacité de faire mieux que nous, leurs aînés, qui avons tout simplement abandonné la ville.
Je voudrais d’abord situer le contexte de ce qui s’est passé à Albertville en juin, juillet et août 1960 à la cité dite « Centre Extra Coutumier », derrière les collines dites de l’Etat, de la CFL et même derrière la grande église Christ-Roi communément appelée « la Mission ». Peu de personnes à la cité savaient ce qui venait de se passer à Bruxelles en janvier 1960 : la table ronde, une concertation entre la Belgique, puissance colonisatrice, et une myriade de partis politiques congolais. Quelques évolués en quête de positionnement politique ont commencé à la cité à tenir des meetings, regroupant au début quelques écervelés… jeunes chômeurs. Mais bien vite ils se sont rabattus sur des sympathisants de leurs respectives tribus d’origine. Ainsi, à la cité, nous avons vu le grand photographe de la cité, Mwambai, alias Belgophoto, devenir le dirigeant du parti Balubakat. D’autres ont profité du succès de leurs troupes de danse soit folklorique, soit mondaine, pour se lancer dans la lutte politique comme Kitenge Gaston. D’autres encore ont initié la propagande des partis nationalistes, comme le MNC et même des partis provinciaux comme la Conakat. A peine sortis de leurs « victoires » sur le « posho » à la CFL et à la Filtisaf, les activistes incitaient la population avec des slogans xénophobes, pour la plupart anti-colonialistes et de surcroît anti-belges. A part la Conakat, tous les partis à la cité criaillaient que tous les Blancs devaient rentrer chez eux et que les Noirs allaient occuper les maisons des Blancs, qu’ils enviaient par dessus tout. Mais personne ne disait exactement ce qu’ils allaient faire du Congo après le 30 juin 1960. Toute la verve s’articulait sur l’éjection de la puissance coloniale et de ses agents. La campagne électorale a été, du moins à Kalemie, sans grands heurts à part quelques exploits et excès de la part du Militants de la jeunesse du MNC–Lumumba. Les curés de l’Eglise Catholique Romaine se sont mêlés à cette campagne en disant dans leurs prêches dominicaux aux croyants qu’ils ne devaient pas voter pour les partis du cartel MNC et ses alliés car, selon eux, ceux-ci allaient introduire le Communisme au Congo, et que dans ce cadre on allait « arracher des enfants aux parents et les priver de toute forme de liberté ». La Conakat, elle, s’enfermait dans un discours sur la « katangité », disant que les richesses du Katanga revenaient aux familles katangaises, aux Noirs et Blancs du Katanga, et qu’ils demanderaient aux Blancs de rester. Le scrutin reflétait bien le clivage et les contours tribaux. A la cité vivait une forte et dynamique communauté du Maniema qui animait une grande et éclatante équipe de football « Maniema » qui souvent se trouvait en finale pour la coupe de l’association de football. Elle rivalisait avec l’imbattable équipe « Katanga » qui regroupait les originaires du Katanga. Cette dualité se prolongeait en dehors du terrain, de sorte que les fanatiques de telle équipe se retrouvèrent ipso facto dans les formations politiques de leurs communautés. Les Katangais, bien sûr, soutenaient mordicus la Conakat et la plupart des gens du Maniema militaient au MNC-Lumumba. Cette vive tension se traînait jusque dans les bars qui étaient devenus des points de rencontres exclusivement des membres de tel ou tel parti politique. J’avoue que bien des gens n’avaient pas compris ce qui se passait. Des rumeurs en tout genre commencèrent à circuler à la cité : que les Blancs étaient fâchés, et qu’ils ne lâcheraient pas le Congo, qu’ils allaient tuer les Congolais avant de partir. D’autres, en majorité les Balubas du Katanga, commencèrent à aiguiser leurs fléchettes en prévision d’une confrontation intertribale. Une tension vive s’installa à la cité, le vieux démon des guerres tribales ancestrales s’était réveillé. Des alliances tribales étaient envisagées. D’un côté se retrouvaient, les membres de la Conakat et de l’autre les Balubakats qui venaient de faire des alliances au niveau national avec les MNC-Lumumba. Les Batabwas, les Bahembas, ainsi que les autres Katangais étaient déclarés vendus aux Blancs, des collaborateurs des Blancs, des gens du statu quo, tandis que les autres se disaient être des Nationalistes et Indépendantistes. Des violents heurts et des batailles rangées étaient régulièrement signalés à l’heure des fermetures des bars à la cité entre les groupes opposés. Hélas, les urnes avaient tranché : Belgophoto et bien d’autres avaient été élus par leurs compères tribaux. Ce fut une jubilation toute la nuit à la cité, des défilés de militants chantant des airs vantant la fin de la colonisation et l’ascension de leurs leaders au pouvoir. Et arriva enfin la date fatidique du 30 juin 1960.
La veille, toute la nuit, des échos de cris de joie soufflaient sur tous les versants des collines à la cité: UHURU, UHURU et encore UHURU. Ce matin-là, une grande messe solennelle de TE DEUM réunissait les autorités belges et une poignée d’évolués dans les premiers rangs dans l’église Christ-Roi, dite église de La Mission. Les soldats de la Force Publique rendaient les honneurs militaires aux Autorités Belges et étaient toujours commandés par des Officiers Blancs avec le plus gradé des Noirs au grade de Premier Sergent Major. D’accoutumée, je ne ratais jamais ces parades militaires lors des TE DEUM. Il était prévu ce jour-là des exercices militaires au stade d’Albertville. Des rumeurs avaient circulé toute la nuit à la cité, selon lesquelles les Blancs allaient tuer les Noirs au stade. Ainsi, bien des personnes s’étaient interdit d’assister aux réjouissances populaires organisées au stade. Moi, ce jour-là, j’avais enfilé ma culotte bien nettoyée et repassée et je me suis retrouvé à la tribune du stade de Kalemie, juste à côté de Mademoiselle NAGANT (fig 20), l’Assistante Sociale bien connue des Noirs de la cité par ses activités professionnelles combien bienfaisantes au Foyer Social de la cité et par son encadrement des filles noires dans le mouvement des Guides affilié aux Boys Scouts. Je me souviens qu’elle s’était exclamée, regrettant la presque absence de la communauté noire au stade. Rien de comparable à l’arrivée de la Reine Elisabeth quelques mois auparavant, le vide était bien remarquable. Pendant que nous étions au stade, une personne a informé Mademoiselle NAGANT que des incidents avaient eu lieu au Monument Albert où quelques jeunes affiliés à la Jeunesse du MNC-Lumumba avaient déchiré le drapeau belge qui, selon eux, flottait encore arrogamment là-bas. Quelques heurts avec la police avaient été signalés. A la cité, la peur hantait tout le monde, on conseillait aux enfants de ne pas trop s’éloigner de leur domicile. Cela n’a pourtant pas empêché certains groupes folkloriques tribaux de faire sortir leurs tam-tams pour commémorer ce jour d’indépendance du Congo. Le lendemain, la vie était vite revenue à la normale. Tout se passait comme avant. Après les festivités, les travailleurs s’étaient présentés à leur poste de travail, épiant les considérations et avis de leurs employeurs. Nous, les étudiants et les élèves des écoles pour les Noirs, nous étions en vacances. Il était prévu que nous passions nos matinées dans des colonies de vacances organisées par les prêtres de la Mission. Tous les matins, trois fois par semaine, pour les familles qui le souhaitaient, nous devions nous rassembler au stade et participer à des jeux de masse en nous affrontant les uns aux autres sportivement dans des compétitions de football; une collation, des biscuits, des chocolats et même du lait étaient prévus chaque jour.
A la cité, la nuit surtout, les gens criaient à tue-tête : UHURU. Mon grand-père, lui, était un grand conservateur. Septuagénaire, il avait vécu toutes les différentes transformations sociales et la construction des infrastructures par les Belges et ne comprenait surtout pas les slogans de ces politiciens de malheur qui haranguaient la population en demandant le départ des Belges. Il ne ménageait aucun moment pour désapprouver les déclarations des différents orateurs. Mais moi, je voyais les choses autrement. Pour moi, cela voulait dire que désormais, j’irais à l’école des Jeunes Blancs et participerais de plein droit à leurs mondaines manifestations, sans savoir très bien qui allait payer pour moi.
Mais bien vite, dès les premiers jours du mois de juillet 1960, tout allait tourner rapidement au désastre. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des soldats congolais avaient été désarmés par les officiers belges. Quelques extrémistes préconisaient d’aller leur prêter main forte. Ainsi les nouvelles incontrôlées disaient que les soldats noirs étaient en train d’être renvoyés dans leur milieu d’origine. La garnison de la Force Publique d’Albertville était constituée par une majorité écrasante de soldats originaires de la province d’Equateur, et par quelques soldats venant de la province Orientale. Nous ne savions pas exactement ce qui se passait au camp militaire. Seulement mon grand–père racontait que le prêtre de la mission, avec qui il allait tous les dimanches dire la messe au camp militaire, lui avait conseillé de rebrousser chemin. A part quelques évolués qui suivaient les nouvelles soit à Radio Léopoldville, soit à Radio Elisabethville, ou même à Radio Usumbura, la masse était fort ignorante du drame qui se tramait malheureusement dans le pays et surtout dans sa ville. Avoir un poste de radio était un luxe et ceux qui en avaient préféraient les émissions de divertissement du genre musique et théâtre de chez nous. La source des nouvelles s’était institutionnalisée en des rumeurs incontrôlées et incontrôlables émanant d’ignorants activistes.
Le lendemain mon grand-père, fidèle comme à l’accoutumée à son assistance quotidienne à la messe de 6 heures du matin, rentra en courant a la maison et dit à ma grand–mère que la cité était bouclée. Nous habitions juste la première avenue de la cité sur le prolongement de la route qui mène à la résidence des Sœurs, proche du quartier Kindu. Il confirma qu’il avait été interpellé par des civils blancs armés qui empêchaient les Noirs d’aller en ville et à leur poste de travail. Je m’étais joint à un groupe d’adolescents de mon âge et nous étions partis voir de nos propres yeux ce qui se passait à la dernière maison de la cité en direction de la ville. Nous pensions que les paras belges de Kamina étaient de retour et qu’ils allaient nous remettre quelques boîtes de rations alimentaires militaires dont nous raffolions. Nous étions surpris de voir des civils belges et non des paras belges. Gentiment et sans brutalité, ils nous dirent que l’accès à la ville était interdit. Ils avaient installé leur poste avancé de défense juste à l’entrée de la cité, mettant ainsi leur famille à l’abri derrière eux, dans leur quartier. Sûrement, à d’autres portes de la ville, d’autres travailleurs matinaux ont fait le même constat. La nouvelle a escaladé à toute allure tous les flancs de nos collines. Des rumeurs révoltantes avaient insinué la mise aux arrêts des politiciens et activistes locaux et leur déportation à Elisabethville. La cité passait de l'état de siège à l'état d’insurrection. Des jeunes gens excités par des politiciens se regroupèrent et formèrent une sorte de milice pour démasquer et punir tous les collaborateurs des Blancs qui, à les entendre, voulaient confisquer l’indépendance du Congo. Des militants de la Conakat furent démasqués par ceux des partis nationalistes. Des barrières s’érigèrent un peu partout et une chasse à l’homme débuta. Le chef de notre centre extra coutumier s’était enfui, bien à l'abri en ville. J’ai vu des personnes battues à mort, des membres de la Conakat pour la plupart.
Entre-temps, nous avions appris que le Katanga venait de déclarer solennellement son Indépendance le 11 juillet 1960. La police locale avait essayé d’intervenir, je crois que leur nombre était insuffisant. La cité était en rébellion et les premières tueries à caractère politique commencèrent. Elle était coupée complètement de la ville. C’était du jamais vu ni entendu à Albertville. Des rumeurs attisées par des incrédules politiciens et activistes anticipaient la nouvelle selon laquelle les Blancs allaient empoisonner l’eau potable des robinets. La panique était à son comble. Certains avaient même déjà déserté la cité.
Après trois jours de désordre généralisé, la Police Katangaise, bien entraînée et armée, encadrée par des officiers Blancs, fut expédiée en renfort d’Elisabethville. Et nous vîmes survoler la ville par des avions cargos rectangulaires que nous, à la cité, nous appelions « Kikombola » car ils avaient la forme de l’outil qu’utilisent les briquetiers de la cité. Au quatrième jour de l’insurrection, très tôt le matin, vers 7 heures, des crépitements d’armes automatiques réveillèrent la cité. Comme nous habitions la première avenue de la cité, nous avons eu ce privilège de voir des soldats, selon nous, en somme, c’étaient des policiers différemment habillés de nos policiers municipaux. Ils tirèrent sur tout ce qui bougeait à Albertville. Et la jeunesse politisée se mobilisa afin de les faire reculer. Rien à faire, les rafales secouèrent toutes leurs barrières. Les premières victimes se comptaient sur les flancs des collines. La jeunesse militante pro nationaliste qui n’avait jamais vécu une telle offensive lâcha prise et s’enfuit, laissant de nombreux corps inanimés. Sans tarder, des contrôles massifs furent organisés, et chaque jour il y avait le « mukwao », contrôle des pièces d’identité. Personne ne pouvait se déplacer sans ses pièces d'identité. De nombreux habitants originaires d’autres provinces fuyaient leurs maisons et rentrèrent chez eux dans leur province d’origine.
La ville s’était dépeuplée. Entre-temps, les nouvelles arrivèrent, nous confirmant que des Européens d’Albertville avaient abandonné leur ville, pendant l’insurrection, et avaient quitté la ville par bateau pour le Burundi. Bien des travailleurs s’étaient présentés à leur poste de travail et, avec désolation, ils ont trouvé leurs patrons partis à jamais. Le mari d’une de mes cousines travaillait comme commis à la CSK, Comité Spécial du Katanga, dont le bureau se situait en face du bureau du Territoire d’Albertville. Son patron avait aussi décidé de partir et mettre sa famille à l’abri sous d’autres cieux. Bien vite le mari de ma cousine déménagea avec toute sa famille dans la maison de son patron située quelque part derrière le bureau du Commissaire de District du Tanganyika. Beaucoup d’autres africains firent la même chose, les uns prétextant que c'était pour garder les biens de leur patron, d’autres seulement dans l’intension d’ « africaniser » la ville. Entre-temps, le chômage s’installa dans les foyers car bien des patrons Blancs avaient quitté précipitamment la ville.
Le comble était qu’il n'y avait pas eu de préparation des cadres pour assurer cette remise et reprise. Ainsi je suis parti visiter ma cousine dans sa nouvelle demeure à la colline Etat. Pour la première fois de ma vie, j’ai passé une nuit dans un bon lit bien feutré, dans une maison bien propre fort différente des maisons en potopoto couvertes de paille de la cité. Mieux, quelle n’a pas été ma surprise de trouver que l’eau chaude était prête à être utilisée et qu’elle coulait bien chaude en divers points de la maison. Et le comble de tout, quel plaisir de me laver dans une salle de bains avec les savons bien parfumés qu’avait abandonnés le propriétaire blanc de la maison. C’était autre chose que les bons savons de lessive, fabriqués sur la route de Makala, que nous à la cité utilisions aussi bien pour la baignade à la plage du lac que pour la lessive.
Les semaines suivantes, nous vîmes certaines familles déménager de droit dans les maisons de la ville de par les nouvelles fonctions que l’Etat Indépendant du Katanga leur conférait. A la cité, des purges et des arrestations étaient devenues régulières. Des rafles quotidiennes s’opéraient à la cité dans le milieu des jeunes ; mon grand-père conseilla à mon grand frère de nous éloigner provisoirement de la ville. Ainsi, nous sommes partis demander refuge chez les Frères d’Oostakker à Lubuye où nous avons passé deux semaines. A notre grande surprise, la paix était bien garantie dans tous les camps africains de la Filtisaf et des villages environnants. Bien sûr, le calme étant revenu au Centre Extra Coutumier, l’Intendant des Frères allait tous les matins en ville et nous rapportait les nouvelles de la cité et de la Mission. Le jour de notre retour au Centre Extra Coutumier, j'ai exigé des Frères qu'ils me donnent une pièce d’identité, une attestation signée par notre directeur certifiant mon statut d’étudiant régulier de son établissement. C’était la première fois à Albertville que des élèves et étudiants devaient exhiber des documents aux nombreuses barrières de la police. Ceux qui n’en avaient pas écopaient de quelques heures et même de quelques jours au cachot tant qu’ils ne prouvaient pas leur statut d’élève ou étudiant. C’était la première innovation pour nous les élèves et étudiants de l'ère post 30 juin 1960, car nous n'avions jamais eu de papiers auparavant et nous voguions allégrement à nos adolescentes occupations.
A mon retour à la cité de Kapulo, nombre de mes amis avaient fui la ville avec leurs parents. Certains, je ne les ai jamais revus. C’est alors que nous vîmes arriver des Blancs militarisés qui n’étaient pas des paras belges et un nouveau vocabulaire nous était désormais familier : les mercenaires firent partie de notre paysage quotidien. Certains ne parlaient même pas le français et encore moins le flamand, ils étaient d’un peu partout. Mais ils étaient dans chaque coin de la ville en patrouille, prêts à dégainer à toute résistance. Nous étions surpris de voir que l’un des bons joueurs de l’équipe de football des Blancs de Kabimba ou de Bendera, que nous avions surnommé « Kabaya » au stade, s'était reconverti en mercenaire et ensuite en commissaire de police. Le Katanga était devenu indépendant et il avait jugé utile de rester et de servir l’Etat du Katanga.
La première africanisation des cadres de la territoriale s’est opérée sans heurts. Le chef de la Conakat devenait Commissaire de District et le chef du centre extra coutumier devenait Administrateur de Territoire. Plusieurs jeunes membres des tribus katangaises furent recrutés soit dans la Police Katangaise, soit dans La Gendarmerie Katangaise. Les jeunes de la cité se sont enrôlés. Le commandement de la police fut aussi africanisé. Nous avons vu ainsi un noir qui avait été à l’école de la police à Kasapa-Elisabethville devenir commissaire de police.
En août, nous vîmes arriver à Albertville les soldats de l’Onu, des soldats Maliens (en fait de la défunte Union Senegal-Mali). Ils ne restèrent pas trop longtemps à Kalemie à cause de la désunion de leur pays respectif. Début septembre 1960, j’avais repris mes cours TOUJOURS à LUBUYE chez les Frères d’Oostakker alors que je pensais, du moins le 30 juin, que j’allais étudier à l’Ecole des Jeunes Blancs dès la rentrée suivante. Illusion, déception d’adolescent. L’athénée était fermé et tous les professeurs partis pour ne plus jamais rentrer. Rien n’avait changé pour nous, les élèves des Frères à Lubuye. Tous nos professeurs étaient là à la rentrée, bien aguerris pour nous transmettre les connaissances. La grande nouveauté était le large drapeau katangais avec ses trois croisettes qui flottait désormais au mât de notre école. Et dès les premières heures de la rentrée scolaire, nous avons étudié comme première leçon à bien chanter La Katangaise : l’Hymne National de L’ETAT INDEPENDANT DU KATANGA.
Septembre 2006-09-13
Symhporien Semvua Sikyala

Le moment est arrivé de reprendre la chronologie des faits d’après mes notes consignées et rédigées au fur et à mesure que les informations circulaient dans mon entourage depuis ce jour du
8 juillet 1960


Ce vendredi soir est un vendredi comme tous les autres. A 19.30 heures je rejoins le cercle C.F.L. pour la leçon de judo. Dans les vestiaires, copains et copines sont au rendez-vous. Jules, notre instructeur habituel, ceinture marron qu’il vient de conquérir en la présence de Monsieur Meelaerts ceinture noire, s’essaie déjà avec les premiers arrivés. Monsieur Meelaerts, adjudant à la Force Publique, avant de regagner ses quartiers à Congolo, avait dispensé ses conseils et entraîné notre ami Jules lors de son passage à Albertville. Il avait laissé une forte impression et rien que sa présence avait dynamisé le club. Nous en gardions un excellent souvenir. Par la force des événements, je devais le revoir sur le bateau lors du premier convoi de réfugié vers le Tanganyka [*] Territory, l’actuelle Tanzanie.

[*] L’orthographe officielle est Tanganyika, mais en français on accepte aussi Tanganika. Tanganyka se retrouve dans quelques ouvrages, mais n’est pas courant. En effet la carte dont se servent les capitaines pour la navigation sur le lac d’après « Le lever de la côte belge de Mr Ossossoff de 1941 – 1942 » est orthographiée avec un « i » tandis que la copie de cette carte après 1960 de la RDC, province du Nord Katanga, nous retrouvons le « y »]
Dans les vestiaires, on ne pouvait échapper aux commentaires sur la situation à Léopoldville. Bien entendu, la capitale avait déjà été éprouvée lors des événements de 1959, mais depuis, le Congo avait acquis son indépendance le 30 juin 1960; il se pouvait que la situation se dramatise davantage, et que la menace de déstabilisation gagne tout le territoire de la nouvelle République du Congo. Radio Léopoldville venait d’annoncer le limogeage du Général Janssens par le turbulent Premier Ministre, Patrice Emery Lumumba. Les bruits de couloir faisaient état de troupes belges, sur le qui-vive à la base de Kamina, prêtes à intervenir dans le sud Katanga, afin de protéger les compatriotes en danger. Il est vrai que des mesures de protection en cas d’évacuation avaient été mises en place. Mais il n'était nullement question de mesures offensives comme les rumeurs le laissaient entendre. Justement, du commandement militaire, des ordres avaient été dictés pour les faire taire…
Mais pour l’instant, les judokas d’Albertville présents sur le tatami s’apprêtaient à recevoir leur leçon mensuelle de self-défense qui s’était ajoutée aux cours réguliers. En effet, à la demande insistante des participantes féminines de notre club, Jules s’était en plus laissé convaincre par sa jeune épouse. C’est dans cette atmosphère de fébrilité à peine perceptible que le cours de l’histoire allait, pour nous, prendre une autre tournure. C’est en pleine démonstration, dans les environs de 20.00 heures que monsieur Luppens, le président du club, fit son entrée dans la salle. S’approchant de Jules, il lui chuchota quelques mots à l’oreille et s’éloigna tout aussitôt sur la pointe des pieds. L’expression d’étonnement que nous avions perçue sur le visage de Jules, fit régner un désagréable pressentiment. Non encore remis de sa surprise, le maître du tatami bredouilla quelques paroles nous invitant à nous rhabiller, et à rentrer chez-nous dans les plus brefs délais. La consternation se lisait maintenant sur les visages. Chacun de nous  se leva. Un silence profond avait envahi les lieux. Petit à petit les langues se délièrent. On voulait en savoir plus. Jules apaisa les esprits et nous invita au bar du cercle C.F.L. Madame et Monsieur Créviaux (fig 21 A et B) en avaient eu la gérance au décès inopiné de monsieur Verpiot. C’est autour d’une table que notre groupe, maintenant rassemblé à l’intérieur, reçut brutalement l’information : « c’est la bagarre à Congolo ». La mutinerie de la Force Publique au camp de Congolo ne laissait rien présager de bon. La direction du C.F.L. en avait été avertie par un agent de la Compagnie, Monsieur Ricci. « Les Européens se sont regroupés à l’Hôtel du  Lualaba (ENKAT) et vont probablement remonter le fleuve jusque Kabalo. On n’en sait pas plus pour l’instant ». Néanmoins, cette nouvelle qui tombait comme un couperet et interrompait notre entraînement n’avait pas encore éveillé chez certains toute l’ampleur, toute la gravité qu’elle représentait.
Ce dernier verre entre copains se déroula dans l’hilarité la plus totale, comme pour évacuer la réalité qui frappait au seuil de notre cité lacustre. Tous ces fous rires qui éclataient à la moindre stupidité évacuaient inconsciemment l’anxiété qui nous tenaillait. Albertville est calme certes, aucun signe, aucune manifestation extérieure ne laissait deviner aux passants de l’avenue Storms le drame qui se jouait. Les employés autochtones du Cercle, comme à leur naturel, étaient serviables, loin de présenter des signes d’exaspération ou de révolte. A coup sûr des dispositifs se mettaient en place afin de parer aux risques éventuels. La Compagnie des Grands Lacs mise en alerte, cela laissait sous-entendre  que le « Corps des Volontaires » qui, à force de réunions dirigées par le commandant Carette, allait maintenant concrétiser sur le terrain les plans de protection minutieusement mis au point pendant de longs mois. Depuis longtemps aussi, je savais que mon père s’était porté volontaire. Je me souvenais d’ailleurs que les premières réunions d’informations s’étaient déroulées dans les locaux de l’Ecole de la Marine qu’il dirigeait. Les rôles de chacun avaient été distribués, les officiers et sous-officiers de réserve, dont Monsieur Hauwaert (fig 22), prenant en charge les groupes qui s’étaient constitués. Pour le reste, le top secret avait été de rigueur et bien gardé, il faut en convenir.
Mais pour l’heure, le moment était venu de rejoindre nos domiciles respectifs. Monsieur Doors proposa de me reconduire en voiture. Nous étions jeunes, c’est la raison pour laquelle les adultes organisèrent des navettes afin d’assurer notre retour au foyer. On se sépara sans se douter pour l’instant, que c’était le dernier rendez-vous au club. J’embarquai dans la « Buick ». Elle démarra sur les chapeaux de roue et s’élança tous phares allumés à vive allure sur cette splendide avenue Storms bordée de cocotiers. Je débarquai à proximité de la boulangerie située au « Quartier Mission » en bordure de l’avenue, presque en face du temple Hindou. Je traversai le quartier, sous le couvert du bosquet d’eucalyptus, en logeant la parcelle grillagée et le bâtiment de l’école maternelle (fig 23). Un tas de feuilles mortes achevaient de se consumer. Du nuage de fumée se dégageaient les effluves caractéristiques d’eucalyptus brûlé. Ces parfums sauvages typiques au quartier me chatouillaient les narines, et m’enveloppe encore maintenant dans cette atmosphère africaine du lieu. Apparemment l’alerte n’avait pas encore atteint les maisons. En passant devant l’habitation des Misson tout allumée, rien ne laissait deviner une agitation quelconque.
Franchissant la parcelle en courant, en deux bonds j’escaladai les quelques marches qui me séparaient de la barza (fig 24). Essoufflé, je traversai living et salle à manger sans trouver âme qui vive dans la maison. En poussant toutes les portes, je tombai sur ma mère terminant une lessive de lainage. En quelques mots bredouillés, je lui annonçai les raisons de mon retour précipité. Après avoir hésité quelques instants de la véracité de mes propos, revenue de sa surprise, c’est tout naturellement qu’elle se précipita à la recherche du paternel.
Soudain, des coups de klaxon et des éclats de voix perceptibles du dehors nous parvinrent. De l’avenue Storms, des véhicules circulèrent à vive allure et se dirigèrent du côté de la gare. Cette agitation anormale sembla convaincre mes parents. Mon père apparut dans l’encadrement de la porte. Il fut informé sur le champ. Monsieur Jones (fig 25), de sa voiture déjà en marche, héla mon père : « Monsieur Gabriel ! Vite, vite, rassemblement à la gare, ça pète ». C’était notre voisin, surnommé « Bwana Kilo » par les indigènes. En effet, il avait été affecté aux Poids et Mesures. Maniant le français avec l’accent de Shakespeare, ce collègue originaire d’Outre-manche avait la réputation d’avoir un caractère coléreux, cependant il m’avait toujours été sympathique.
Maintenant, il était clair que le tam-tam fonctionnait. Les volontaires quittèrent précipitamment leur foyer, lançant leur véhicule dans un crissement de pneus sur le gravier encore chaud. Les épouses du  « Quartier Mission » sortirent de leur jardin et se postèrent au bord de la route. A petits pas hésitants, elles se dirigèrent les unes vers les autres et se rassemblèrent par petits groupes. Les conversations s’engagèrent à qui mieux mieux sur les dernières informations. C’était aussi l’occasion de faire plus ample connaissance avec la nouvelle et jeune « premier terme ». Je regrettai de ne pas avoir quelques années de plus, et de ne pouvoir me compter parmi les hommes. Mais voilà, je languissais au milieu de toutes ces dames écoutant distraitement tous leurs babillages. Parfois les cris stridents d’un oiseau de nuit ou d’une bestiole quelconque déchiraient  la nuit étoilée. Attentives à tout bruit suspect, elles interrompaient alors leurs discussions bruyantes et tendaient l’oreille afin d’identifier l’ennemi présumé. Les chauves-souris virevoltant au-dessus des « mises en pli » laissaient entendre le battement doux et rapide de leur voilure dans la douce nuit de ce début de saison sèche.
Pendant que tout ce petit monde était en alerte, et dans l’attente de plus amples informations, je regagnai notre habitation. Exténué par les tensions, je me laissai tomber dans un fauteuil, rêvassant, les images défilaient… Lundi dernier encore, un soldat avec qui je conversais, m’avait confié : « Je ne veux pas être indépendant, parce que beaucoup de problèmes, c’est mieux être maintenant Belge »… Que penser de cette réflexion ? Je pensai aussi à Alphonse Kitenge, un compagnon de classe Congolais, que mes parents avaient hébergé et nourri, tandis que monsieur Vanesch, le libraire, lui avait procuré toutes les fournitures scolaires. Il avait partagé ma chambre. Maintenant il était retourné dans la région de Congolo, son fief. Comment vivait-il tout cela dans sa famille ? Il était le neveu du chef Kitenge.
J’avais également à l’esprit le soir où, malgré moi, j’avais été le témoin d’une scène au bar Bello. Un Européen, entouré de nombreux Congolais, tenait l’assemblée en haleine… payant tournée sur tournée. Il avait le verbe haut, l’individu intoxiquait son entourage de messages incohérents mais surtout déstabilisait l’autorité en place : « Il est temps que vous preniez les choses en mains. Ils vous prennent pour des imbéciles. Vous n’avez plus à vous laisser faire. Tout ce qui est ici vous appartient. Bientôt vous serez les chefs, il faut que vous foutiez cette racaille hors de chez-vous. C’est eux qui seront vos boys. Leurs maisons, leurs voitures, même leurs femmes, vous en ferez ce que vous voudrez. ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Je fis venir Isis Israël (fig 26) qui habitait à quelques maisons de là. Il était révolté par ce discours.
Aussitôt j’avais alerté mon père. Sur mon insistance, il s’était déplacé abandonnant ses revues. Sans aucun doute, cet homme semait le trouble. Dès le lendemain le chef de la Sûreté en fut averti. Après interpellation et plusieurs confrontations, l’énergumène, un certain Cols, avocat de formation, prétendait avoir été en son temps précepteur attitré de la famille royale. Il fut rapidement expulsé du territoire. Bien vite on fit le rapprochement avec les meetings qui s’étaient tenus dans la brousse à proximité de l’ancienne plaine d’aviation en 1959. A l’époque, un civil [Mr Den Doncker] s’était d’ailleurs tué en survolant ce rassemblement d’un peu trop bas avec son avion de tourisme. En fait, c’était bien là les prémices, bien orchestrées, des événements actuels du fait de « taupes », agissant au nom de qui ? Je me remémorais encore ces jours de grève à la C.F.L. qui s’étaient déclenchés peu après cet accident. [en juin 1959]
Télégramme J. SCHRAUWEN
Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  8/6/59
Prière différer trois jours transmission éventuelle Belgique stop André DENDONCKER agent société Filtisaf trouva mort pilotant pipercub aéroclub Albertville 7 juin stop avion capotant quelque distance athénée Albertville prit feu immédiatement stop DENDONCKER seul à bord laisse femme deux enfants

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  10/6/59
Grève éclata 10 juin personnel autochtone compagnie CFL limitée Albertville suie revendications certains travailleurs stop grève atteint 95 % effectifs stop grève précédée par menaces certains meneurs égard travailleurs désirant se rendre travail et dont effet assez fortement ressenti parmi population crédule stop autorités mirent parfaitement au point mesures sécurité stop situation absolument calme stop départ train courrier normalement assuré fullstop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  11/6/59
Grève
perdure Albertville mêmes proportions stop grève partielle éclatée Moba port Baudouinville 11 juin rapidement résolue stop situation parfaitement calme

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  11/6/59
Vicegougal SCHOELLER attendu avion Albertville 11 juin seize heures trente mission information stop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  12/6/59
Grève continue au CFL stop après réunion commission conciliation 11 juin bon espoir existait reprise travail 12 matin stop cependant piquets grève habilement organisés barrèrent routes stop quelques blessés stop nonobstant danger plusieurs travailleurs courageux forcèrent barrage certains armés de couteaux stop on ignore origine mots ordre stop impossible connaître exactement revendications grévistes qui ignorent pourquoi sont en grève ni buts poursuivis stop dans autres postes CFL tout parfaitement normal fullstop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  13/6/59
Vicegougal SCHOELLER prononça 12 juin midi dans cité CFL allocution engageant grévistes reprendre travail stop texte complet transmis courrier avion stop

Albertville, le 13 juin 1959
Ayant eu l'occasion de poster un courrier-avion ce matin assez tôt, je vous transmets à la hâte en annexe le texte de l'allocution prononcée le 12 juin par Monsieur le Vice-Gouverneur Général SCHOELLER, vers midi, à l'intérieur de la cité des travailleurs CFL. J'attends des renseignements précis pour vous communiquer télégraphiquement ce matin si aujourd'hui les travailleurs sont arrivés plus nombreux au travail.Hier 12 juin 1959, l'Administrateur du Territoire a sorti trois décrets, soit : un décret interdisant tout rassemblement de plus de 5 personnes - un décret interdisant le port d'armes de toute sorte, tant javelots, flèches, etc. que revolvers - un décret interdisant l'ouverture des cabarets et débits de boisson, sauf en ce qui concerne les hôtels et restaurants.

Allocation prononcée le 12 juin 1959 à Albertville par Monsieur le Vice-Gouverneur Général SCHOELLER
Je suis venu ici hier d'Élisabethville pour examiner la palabre qui existe entre la Compagnie CFL et ses Travailleurs.Avant tout, il est essentiel de voir clair dans la situation. Pour cela, il est certains points sur lesquels je désire sérieusement attirer votre attention. Et d'abord celui-ci : le droit de faire la grève, de cesser le travail est réglementé par la loi.Les travailleurs n'ont le droit de se mettre en grève qu'après avoir suivi une procédure dont le but est d'abord de faire connaître clairement les points de vue des travailleurs, d'un côté, de leur employeur de l'autre côté, et ensuite d'essayer de les mettre d'accord.L'Administration intervient dans cette procédure, d'abord l'Administrateur, s'il ne réussit pas, une commission de conciliation est créée au District. Après cela, si c'est encore nécessaire, c'est le Gouverneur qui intervient. C'est seulement si aucun accord n'a pu intervenir après toute cette procédure que la grève est permise par la loi.Vous n'avez pas suivi cette procédure. Vous vous êtes mis en grève avant que l'Administration ait pu confronter votre point de vue et celui de l'employeur, et essayer de les mettre d'accord. Par conséquent, tous ceux qui ont cessé le travail sont en faute.Le plus grand inconvénient de tout cela, c'est que maintenant la situation est confuse. La Compagnie CFL ne veut et ne peut pas discuter avec des gens qui, sans droit, ont quitté le travail, qui sont donc en état d'infraction. L'Administration de son côté ne peut pas jouer son rôle, qui consiste à essayer de mettre tout le monde d'accord.Alors, que va-t-il se passer? D'un côté, sans doute, pendant un certain temps, vous provoquerez une désorganisation dont la population souffrira. Et la population c'est notamment, en grande partie, vos compatriotes, des Congolais de toutes les origines. Mais d'un autre côté, vous n'allez plus toucher ni salaires ni ration. De qui allez-vous vivre, vous, vos femmes, vos enfants?Vous ne devez pas vous nourrir d'illusions. Vous devez savoir que si on veut sortir de ce potopote il faut avant tout que vous repreniez le travail. Si vous ne le faites pas, aucune discussion n'est possible, aucune solution ne pourra intervenir. Et pour vous cela signifiera chômage et misère, pour vos femmes et vos enfants, faim et privation.Votre Gouverneur n'est pas venu ici pour vous faire des menaces, mais bien pour vous donner des conseils, les conseils de quelqu'un qui vit tout de même depuis 25 ans avec les Congolais et qui ne leur veut que du bien. Ces conseils, les voici : 1.     D'abord reprendre le travail. Sans cela, aucune solution n'est possible. 2.     Ensuite, vos représentants qualifiés pourront clairement exposer votre point de vue et discuter avec l'employeur devant les autorités de l'Administration. 3.     J'ajoute : soyez raisonnables. Vous pouvez être sûrs que les demandes vraiment fondées que vous formulerez seront examinées avec la plus grande attention. J'y veillerai personnellement.Je vous dis, réfléchissez bien à tout cela. Je sais que quelques hommes mal intentionnés essaient de vous entraîner dans l'aventure. Ils vont encore essayer aujourd'hui de vous empêcher d'entendre la voix de la raison. N'écoutez pas ces mauvais guides. Ce ne sont pas eux qui vous viendront en aide quand vos femmes et vos enfants auront faim.Revenez au travail aujourd'hui encore. L'Administration a pris toutes les mesures nécessaires pour vous protéger. Il faut que les fauteurs de troubles sachent que nous sommes fermement décidés à maintenir l'ordre, et que nous avons les moyens de le faire.Quand vous aurez repris le travail, nous examinerons ensemble quels sont vos problèmes et nous essayerons d'y trouver une solution.J'ai confiance en vous.

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  14/6/59
Suite nolet signalant allocution vicegougal et ordonnances prises par Territoire Albertville stop nombre grévistes CFL légère baisse 13 juin matin 200 travailleurs présents contre 120 la veille fullstop treize début matinée administration avec gendarmerie procéda contrôle cité CFL Kaseke située périphérie Albertville dans intention arrêter individus identifiés pour avoir proféré menaces égard travailleurs et avoir essayé la veille les empêcher se rendre travail stop autorités arrêtèrent vingtaine personnes dont partie libérée depuis stop interrogatoires continuent fullstop dans courant matinée 13 juin nécessaire disperser attroupement grévistes ayant pris position devant prison stop grévistes refusant obtempérer plusieurs injonctions dispersement contraignirent gendarmerie lancer deux grenades lacrymogènes dont une atteignit par coup direct bras un gréviste qui fut hospitalisé blessure sans gravité stop un autre gréviste légèrement blessé coup matraque stop depuis incident situation calme coma certaine détente semble manifester fin journée fullstop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  15/6/59
15 juin matin 500 travailleurs CFL présents soit environ tiers effectifs stop situation calme stop suivant certaines indications personnel complet reprendrait travail 16 juin permettant commission conciliation échelon district reprendre immédiatement travaux suspendus suite grève illégale fullstop SCHOELLER vicecougal DELVAUX comdist effectuèrent avion aller retour Alberville Kabalo 14 juin pour information stop grève évitée suite négociations entre travailleurs et dirgal CFL fullstop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  15/6/59
Suite grève trafic CFL lacustre et ferroviaire départ et destination Albertville fortement ralenti stop toutefois aucune gravité pour région est car cargo peu abondant stop CFL continuera assurer ligne Kigoma Usumbura pour évacuation café dont campagne bat son plein fullstop matin 15 juin présences travail plus nombreuses stop chiffres précis suivront fullstop contacte personnellement quotidiennement vicegougal fullstop

Télégramme presse : destinataire Belgapresse Léopoldville  16/6/59
Grève CFL Albertville terminée stop personnel congolais avoir repris travail sans condition fullstop vicegougal SCHOELLER partit 16 avion direction ÉLISABETHVILLE 7 heures accompagné comdist DELVAUX fullstop

Le témoignage ci-après de Symphorien Semvua Sikyala, dont un proche fut un acteur congolais des plus actifs durant les négociations avec les autorités. Il nous apporte un éclairage  nouveau à mes yeux. Je lui témoigne ici ma reconnaissance pour les détails intéressants qu’il nous livre de cette épopée.

Grève à Albertville


L’expansion de la ville d’Albertville, de ses quartiers chics habités par les européens et de ses cités satellites africaines, se fit dans un élan économique fulgurant dans les années 1957, 1958 et 1959. L’implantation des diverses entreprises privées draina des hordes humaines à la recherche d’un emploi. Toutes les usines, les fabriques, les chantiers tournèrent à plein rendement. De nouvelles maisons émergèrent sur tous les flancs et tous les côtés des collines à la recherche de la meilleure vue sur le lac.
Chez nous, à la Cité, cette marée humaine créa une tension vive entre les anciens et les nouveaux, avec parfois le spectre des vieux démons des guerres tribales. Beaucoup de gens ne comprenaient pas que nous étions dans un centre extra coutumier, c'est-à-dire que les gens étaient administrés par des lois et non par la tradition.
Les nouveaux arrivants fusaient de partout au Congo : du Kasaï, du Rwanda, et même des lointaines provinces congolaises, de Léopoldville. La plupart venaient du Maniema, juste à côté bien sûr, qui était relié à Albertville par le tronçon de chemin de fer qui s’arrête à Kindu-Maniema. Ceux-ci construisaient, sans respecter les normes cadastrales, créant de continuelles frictions avec les anciens habitants. Toujours égal à lui même, le Commissaire de Police Monsieur Carpentiez, lors de ses nombreuses sorties à la cité, avait réussi à mettre hors d'état de nuire tous les initiateurs de violence.
Monsieur Carpentiez n’avait jamais froid aux yeux, il tenait à ce que l’ordre et la tranquillité soient établis sur toute l’étendue du territoire sous sa juridiction opérationnelle. Ainsi, il avait décrété de manière tacite un couvre-feu à la cité, imposant aux tenanciers des débits de boissons la fermeture de leurs établissements à 23.00 heures les jours de semaine et à 24.00 heures le samedi. Aucune goutte d’alcool ne pouvant être vendue ni la journée, ni pendant les heures de travail. Tous ceux qui seraient trouvés en état d'ébriété au-delà des heures de fermeture devaient savoir qu’ils iraient cuver leur alcool dans les postes de police. Il prônait la tolérance et le respect mutuel dans cette cité qui était devenue de plus en plus cosmopolite. Il était très apprécié de la population qu’il a bien su  préserver de toutes les formes de violence, grâce à son dynamisme et à son ardeur à la tâche.
Bien sûr, à la même époque, pour lutter contre les abus des patrons blancs, qui licenciaient les travailleurs sans aucune référence à la loi en la matière, sans explication et sans discussion, un certain éveil et prise de conscience a commencé à se cristalliser au sein de cette classe sociale.
Des syndicalistes belges affiliés au Syndicat Chrétien de Belgique, opérant à Elisabethville, étaient venus à leur rescousse à Albertville pour prospecter en vue de l’implantation d’un syndicat pour les congolais. Leur dévolu s’est porté sur… justement le petit frère de mon père, nommé  André. Mon grand-père était devenu vieux et ne pouvait plus s'occuper de moi efficacement; ainsi, il m’avait confié au petit frère de mon père. Celui-ci était un ancien sergent opérateur de la Force Publique qui venait d'achever, quelques années plus tôt, son service militaire. Il travaillait comme opérateur radio à la T.S.F., un petit bâtiment situé après le stade Roi Baudouin, juste à droite sur la route qui conduisait au Yachting-Club d’Albertville.
J’habitais chez-lui et ai été témoin de toutes les péripéties qui s’y étaient déroulées. A mon avis, son choix a été influencé soit par les prêtres, soit par l’entremise de son patron de la T.S.F qui devait avoir des accointances avec ces milieux chrétiens. Sinon, je ne vois pas comment… Il habitait dans une maison en briques non cuites, séchées au soleil, avec un toit de  paille, sans plafond et sans électricité. Le comble est qu'aucun véhicule ne pouvait y arriver. Il n'y avait pas de route praticable. L’éclairage de sa maison provenait de la lumière d’une lampe Coleman, quand il avait les moyens d’acheter le brûleur de la lampe sinon, la plupart de temps une petite lampe tempête du genre de celles que vendait Da Souza dans son magasin. Elle était déposée sur une simple table qui servait tantôt de bureau tantôt de table à manger. Une vieille machine à écrire trônait sur un coin de cette table. Mon oncle était éloquent et parlait un français impeccable.
Un jour pourtant, c’est dans ce salon qu’ont été discutés et décidés quelques faits saillants qui devaient changer à jamais le rapport de force dans la ville d'Albertville. Des réunions ont été tenues nuitamment. Comme la maison n’avait pas de plafond, tout ce qui se discutait à haute voix au salon, était suivi par moi dans ma minuscule chambre où je feignais de dormir.
La première grande action qui a été envisagée et programmée était une grève générale pour paralyser la Compagnie des Chemins de Fer des Grands Lacs. Des représentants de travailleurs étaient venus se plaindre des conditions de travail, de leur salaire évidemment, mais plus important pour eux, de la suppression du « pocho » que certains recevaient une fois par semaine, mais d’autres une fois la quinzaine.
Le pocho consiste en la distribution par la CFL des rations alimentaires. Les jours choisis par la CFL, les épouses des travailleurs congolais devaient se déplacer de leur maison souvent avec leurs enfants en bas âge sur le dos, et venir percevoir de l’huile de palme ou d’arachide, un paquet de riz, un paquet de farine de manioc, un paquet de farine de maïs, des poissons salés Makayabo, des haricots, du sucre, du sel. Ils estimaient que les quantités données étaient insuffisantes et non diversifiées comme eux le voulaient, et aussi que cela était humiliant. Je me rappelle avoir entendu quelqu’un demander si les épouses européennes recevaient aussi le fameux « pocho ». Ils décidèrent d’arrêter le travail.
Mon oncle se réveilla tôt, enfila son meilleur costume et se dirigea vers la CFL dans le nouveau bâtiment à étages de la Direction Générale de la CFL. Il monta, je ne sais à quel étage, déposa au Secrétariat du Directeur Général de la CFL un avis de grève des travailleurs congolais. Il était rentré à la maison et s’était mis à raconter son épopée auprès de la direction de la CFL. J'étais là dans ma chambre et suivais, faisant semblant d’étudier mais je suivais attentivement toutes ses diatribes. Le lendemain, toute la CFL était complètement paralysée, aucun travailleur ne s’était présenté à son poste. A la direction de la CFL, à la réception de l’avis de la grève, ils avaient pris la chose à la légère, estimant que cela était fort improbable que cela puisse arriver.
Aucune grue, aucune locomotive, même pas le fameux train de banlieue « Kamalamba » qui emmenait les travailleurs des cités lointaines de la CFL. C’est alors que j’ai vu un blanc, sûrement émissaire de la direction de la CFL escalader les ravins et les flancs de la cité et venir chez nous, demandant à mon oncle d’aller discuter avec la direction générale pour trouver un dénouement à cette crise mal venue. Avec quelques représentants des travailleurs, mon oncle se présenta pour affronter les dirigeants de la CFL et surtout confronter les propositions. Je les ai revus encore rentrer à la maison et discuter toute la nuit. Deux visions non antagonistes soutenues par les uns et par les autres étaient sur la table. Un groupe demandait que l’on augmente le salaire bien sûr, mais aussi la quantité des produits constituant le fameux pocho qui devait être diversifié.
Les radicaux demandaient que l’on augmente le salaire, et en plus que l’on supprime purement et simplement le pocho et que l’on donne la contre valeur au travailleur. Je me rappelle que mon oncle soutenait la dernière proposition.
Entre-temps au CFL, ils étaient attendus le lendemain. C’est alors que, débordé par l'ampleur de la contestation, mon oncle prit la ferme résolution d’envoyer un télégramme à Lubumbashi auprès de ses mentors syndicalistes blancs, les priant de descendre urgemment à Albertville car la situation devenait explosive et même insurrectionnelle. Ceux-ci ont vite sauté dans l’avion pour Albertville. Arrivés, ils ont immédiatement rencontré mon oncle qui les a briefés sur les contours de la situation.
A l’heure du rendez vous, la délégation syndicale multiraciale était entre unis avec des propositions bien concrètes. La direction générale de la CFL a demandé la reprise immédiate du travail, a accepté d'augmenter les salaires des travailleurs et mieux s’est résolue à supprimer le très humiliant pocho et à leur payer la contre valeur ajoutée sur leur salaire. Le patronat a fait une concession sur toute la ligne.
A la maison, chez nous, et dans les bars de la cité, c'était une effervescence débordante qui ébranla la cité et les camps des travailleurs, et le mot d’ordre de la fin de la grève avait été lancé par mon oncle, demandant à tous les travailleurs d’être présents à leur poste pour la reprise du travail. Le jour de la reprise engendra une joie immense. Les trains étaient décorés par les travailleurs et à chaque passage du train, des cris de joie et des chants sanctionnaient la fin de cet épisode. Leurs épouses ont jubilé : désormais elles pouvaient aller acheter ce qu’elles voulaient pour nourrir leur époux et leurs enfants.
La compagnie CFL se débarrassait de ce service encombrant qui n’avait aucune connexion avec ses ambitions commerciales. Après la CFL, ce fut le tour de la Filtisaf de renoncer à ses vieilles pratiques paternalistes et de réajuster les salaires de travailleurs.
Mon oncle était devenu un héros. Notre maison était envahie dès les premières lueurs du soleil par des ouvriers qui venaient accuser les abus de leurs employeurs. Mon oncle les écoutait et rédigeait des lettres que les travailleurs envoyaient au Bureau du Travail. Il a été la première personne que j’ai connue, à cette époque, travaillant à domicile.
Quelques mois plus tard, mon grand-père était venu à la maison et a expliqué à son fils, mon oncle, qu’il avait peur que les blancs lui fassent du mal, vu l’ampleur des confrontations auxquelles son fils s’exposait. Mon grand-père avait vécu une autre époque et ne comprenait rien du syndicalisme et du mouvement ouvrier. Il fit une forte pression sur son fils afin qu’il renonce à son travail de syndicaliste et qu’il regagne son précédent boulot d’opérateur radio à la T.S.F. La semaine suivante, mon oncle démissionna de son poste de syndicaliste et réintégra le service public qui n’a pas hésité à le muter à Kabalo, loin d’Albertville.

 (suite notes J-L GABRIEL)
Lors de cette grève surprise, les capitaines de la marine s’étaient proposés, d’assurer eux même un convoi de barges jusqu’à Kigoma. Je fus enrôlé, à titre de barreur dans l’équipage, après que le préfet de l’athénée averti, m’octroya quelques jours de congé. C’est l’ « Urundi » (fig 28)  commandé par le capitaine Coeurderoy (fig 29) qui assura le remorquage de ce  convoi de deux barges. L’équipage se composait entre autres des capitaines Gabriel (fig 30), Van Malcotte (fig 31), Elavia (fig 32), Mouvet (fig 33) et Lallement (fig 34). J’ai assuré les quarts parmi les grands, j’avais 16 ans, et à mon actif déjà de très nombreuses heures de navigation. A notre retour à Albertville, alors que j’avais en grande partie effectuée la manœuvre  d’entrée au port, monsieur Bruart (fig 34), d’abord intrigué par ma présence à bord, me félicita très chaleureusement et me promit une place d’avenir dans les rangs du personnel d’Afrique. Autant dire que j’étais devenu une mascotte parmi les navigants. Quant au préfet, il m’encouragea à devenir aussi vaillant dans les études et à moins faire le pitre en classe. Cette année là, j’avais grimpé d’une place au classement : j’étais presque avant dernier de ma section !

Guy Weyn relate dans ses notes « Albertville la perle du Tanganyka – Historique de la ville et de sa région » page 34 § 3)…


La population africaine d’Albertville était, elle aussi, soumise à des rumeurs malveillantes et incontrôlables. Vers la mi-novembre 1959, un examen médical de routine et une séance de vaccination devaient avoir lieu dans une école africaine de la ville. Un individu mal intentionné lança le bruit que chaque élève recevait une piqûre dans le nombril et qu’il en mourait immédiatement. Dès lors, toutes les mères accoururent en masse des collines voisines pour rechercher leur progéniture et échapper à la piqûre fatale (Lettre de Marcel ROMAIN – chef de camp d’Albertville – du 15/11/1959) …
(Suite notes …)
Et maintenant quelle désillusion... Comme pour m’écarter de toutes ces images qui m’avaient emporté, d’un bond je me remis sur pieds et partis inspecter le quartier. Les petits groupes toujours présents, dans l’attente, tuaient le temps en plaisanteries. Tout au bout du quartier, rien ne semblait troubler le calme de la nuit. Chez les Ost, la famille dormait de son meilleur sommeil. Au coin de l’avenue Storms le bar Bello avait fermé ses portes. En longeant l’avenue, deux jeeps, dans lesquelles quatre militaires avaient pris place, roulaient à faible allure. Celles-ci, équipées d’émetteurs-récepteurs, me dépassèrent et firent demi-tour au rond point du « Christ-Roi ».
En revenant à mon point de départ, je fus rejoint par une voiture, un des occupants m’interpella : « Alors gangster des grands chemins, vos papiers s’il vous plait ». Monsieur Misson, (fig 35) accompagné de trois autres européens profitaient de leur ronde pour nous rassurer : « Pour Albertville, c’est OK. Avec une soixantaine d’hommes, nous sommes arrivés au camp militaire par surprise. Après que le Corps des Volontaires se soit emparé de l’arsenal, nous avons appliqué le plan de protection comme prévu, et voilà… Il y a bien eu un sergent qui tentait de soulever les 160 militaires lorsque nous sommes arrivés, mais il n’a pu les convaincre ». Dans l’immédiat, l’optimisme régnait parmi les hommes du Corps de Volontaires (fig 36), bien qu’ils ne soient qu’à peine armés : des fusils, une mitraillette légère, quinze cartouches chacun. Coiffés d’un superbe casque anglais, nos courageux défenseurs avaient un air de plouc de scène. Les femmes qui s’étaient maintenant rassemblées à proximité de l’habitation des Bornes s’esclaffaient avec bonne humeur en les dévisageant dans  leurs déguisements. Rassurées, petit à petit une relative détente s’installa parmi elles.

L’intervention du commandant Carette face au sergent rebelle avait impressionné le reste de la troupe. Cette forte personnalité tenait ses hommes en mains. Ceux-ci, craintifs, s’attendaient à des représailles de la part des Blancs. Bien entendu, il n’en fut rien. Bien au contraire, Carette ordonna à l’adjudant que du café leur soit servi avant de passer aux ordres de mission. L’adjudant, dans un élan d’amitié but la première gorgée. Les soldats, réconfortés par ce geste, l’imitèrent et retrouvèrent à nouveau la confiance de leurs chefs. Le commandant de la place savait parler à ses troupes. Il harangua ses hommes et les incorpora au Corps des Volontaires européens. Avant de rejoindre les postes stratégiques de la ville, ainsi mis sur un même pied d’égalité, mutins potentiels et blancs formèrent équipe (fig 37). Dix soldats étaient maintenant encadrés par trois européens. Les fusils furent distribués avec quelques chargeurs à chacun. Le scénario mis en place par le commandant Carette et ses subordonnés était un succès. Albertville avait échappé à la rébellion de la Force Publique, du moins pour l’instant. Quant au paternel, aux dernières nouvelles, il était posté au carrefour de la « Vallée Bruneau ». Cette route de terre battue joint l’avenue Storms à la route de Makala et traverse un territoire boisé dont quelques majestueux kapokiers en font la fierté. Mais la nuit, il était de notoriété publique que ce raccourci était le coin le plus sombre, le plus noir, le plus sinistre, le plus lugubre de la ville. Il pouvait plus que probablement être choisi comme un lieu propice aux embuscades ou comme un repère idéal de bandits. A ce propos …

Guy Weyn (« Albertville perle du Tanganyka… » p. 42 dernier § …), ayant retrouvé et contacté le Cdt Carrette dans les années 2002, précise…
« Le commandant W. Carrette réussit sans trop de difficultés à maintenir l’ordre dans sa compagnie de gendarmerie, après avoir préalablement mis aux arrêts quelques exaltés susceptibles de vouloir suivre l’exemple de Congolo. L’un deux, en effet, avait vainement tenté de le désarmer, tandis qu’un autre promettait que sa tête coupée (!) remplacerait bientôt celle du Roi Albert sur sa statue équestre.
Comme la plupart des villes congolaise, Albertville disposait depuis plusieurs années d’un Corps de Volontaires européens ; aussi le commandant Carrette avait-il pris l’initiative, dès avant l’Indépendance, de réunir les officiers et sous-officiers de réserve européens participant à ce corps, afin de déterminer les responsabilités de chacun et de faire face à toutes éventualités. » …
… « (p. 43 § 1) … le moment d’agir était venu. Les volontaires, soit un peu moins d’une centaine de personnes (mon père parle d’une soixantaine), furent convoqués au camp militaire par le commandant qui fit distribuer à chacun un fusil, 15 cartouches et un casque de type anglais à large bord. A celui-ci s’ajouta bientôt, au bras gauche, un brassard obligatoire garni des initiales C.V. en jaune sur fond bleu » (fig 38).

« Plusieurs groupes de défense, formés de dix gendarmes congolais et de quelques volontaires européens, furent dès lors répartis à toutes les issues de la ville afin d’y monter la garde. Les uns bloquèrent la route de Makala (Greinerville) et celle du camp militaire, ou encore la vallée Bruneau ; d’autres le chemin côtier conduisant au village des pêcheurs, au sud de la ville ou, au nord de la Lukuga, les voies d’accès au quartier Filtisaf ».

Monsieur Misson venait à peine de démarrer que la Citroën du voisin s’engouffra en trombe dans sa parcelle. Les portières claquèrent, et ce mari soucieux de la sécurité des siens, ordonna à son épouse de boucler en catastrophe une valise et de réveiller le gosse. Il rassura sa femme, interloquée par une décision aussi énergique. En fait, il préférait les emmener chez des amis à la colline C.F.L., les jugeant plus en sécurité et moins isolés à cet endroit de la ville. Tandis que l’on jacassait dans le quartier, une autre voiture s’était arrêtée à hauteur de l’habitation de monsieur Planel (fig 39), un espagnol, ancien patron pêcheur au Maroc. En attendant son affectation définitive et qu’un chalutier sorte de chantier, il occupait le poste de second à bord du « Baron Dhanis ». Monsieur Jones, nous apportait d’autres précisions quant aux réfugiés de Congolo.

La situation encore confuse, avait fait au moins deux tués parmi les Européens. L’information n’était cependant confirmée. Deux camions de mutins se dirigeraient vers Albertville, le commandant Carette serait parti avec 12 volontaires et compterait les intercepter à Niemba vers 4 ou 5 heures du matin…

Guy Weyn donne les indications suivantes (« Albertville, la perle du Tanganyka… » p 43 § 3)


… « La crainte d’une incursion des mutins de Congolo était bien réelle. La rumeur affirmait qu’un groupe de ceux-ci avait quitté Congolo en camion pour se diriger droit sur Nyunzu en une étape de 175 kilomètres. Le but avoué étant de bloquer le train des réfugiés venant de Kabalo lors de son passage à Nyunzu dans la nuit du 9 au 10 juillet.
De là, les rebelles n’auraient eu aucune difficulté à gagner Albertville en passant par Niemba. Etait-il prudent dans ces conditions de permettre au train des réfugiés de quitter Kabalo ? Telle était la question qui tourmentait les esprits à Albertville. Face à la menace, le Cdt Carrette décida d’envoyer à Nyunzu un peloton de 30 gendarmes dirigés par un officier européen avec ordre de dynamiter, si cela s’avérait indispensable, un important pont routier et de stopper ainsi la progression des rebelles. Heureusement cela ne fut pas nécessaire et le train de Kabalo traversa Nyunzu sans encombre.
Pendant ce temps, le Corps des Volontaires d’Albertville n’était pas resté inactif. Sous la conduite de Jean Hauwaert, officier de réserve, une douzaine d’entre eux partirent nuitamment vers Niemba afin de barrer la route d’Albertville à l’aide de troncs d’arbres et d’obstacles divers. Ils revinrent bientôt sans avoir rien vu. Les militaires révoltés n’atteignirent jamais Nyunzu et encore moins Niemba et Albertville. »


Suite notes J-L Gabriel …

Monsieur Jones proposa à monsieur Bornes, resté avec les femmes du quartier, de se mettre à l’écoute de la radio du réseau C.F.L. afin de capter les messages et ainsi pouvoir le mettre au courant sans devoir passer obligatoirement par la « Centrale ». Après une brève altercation, Monsieur Bornes s’exécuta, se mettant à l’écoute sur la bande des 54 m, tandis que monsieur Geevaert fit de même sur la bande des 58 m, les communications du Service de Voies Navigables. L’on apprit également que « Nectar » [nom de code] survolait les parages de Kindu et restait en communication

Maintenant la nuit s’avançait. Albertville, prise en main par le Corps de Volontaire, était néanmoins sur ses gardes. Les petits groupes de femmes du Quartier Mission se disloquaient, certaines regagnaient petit à petit leur logis. L’énorme tension qui régnait pour l’heure, malgré des apparences décontractées, empêchait le sommeil. Par prudence, des épouses prévoyantes, inquiétées par la situation, préparaient leur baluchon. Le « on ne sait jamais » revêt là toute son importance et l’on comprend cet état de panique latente ; car par delà les collines, nous parvenaient du « Belge », appellation courante donnée au Centre Extra Coutumier, les rumeurs des fêtards indigènes, en liesse depuis les réjouissances de l’Indépendance. La bière, on s’en doutait, devait couler à flot, et les vapeurs d’alcool pouvaient sans aucun doute échauffer par moment certains énergumènes. Peu après une heure du matin, mon père passa en coup de vent à la maison. Optimiste comme à son habitude, ce qui avait le don d’énerver ma mère, il rassura la maisonnée… cependant sans convaincre sa moitié !

Il repartit aussitôt à ses rondes nocturnes, emportant avec lui un thermos de café bien chaud et un lainage qui le préserverait du froid matinal de ce début de saison sèche. Quelque peu apaisé, chacun se retira dans sa chambre à coucher. Yvan, mon second frère s’était assoupi, quant aux deux plus jeunes de quatre et deux ans, ils étaient plongés dans un profond sommeil (fig 41 et 42). Enfin, petit à petit mes paupières s’alourdirent, et peu avant l’aube je dormis à poings fermés.


Albertville 9 juillet

Peu après huit heures, réveillé par les bruits habituels de la cuisine, encore somnolent, je sortis de la chambre. Je me débarbouillai en moins de deux. Dans la salle à manger, comme d’habitude la table avait été dressée pour le petit déjeuner. Au dehors, l’unique boy de la maison, Amici, faisait bouillir le linge blanc et chauffait des « makala » pour le repassage. Lorsqu’il m’aperçut, il me fit part de son étonnement de voir autant de patrouilles et les véhicules militaires circuler dans la ville. Il en avait déjà fait part à ma mère, qui en deux mots l’avait mis au courant des événements de la veille. Embarrassé, il balança la tête un signe de dépit. Ce dernier nous était resté fidèle et se sentait en sécurité chez nous malgré le caractère exigeant et parfois fantasque de la patronne. Déjà l’année dernière, lors des grèves qui s’étaient succédées au C.F.L. et à la Filtisaf, il avait demandé qu’on l’héberge avec sa femme et son gosse. D’autre part, on ne pouvait que se féliciter de l’efficacité et de la perfection de son travail. Vigilant et attentif, il tenait à lui seul la maison en vrai maître d’hôtel. De plus il avait un certain ascendant sur nous, gamins, et savait se faire entendre et nous faire respecter les consignes que ma mère lui donnait. J’avais toujours eu du respect pour cet homme à la stature imposante, de fière allure, vif, stylé, au regard direct et franc. Jamais il ne donna cette impression d’être soumis. Son savoir-faire lui donnait de l’assurance et il savait s’imposer sans arrogance.

En ce début de matinée, ma mère terminait de remplir des malles. Des premiers envois avaient déjà été expédiés en Europe. Début septembre mon père était fin de terme. Mes parents avaient envisagé de nous faire faire l’année scolaire 60-61 en Belgique tandis que ma mère enménagerait dans la villa achetée à Saint Idesbald en 1957 lors du dernier congé (fig 43 et 44). Il serait encore temps de prendre des dispositions pour un retour possible durant les grandes vacances en 1961.

Fin de matinée, mon père fit une pose, fatigué de ses patrouilles. Avant de prendre du repos, il nous fit part des anecdotes qui avaient ponctué cette fameuse nuit du 8 au 9 juillet. Les fameux mutins de Congolo qui s’étaient aventurés sur la route d’Albertville n’avaient même pas atteint Nyunzu. Par contre tous les Européens évacuaient la ligne de chemin de fer. Il suggéra cependant à ma mère de préparer quelques bagages à main au cas où… Venant de sa part, ce discours hésitant surprit la maternelle qui en resta muette, cela aussi était inhabituel. Je fus naturellement tout désigné pour faire les boutiques de la ville en quête de sacs de voyage. Je revins bredouille, les commerces avaient été dévalisés. Alors que j’arpentais l’avenue Storms, je fus surpris, malgré le calme qui régnait dans la ville, de constater un va et vient anormal de plusieurs convois de véhicules qui arrivaient, chargés de familles entières avec leurs bagages venant des régions voisines du rail. Ils trouvèrent refuge, en attendant un départ hypothétique, au pensionnat « Regina Pacis » (fig 45) situé au sommet de la colline Etat, mais aussi dans une ancienne aile de l’Hôtel du Lac, qui pour la circonstance avait rouvert le bâtiment.

J’appris par la suite que de nombreux commerçants avaient prêté main forte aux différents centres d’accueil qui maintenant s’organisaient pour recevoir les réfugiés de Congolo. (Témoignage Michel Stavrianos)

Au « Quartier Mission », force était de constater qu’un mot d’ordre circulait. Femmes et enfants bouclaient leurs valises, prêtes à un départ précipité.

Après le dîner servi à l’heure par notre « majordome », mon père prit enfin du repos. Sa sieste fut rapidement écourtée par l’arrivée du planton de l’armement, porteur d’un message confidentiel. En épouse attentive, ma mère lut le contenu de la note afin de juger de son urgence. Nous n’avions plus à émettre d’hypothèses quant à notre avenir et au départ possible, le message était clair : « Au commandant Gabriel, veuillez vous préparer et prendre commandement immédiat unité KIVU. L’armement en charge ravitaillement. ». Pendant que nous terminions les préparatifs du départ, il se présenta aussitôt à l’armement afin de recevoir les dernières instructions de la Compagnie.

En revenant, il était passé au garage « Old East » afin de réquisitionner une camionnette avec chauffeur pour 14.30 heures. Amici, en bon observateur, avait tout compris. Il abandonna son travail et proposa à mes parents de nous accompagner avec femme et enfants. Il craignait pour la sécurité de ceux-ci. Sans hésiter, la réponse affirmative de mes parents le lança à toutes jambes vers son village ; il revint tout aussi prestement avec sa petite famille. A en croire par son retour aussi rapide, notre homme avait probablement prévenu son épouse de se tenir prête en attendant le signal du départ. Quoi qu’il en soit, la camionnette était chargée. Entre-temps, j’avais accompagné ma mère chez les Misson afin de nous procurer des œufs frais. En revenant, laissant la maternelle à ses cancans, j’observai chez Monsieur et Madame, que je nommerai ??, un va et vient pour le moins bizarre. Il était évident que ces gens déjà paniqués durant la nuit dernière devaient être pour le peu au bord de la crise de nerfs. Peu après, ils s’engouffrèrent dans leur véhicule, et s’éloignèrent sans se retourner. A ce moment, Monsieur Polomé, agent de la police, probablement prévenu par un voisin anonyme, s’arrêta à la hauteur du domicile des ces derniers. En pénétrant dans la maison maintenant abandonnée et devant le spectacle qui s’offrait à lui, laissa échapper un juron. En effet le spectacle était désolant… Tout ce qui n’avait pu être emporté (meubles, radio, glacière, cuisinière, etc.) jonchait le sol en un amas désolant de bois et de ferraille. Je rencontrai madame Geevaert sur le seuil de sa porte. Le découragement la gagnait, elle aussi, mais pour d’autres raisons. Elle imaginait déjà les scénarii catastrophe, y voyant notamment son petit roquet embroché par les mutins et cuisant à feu doux au-dessus des « makala ». La conversation s’engagea par la suite sur une note plus optimiste. J’aperçus la camionnette qui revenait pour son ultime voyage. Je pris congé de mon interlocutrice, peiné par cette séparation. Moins d’une heure plus tard, nous quittions les lieux. Mon père nous annonça que des mutins, incitant sur leur passage dans les villages les civils à la révolte, avaient été interceptés. Les bateaux remontant vers Kabalo avaient accosté. Les réfugiés embarquèrent dans le train qui  devait les amener vers Albertville ; ce dernier quitterait probablement dans la soirée, sauf imprévu. Il était attendu en gare d’Albertville le 10 dans la matinée. L’embarquement sur le « KIVU » devait se dérouler dans le cours de l’après midi ; départ pour Kigoma, sans doute en début de soirée. Telle était la perspective de la journée du lendemain.

Maintenant l’heure avait sonné. Nous quittions la maison, le Quartier Mission, avec le triste sentiment que c’était pour toujours. Sans que l’on y fasse vraiment attention, le quartier s’était ostensiblement vidé de ses habitants. Tous se retrouvaient, les uns à la gare, les autres dans les différents lieux d’hébergements. A califourchon sur nos « bilokos », à l’arrière de la camionnette, je regardai pour la dernière fois notre maison qui s’éloignait, là tout au bout de la route (fig 46 et 47). Je respirais une fois encore les odeurs d’eucalyptus que je prisais tant. En passant devant l’habitation des Germonpré, je vis un camion de la « S.T.A.» qui stationnait. Là aussi on vidait les lieux. Chez les Ost, rien n’avait bougé. La famille au complet de cet architecte, qui avait été en dernier lieu notre prof de dessin et de travaux manuels, prenait le frais sur la barza. Le flegme de certains donne dans ces circonstances particulières l’apparence du défi ; ce devait être un sage de cet acabit ! Bref, la camionnette quitta le chemin de terre et s’engagea sur l’avenue Storms relativement déserte. Les magasins du quartier commerçant « Hindou » avaient laissé leurs portes ouvertes (fig 48). En passant devant le commerce de mon copain Isis (Isaac Israël), je me redressai, lui adressant un signe d’adieu. Il se tenait là, sur la devanture de son commerce et me répondit en agitant son mouchoir. En voyant les cocotiers défiler au fur et mesure de notre avancée, c’était la cité d’ Albertville qui petit à petit disparaissait à mes yeux et avec elle sonnait l’heure de la séparation, la dislocation de la bande des copains et copines auxquels nous étions unis (fig 49 à 51). Ma pensée en ce moment se dirigeait vers Jean-Claude Pluys et François Dhont qui nous avaient déjà quittés, mais envers lesquels je portais une grande amitié ; unis par nos retenues répétées à l’athénée, notre joie de vivre et nos farces innocentes. Je pensais également à Marcel Van Heck (interne à l’athénée) dont les parents, transporteurs, exploitaient également des fermes dans les Marungu. Aux vacances, Bruno Tubax et moi-même étions conviés en ces lieux que l’on considérait comme des refuges bienfaisants pour notre mental, loin des bancs d’école. Bruno et sa sœur Alida nous avaient quittés pour l’Afrique du Sud avec leur maman originaire de cette partie du continent. Avec Edmond, le grand frère de Marcel, nous nous aventurions dans la brousse, sur le plateau des Marungu, tels des traqueurs, pour chasser la « swala ». Le soir venu, réunis au coin d’un feu de bois, le grand frère, ce « héros », nous racontait ses aventures de soldat au temps où il avait été appelé sous les armes à Kamina pour accomplir son service militaire. Tard dans la nuit glacée, nous nous endormions sous la simple couverture, notre sommeil parfois interrompu par le hurlement des hyènes…

Enfin, nous nous engagions maintenant sur le chemin cahoteux, inachevé,  qui longeait l’ancien port. Ce dernier subissait actuellement de grands travaux d’élargissement débutés en 1957. La construction d’un nouveau magasin ainsi que l’allongement du port initialement prévu n’avait pas encore commencé. D’autre part, la voie carrossable passant derrière l’ancien magasin et longeant le lac était encore pleine de travaux ; cette dernière était en réfection suite à la forte tempête de fin 1959 où pas mal de dégâts avaient été occasionnés. Un vent du large s’était levé. Les vagues qui se rompaient sur les roches consolidant le rempart, en s’écrasant, nous aspergeaient de ses embruns. Arrivé au bout du pier, à hauteur du poste de garde, le planton ouvrit le portail qui donnait accès aux quais et séparait ceux-ci des travaux encore en cours, nous permettant ainsi l’accès à l’embarcadère (fig 52). Mon père héla le « zamu » du bord (la sentinelle) et quelques matelots. Ceux-ci se chargèrent dans la bonne humeur du transbordement de nos bagages sur le « KIVU » (fig 53). Quelques-uns uns d’entre-eux me saluèrent d’ailleurs très amicalement. Ils se rappelaient les voyages précédents, où souvent je m’étais mêlé à l’équipage au travail. A leur côté, je briquais le pont avec du sable, pieds nus, à genoux sur le deck mouillé. Ils s’interpellaient : « Capitaini muloko na tumika n’gufu » [le petit capitaine travaille fort] Ils riaient alors et l’un d’eux me taquinait feignant de me déséquilibrer sur son passage.

Mon père s’étonnait du trafic qui s’opérait à l’autre bout du port. De nombreuses personnes y circulaient sans autorisation. Des pêcheurs avaient amené leurs frêles embarcations à proximité du quai et procédaient à l’embarquement de personnes, commerçants et colons pour la plupart. Je reconnus parmi elles Monsieur et Madame Van Bossuit, la famille Altorio et leurs enfants, dont Antonio leur aîné était un de mes grands copains. Sur c’est entrefaites, deux messieurs européens attachés au parquet, en complet gris, firent leur entrée sur la scène. Tous deux substituts au parquet, ils avaient la délicate mission d’interdire tout départ non autorisé. Cette intervention n’était pas pour plaire aux passeurs, ni à leurs passagers. La colère monta, des voix fortes s’élevèrent du groupe, intimidant les représentants de l’autorité locale. Ils s’esquivèrent, non sans avoir prié mon père, commandant du bateau destiné au premier convoi, dans l’exercice de ses fonctions en tant qu’officier de police judiciaire, de persuader les fuyards de ne pas tout abandonner. Ils donnèrent plusieurs raisons à cela: les mutins avaient été repoussés et l’on attendait la proclamation imminente de l’Indépendance du Katanga. Ce qui supposait une reprise en main totale de la province.

Mon père parlementa avec ces gens, ces commerçants qu’il connaissait pour la plupart. Ceux-ci se résignèrent, avec l’espoir de voir arriver des lendemains plus cléments. Toutes les issues du port furent surveillées. L’accès de celui-ci était interdit à toute personne qui ne pouvait montrer patte blanche : telles personnes appartenant au Corps de Volontaires, telles autres ayant des fonctions à l’intérieur des installations, ou telles autres encore faisant partie des instances officielles, civiles et militaires.

Dans le courant du mois de juin 2006, un témoin capital sortit de l’ombre et me livra son témoignage, complété d’informations qui expliquent avec raison les motivations qui poussaient tous ces « indépendants » à prendre le large par leurs propres moyens, chose que j’ignorais à l’époque.  

En mémoire de son épouse il nous raconte son parcours. Son départ d’Europe juste après la guerre avec Alice. Son odyssée jusqu’en Afrique est un véritable raid digne d’un roman d’aventure. L’on comprendra aussi son amertume lorsque la fuite reste la seule solution pour sauver sa peau et surtout, après de multiples péripéties mettre les membres de sa famille à l’abri au moment de la débacle

Un oncle se trouvait déjà au Congo depuis 1922. C’était Lambert Plees, qui possédait une sorte de monopole du transport des marchandises entre Usumbura et Bukavu, qui s’appelait alors, Costermansville. L’étroit escarpement de Kamanyola, qui serpentait la montagne avant d’arriver sur les hauteurs de Bukavu, que des tam-tam bien placés avertissaient du traffic, était un peu son oeuvre. Lambert Plees a d’ailleurs eu droit à un article dans le Pourquoi Pas? du 6 juillet 1953.  C’est donc sur le Congo Belge que notre choix s’est fait. Mais, non, non, nous ne voulions pas être à sa charge! Nous voulions être indépendants! Peu le sont au courant, mais les indépendants, futurs coloniaux, futurs planteurs, n’obtenaient pas facilement l’autorisation de s’établir au Congo. Je dois dire que comme vétéran, j’ai obtenu un petit avantage, mais, afin de recevoir nos visas d’entrée, il m’a fallu verser 10.000.00 francs par personne, soit 20.000.00 francs de caution! A l’époque ce n’était pas une petite somme!...


Nous venions de nous marier, Alice et moi, et nous avions décidé de faire de notre voyage vers le Sud, notre voyage de noces. Il a duré 16 mois! Oui, vous avez bien lu! Nous ne savions pas ce qui nous attendait en Afrique et, pourquoi ne pas l’avouer, âgés de 20 et 21 ans, mais mûrs sous bien des aspects, nous avions la naïveté de vouloir suivre les pas d’Henry Morton Stanley ( de son vrai nom, au Pays de Galles, John Rowlands),
de Jack London et les rêves de Pierre Loti! J’avais acheté aux surplus de l’armée américaine, un camion avec lequel nous allions faire notre déplacement. J’avais pensé que ce camion pourrait nous être utile plus tard, ce qui s’est avéré justifié. Nous avons traversé la France à notre aise jusqu’à Marseilles où nous avons embarqué et, par le canal de Suez, nous avons atteint Mombasa. Nous ne parlions l’anglais ni Alice ni moi mais nous possédions un dictionnaire Français-Anglais. La belle affaire, diriez-vous!... Dans nos esprit, nous pensions que dès notre arrivée nous nous trouverions en pleine brousse entourés de noirs à moitié nus! Mais du pont du bateau, nous pouvions apercevoir une ville, occupée par des blancs, des noirs, bien sûr, des arabisés et des indiens, tous affairés à leurs routines.


Et finalement, nous avons mis pieds sur le sol Africain. Nous avons été très bien accueillis. Les autorités de la douane et de l’immigration nous ont aidés et nous ont rendus la vie facile, d’autant plus que l’un d’entre eux parlait un peu le français. Mombasa était une ville et un port importants sur l’océan indien qui par son charme orientale nous a renforcés dans notre décision aventureuse, parceque c’était une réelle aventure dans l’inconnu que nous entreprenions et que n’avons jamais regrettée.
 

Arrivés à Mombasa, nous y sommes restés plusieurs jours afin de nous acclimater à l’air du temps. Affirmer que nous n’étions nullement ou peu dépaysés serait vain. Nous avions tout à apprendre, puisque d’un pays où la grisaille était monnaie courante, nous nous trouvions juste au sud de l’équateur et au lieu de platanes et de saules pleureurs, bien que romantiques, le décor nous offrait, palmiers, baobabs et flamboyants. Comme les plans que nous avions formés avant notre départ de la Belgique (notre voyage de noces qui avait débuté depuis plusieurs mois et se continuait en Afrique, je le rappelle…), prévoyaient un séjour d’un mois à six semaines en territoires anglais (Kénya et Ouganda), nous nous étions quelque peu préparés en lisant certaines revues et en nous familiarisant avec la langue anglaise, mais sur le terrain le résultat fut différent en raison des l’accents (gallois, ecossaise,etc.) de nos interlocuteurs européens en plus de recourir à l’ emploi de nombreux mots swahili , ce que, dit en passant, nous ferions tout autant nous mêmes plus tard sans y penser! Par ailleurs, les échanges pour se faire comprendre furent bien plus laborieux en ce qui concernait nos contacts avec les indigènes qui furent toujours d’un abord agréable et même hospitaliers. Nous pensions alors , petite digression et proportions toutes gardées, aux embûches qu’a dû rencontrer notre compatriote namurois, Pierre Minuit, lorsqu’il négocia en 1626, à l’achat de l’île de Manhattan contre le paiement en breloques d’une valeur de 24.00 dollars. Sur le moment, il ne pouvait savoir que les Indiens avec lesquels il traitait n’étaient pas maîtres de l’île; ils se trouvaient sur Manhattan uniquement pour y chasser le gibier!...


La vraie complication qui s’est présentée à nous lorsque nous avons quitté Mombasa, que nous avons bien aimée, en chemin vers le Congo, a été la conduite à gauche, ce qui m’a obligé à rouler plutôt lentement sur des routes tortueuses et à m’y concentrer au maximum et, comme tout bon Belge, à rouspèter à souhait contre cette incongruité anglaise de diriger et maintenir la circulation routière dans le mauvais sens. Mais par contre, avouons-le, celà nous a permis d’admirer avec plaisir le paysage, grandiose à certains moments. Nous nous arrêtions de temps à autre dans certains villages, soit pour nous dégourdir les jambes, soit y trouver de quoi nous nourrir et de quoi boire, ou pour faire le plein d’essence. Cela nous donnait l’occasion de faire plus ample connaissance avec la population dont la vue nous devenait jour après jour, plus familière. Les femmes, seins au vent, ce que bizarrement nous trouvions naturel, et les hommes recouverts d’un drap, qui avait dû être blanc à l’origine, lequel était retenu à l’épaule par un simple noeud, présentaient une position qui nous faisait rappeler à celle de certains oiseaux . Ils étaient appuyés sur un long bâton et se balançaient sur un pied qui supportait l’autre replié vers le haut et fixé au genou. Autour d’eux une ribambelle d’enfants, nus pour la plupart, mais le cou rehaussé de nombreux colliers de couleurs différentes, jouaient et riaient avec joie. Ce qui nous a frappés à Alice et moi, était de constater les frimousses réjouies de tous ceux que nous approchions, alors que nous avions quitté les trop nombreux visages ronchons de chez nous!...je devrais dire avec plus de précision, de nos grandes villes.

Durant notre périple, bien assis dans la cabine élevée de notre camion qui nous donnait une excellente vue sur tout ce qui nous entourait, nous faisions souvent le point, Alice et moi, sur ce que nous avions appris, sur les rencontres que nous avions faites, sur ce que nous pensions trouver sur ce continent encore mal connu d’un trop grand nombre, sur le style de vie dans la colonie, et surtout sur notre détermination de poursuivre notre aventure qui nous enchantait. Nous venions donc de passer trois semaines sur le bateau durant lesquelles nous avons côtoyé différents personnages dont certains haut en couleur. Comme le bateau allait se rendre de Mombasa à

Dar-es-Salam, puis à Madagascar et dans les îles de l’Océan Indien, de

tout jeunes, c’est vrai, mais ce que nous avions enduré durant cinq ans nous avait muri.

Durant la traversé, deux incidents amusants nous sont arrivés, que je me plais à vous raconter. Nous avions fait escale à Suez et nous nous sommes promenés dans la ville, curieux de ce qu’il s’y passait et nous entrions dans des magasins pour avoir une aperçu de ce qu’il s’y vendait. Dans l’un, Alice, repère sur une étagère des boites de biscuits français, boites en métal bien soudées comme celà se faisait dans le temps. Heureuse de sa trouvaille, elle en achète une en disant que ce serait un petit changement agréable pour les
desserts à bord, car nous n’y étions pas vraiment gâtés. En ressortant dans
la rue, voilà qu’un Arabe, s’approche de nous gesticulant et tout souriant avec l’air de contempler une denrée rare, il me propose sérieusement et simplement d’acheter ma femme, comme si elle était une marchandise courante et que tout le monde savait que tout s’achète et tout se vend sur la place! Je ne lui ai pas demandé le prix qu’il comptait m’offrir! Vrai, j’aurai

lui avoir demandé le prix que ma femme valait! Pour avoir une petite idée!... Bref, d’un haussement d’épaules, le regard réprobateur et d’un geste précis de la main, je l’ai chassé! Et la boite de biscuits, me demanderez-vous? Revenus à bord, nous l’avons ouverte, elle était remplie de sable à ras bord!...

Un mot encore sur l’escale de Suez. Contre notre bateau à quai, mais prês au

LA DEBACLE !

En 1959
, le gouvernement belge décide d’accorder l’indépendance au Congo. La passation des pouvoirs devait se faire sur une période de quatre ans, ce qui devait permettre à tous de s’ajuster et surtout de mettre en place des fonctionnaires africains affirmés, tout autant que de constituer un groupe de personnes capables de diriger le pays.
Arrive janvier 1960, le gouvernement belge nous annonce brutalement que l’indépendance du Congo se ferait officiellement le 30 juin 1960, sans autres conditions préalables! Le Congo Belge n’existerait plus!

A cette nouvelle, les simples soldats de la Force Publique s’attendaient tous à  monter en grade du jour au lendemain. Comme ce ne fut pas le cas, ils commencèrent à s’énerver et le général qui les commandait, irrité par la situation qui se déréglait rapidement à Kinshasa déclara : « Avant l’indépendance du Congo, vous étiez de simples soldats, et maintenant  que le Congo est indépendant, vous l’êtes toujours et le serez toujours! ».

Cette répartie n’a évidemment pas été des plus brillantes et n’a certes pas été du goût des « simples soldats » qui se sentirent trahis. Je me souviens avoir été immédiatement convaincu  que la situation du pays n’allait pas tarder à empirer. Il ne fallait certes pas être Einstein pour le comprendre!

En attendant, stricte première mesure annoncée, le transfert de fonds  du Congo vers l’étranger, Belgique comprise, fut interdit et bloqué! Cet état de fait n’était pas institué pour faciliter la vie des colons, planteurs et commerçants, et nombre d’entre eux se sont trouvés piégés. En ce qui me concerne, quelques mois auparavant, sur les conseils du gérant de la banque que j’ai heureusement écouté et à qui je dois une fière chandelle, j’avais placé des fonds au Canada. Ceux-ci ne devaient pas rapporter grand chose (3%, si je me souviens bien), mais cela ne me préoccupait absolument pas car l’objet du transfert n’était pas le profit, mais la sécurité!
 
Nous avions créé quelques années auparavant, mon beau-père et moi, une société  enregistrée sous le nom de « Frigel ». Et nous avions, au quartier industriel, des installations de chambres froides et d’aires de séchage de poisson que j’avais construit moi même et dont on peut d’ailleurs voir la façade en photo dans la rubrique « Album de famille » (fig 56 A-B-C-D-E-F et fig 57) de ce site. Nous importions également du bétail du Tankanyika Territory (la Tanzanie, aujourd’hui). Nous possédions une flottille de pêche, comprenant le bateau principal et 6 petites barques porte lampe. A le mentionner, je ne puis m’empêcher de vous  expliquer rapidement le principe de la pêche sur le lac, profond de quinze cents mètres. C’était celui utilisé en Méditerranée : les 6 barques, en début de nuit, se plaçaient autour du bateau principal à environ mille mètres de distance et celles-ci, race à leurs lampes allumées, attiraient le poisson. Les barques  se rapprochaient alors lentement du bateau central et au moment propice, accroché et tiré par une des barques, le filet long de 750 mètres et haut de 75 mètres entourait les autres barques et emprisonnait dans un même temps les poissons hypnotisés par les lumières. Vous vous souvenez du « capitaine », cet excellent poisson d’une finesse et d’un goût rares ? Nous faisions souvent des prises de 10 tonnes en une nuit. Après les avoir nettoyés, ils étaient salés et séchés. La Force publique était un de nos principaux clients. En fait, j’ai tenu à préciser ce qui précède pour dire que la possession de notre bateau nous aura été d’une très grande aide quelques semaines plus tard…

En attendant et comme prévu, la situation du pays prenait une tournure désastreuse. Les Noirs n’avaient pas compris ce que le terme « indépendance » signifiait. La majorité d’entre eux étaient convaincus qu’ils pourraient s’approprier tout ce que les Blancs possédaient! On les entendait discuter ouvertement entre-eux du partage qu’ils feraient de nos biens : la plantation, le magasin et les marchandises, le bar, la voiture pour l’un, pour l’autre, le camion, la maison et même les femmes! L’essence serait gratuite, les voyages en train et sur les bateaux traversiers, tout autant, etc. D’où, la déclaration du général en question!

Nous étions dans de beaux draps! Contrariés et déçus, et voyant que rien ne changeait pour eux, les soldats de la Force Publique se révoltèrent. La rumeur se répandit rapidement dans le reste du pays, car aucun corps organisé n’avait été constitué à l’avance par l’administration pour les contrarier. Nous étions littéralement collés au poste de radio pour suivre l’état des choses. De jour en jour et d’heure en heure, les événements se dégradèrent en catastrophe. Nous décidâmes alors de préparer notre bateau en cas d’urgence et, prévoyant le pire, d’y entreposer nos biens les plus précieux, d’autant que comme « privés », nous ne devions rien attendre ni du Territoire, ni du CFL, ni de Filtisaf ou d’autres sociétés.
Le pire vint plus rapidement qu’escompté. A Congolo, des Pères Blancs furent massacrés. Le non retour s’était établi! Les remous des « révoltés » s’amplifièrent rapidement et, dans notre région, des groupes de sympathisants se formèrent aux environs de l’aéroport. Pour les surveiller, afin de les éprouver, un jeune aviateur, Monsieur Den Doncker, décida de les survoler. Trop bas, malheureusement! Il s’écrasa. Il fut la première victime d’Albertville.
  
Quelques jours tard, des escarmouches eurent lieu du côté de Makala (d’après ce que je me souviens). Il était environ midi et nous allions manger, mais j’invitai Alice, mon épouse, et mes deux fils, Richard, l’aîné âgé de huit ans et Michel, le cadet âgé de quatre ans, à se préparer à un départ immédiat. M’étant déjà trouvé dans une situation pareille durant la guerre, je réalisais parfaitement combien le danger pouvait surgir à notre porte. Je partais du principe que l’on pourrait toujours acheter ailleurs ce qu’il fallait pour vivre. La nourriture, les vêtements, une voiture, une maison pouvaient s’acquérir, mais jamais une précieuse vie… Nous quittâmes donc notre maison sur le champ, sans avoir touché au repas encore tout chaud et laissé sur la table...

Le père d’Alice, alors âgé de 58 ans et célibataire, se rendant compte qu’il aurait d’énormes difficultés à  s’accoutumer ailleurs, décida de rester sur place et de surveiller dans la mesure du possible nos biens et les siens, qu’il ne voulait pas abandonner. Non seulement approuva-t-il sans équivoque notre décision, mais la soutint chaudement, commentant le fait  que ses petits fils devaient être mis à l’abri sans plus attendre. Il nous conduisit donc au bateau sur lequel notre capitaine pêcheur, grec d’origine, que nous avions averti, se trouvait déjà avec une demi-douzaine d’hommes d’équipage qui, d’une autre ethnie que celle du Katanga, ne voulurent pas prendre le moindre risque de rester sur place. Sans aucun doute, ces derniers avaient une réelle appréhension, si pas une conviction certaine sur ce qui pourrait advenir. Les au revoirs avec mon beau-père furent évidemment très tristes.

Après avoir réglé en dernières minutes diverses affaires inattendues, l’ancre du bateau fut levée en fin d’après-midi et nous partîmes  en direction de Kigoma au Tanganyika Territory. J’étais heureux, je me le rappelle, que le lac fut calme, car la houle avec des ondes rapprochées provoquait immanquablement le mal de mer, souvent plus intense qu’en haute mer et je ne voulais pas que Alice et les enfants aient à en souffrir. J’étais armé, alerte et toujours sur mes gardes, car dans les conditions critiques où nous nous trouvions, je ne pouvais faire totalement confiance à ceux qui nous accompagnaient, ne sachant pas comment ils pourraient réagir à un danger subit. Après tout, vu les conditions précipités de notre départ, ils pouvaient croire que j’avais emporté de l’argent, d’autant plus qu’à ce sujet, quelques minutes avant notre départ, j’ai été approché par un agent du Commissariat de District d’Albertville, qui voulait que j’embarque avec moi plusieurs coffres contenant les fonds du département pour les mettre en lieu sûr à Kigoma. Comme rien ne m’assurait que ce fût légitime, car je ne comprenais pas, ou trop bien, pourquoi ces coffres n’étaient pas envoyés et gardés sur un des bateaux du CFL qui faisaient régulièrement la traversée vers Kigoma, j’ai refusé platement et sans appel. Je ne veux pas le nommer, mais l’homme que je connaissais bien a été surpris et s’est montré très mécontent! Sans aucun doute, le District devait avoir un plan et me surveillait depuis un certain temps. Arrivés à Kigoma, ce même agent y était arrivé avant nous. Il avait embarqué sur le Baudouinville, qui avait quitté le port presque en même temps que nous  mais dont la vitesse était bien plus élevée que celle de notre flottille. J’ignorais s’il avait pris les coffres avec lui, ni ce qu’il en a fait! Par contre, il a voulu se venger et il employa tout son pouvoir pour contraindre le Consul de Belgique, qui était à Kigoma afin d’aider à évacuer femmes et enfants, à me renvoyer avec le bateau à Albertville.

« Vous comprenez, il faut que Mr. Birkenwald continue de pêcher afin qu’il  procure de la nourriture à la population en ces temps de disette! », trouva-t-il à dire pour influencer le représentant de la Belgique.

Alors que jamais, au grand jamais, le District, très arrogant et condescendant à l’égard des privés, ne s’était intéressé au cours des années précédentes, ni à mon travail, ni à ma personne et ni à ma famille, j’étais devenu tout à coup important et indispensable!

Mais le Consul, un très agréable et serviable monsieur, refusa net! « Nous sommes en territoire étranger ici, dit-il, et je ne possède ni le droit, ni les prérogatives de défendre le passage de cette frontière à un ressortissant belge ou autre, et encore moins de l’en chasser! Et, l’aurais-je eu, je ne le ferais absolument pas dans le cas actuel! ». Je l’avais mis au courant, de ce qu’on m’avait demandé, dans le but de prendre les devants et de me protéger. Il était intelligent et j’ai compris à l’expression de son visage qu’il s’était fait une opinion précise de ce qui s’était passé!

En fouillant dans une des boîtes conservées dans ma réserve, j’ai retrouvé un document original, 45 ans plus tard, dont j’avais oublié l’existence. C’était un avis à la population rapidement dactylographié sur un tiers de page (pour épargner du papier, sans doute), sans date ni spécification d’origine et donc, soit émis par le Territoire, soit  par le District. Je le transcris ici intégralement et dans sa forme exacte :

 

AVIS A LA POPULATION

L’évacuation des femmes et des enfants est organisée via KIGOMA et DAR-ES-SALAAM – seule voie autorisée.
Un ministre plénipotentiaire belge à Dar-es-Salaam et notre Consul à Kigoma s’occuperont personnellement de toutes les personnes rapatriées.
Les personnes (femmes et enfants) qui désirent bénéficier de ce service doivent s’inscrire auprès du Comité d’accueil qui siège en permanence à la gare.


Bagages autorisés: quota avion (30 kilos par personne).
Priorité est donnée aux réfugiés de l’intérieur.

 

L’ADMINISTRATION


La situation à Kigoma, important port par où transitait un énorme volume de marchandise, relié à Dar-Es-Salaam par une ligne de chemin de fer et par un embranchement vers le nord, de Tabora à Mwanza sur le lac Victoria, était  bouleversée en raison de la cohue de réfugiés. Leur  affluence ne pouvait être assimilée par la petite ville même qui, en temps ordinaire,  était plutôt endormie. Je connaissais très bien Kigoma car nous y venions souvent, mon beau-père et moi, alors en chemin vers Shinyanka, où un important marché de bestiaux avait lieu chaque mois et  où nous nous fournissions. Les services hôteliers et de restauration  étaient limités, à part l’établissement très broussard tenu par madame Hélène où, lors de nos passages vers Tabora, nous allions nous alimenter. Je ne me souviens plus vraiment des autres endroits. Par contre, le Consul de Belgique, très dévoué, s’occupait  parfaitement bien des réfugiés qu’il conduisait à la gare en leur faisant prendre place sur un train mis à leur disposition pour faire le trajet soit vers Tabora, afin d’y attraper un avion, soit vers Dar-Es-Salaam, pour y embarquer sur un bateau et efectuer le retour en Belgique, dans les meilleures conditions possibles.
  

Entre-temps, quand à nous, pour ce qui concernait notre logement, noussommes restés à bord. Le capitaine grec lui, dès notre accostage au quai duport, nous avait définitivement quittés. Quant aux 6 hommes d’équipage, ils avaient trouvé facilement refuge à terre dans un quartier tout proche. Mais le lendemain, comme ils étaient à notre service pour lequel je leur payais normalement un salaire, ils étaient présents à l’heure et prêts à faire ce que je leur demandais. Afin d’attendre la tournure que prendraient les événements, je ne voulais pas rester désoeuvré et je voulais pouvoir pêcher sur la côte est du lac. A cette fin, il me fallait une autorisation de l’administration anglaise, composées de nombreux fonctionnaires Indiens dont surtout des Sikhs au couvre-chef très esthétique, qui se faisaient de plus en plus humbles. Elle était doublée de l’autorité de la chefferie autochtone qui prenait elle de plus en plus avantage de la situation politique du pays et où on m’avait envoyé pour obtenir l’accord de ma demande, laquelle  pouvait très bien être refusée, ce qui dégagerait les Anglais du problème. La chefferie se trouvait à Ujiji, village mondialement connu pour la rencontre  (fig 54 A-B-C-D-E-F) pratiquement légendaire du Dr. Livingstone et du journaliste Stanley du Herald Tribune.
            

J’étais convaincu que mon entrevue avec le Chef serait facile car elle se ferait certainement en swahili, alors que mon anglais, à cette époque, était aussi déplorable que lorsque nous prîmes contact pour la première fois avec les Colonies anglaises à Mombasa, 13 ou 14 ans auparavant.

Je ne pouvais pas m’attendre  à ce que j’allais découvrir sur place, tout préoccupé que j’étais à obtenir mon permis. Le chef me fit entrer dans son bureau par un de ses adjoints et m’invita  à m’asseoir à côté de lui, alors qu’il y avait déjà dans la pièce plusieurs arabisés (Africains convertis à l’Islam) en train de parlementer. J’ai normalement prêté l’oreille sur le sujet de la conversation qui se déroulait puisque je me trouvais parmi eux. J’ai d’abord compris qu’une vente quelconque était en train de se conclure. Mais, à mon grand étonnement, j’ai tout à coup réalisé qu’il s’agissait en fait d’esclaves! Ils parlaient ouvertement de la vente de 250 femmes qui devaient être envoyées en Arabie Saoudite dans les semaines qui devaient suivre. J’étais figé, et je ne pouvais rien faire ni rien dire, car je me sentais  réellement en danger. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai appris que l’esclavagisme avait été abrogé officiellement en Arabie Saoudite par une loi précise seulement en 1962! Mon autorisation pour pêcher? Elle fut refusée!

Il m’a donc fallu trouver une autre solution, car il était impossible que je fasse transporter par la route le bateau et les 6 barques jusqu’à l’Océan Indien, ce que j’avais envisagé un moment, mais le coût en aurait été trop élevé. Le seul remède qui me restait fût la Rhodesie du Nord, qui bordait le lac Tanganyika. Après avoir téléphoné à mon beau-père à Albertville, où les événements étaient toujours très confus et incertains, et avoir envisagé avec Alice, qui était toujours d’un très bon conseil, toutes les issues possibles, je n’hésitai pas plus longtemps : c’était au sud du lac qu’il fallait nous déplacer.

Voulant donner un peu plus de confort à Alice, Richard et Michel, pour le trajet, je leur fis prendre, à Kigoma, le vieux et seul bateau de passagers anglais disponible. Celui-ci datait de la première guerre mondiale et était quelque peu délabré, mais encore imposant comme une belle vieille. Il avait vu et connu de très beaux jours et faisait régulièrement la ligne Kigoma – Mpulungu.

 

Je fis remplir les réservoirs d’essence de mon bateau et, à la station Shell dirigée par un Arabe (il y en avait beaucoup au Tanganyika), quatre grands fûts supplémentaires en métal [des touques], comme il y en avait tant au Congo, que je fis charger, en plus des provisions de nourriture et d’eau pour moi et l’équipage, qui m’accompagna. Nous mîmes le cap vers le sud  pour une croisière d’environ 400 kilomètres qui nous prit trois jours en nous arrêtant durant les nuits par pure précaution. Cette croisière ne devait pas me donner le moindre souci car j’avais fait inspecter à Kigoma, où nous étions resté quelques jours, toutes les mécaniques et le système électrique du bord : moteur, hélice, arbre de couche, quille, batteries, filets, réserves diverses, etc. A notre départ, tout était en ordre de marche.

Mais c’était trop beau pour cela dure! Au deuxième jour de notre voyage, nous nous sommes aperçus que sur les quatre fûts, deux contenaient uniquement de l’eau. L’Arabe de la station Shell m’avait dupé! Nous avons eu de la veine toutefois qu’il n’eût pas rempli d’eau les quatre fûts! Heureusement aussi que nous avions suffisamment de réserve pour terminer notre périple jusqu’à Mpulungu. Heureusement encore qu’il y avait une station Shell à Abercorn, (fig 58A-B) centre important, situé sur une hauteur à environ 40 kilomètres du lac, dont le représentant anglais, que je fis appeler, eut la gentillesse de venir immédiatement constater le méfait sur place. Il ne parut pas autrement étonné, car il me remboursa séance tenante la valeur du délit. A la réflexion, cela ne devait pas être la première fois qu’il eût à traiter d’un pareil incident!

Mpulungu (fig 59) était tout petit, au pied d’une falaise qui entourait toute la partie sud du lac aussi loin que les yeux pouvaient observer! Sur la droite à  un kilomètre de distance environ à l’est, on pouvait admirer une très belle chute d’eau. Il y avait un petit port où le seul bateau de passagers qu’avaient emprunté Alice et les garçons, pouvait accoster. Pas un seul commerce en vue! Pas d’hôtel. Non! Il y avait bien un bureau de l’administration rhodésienne où officiaient un chef de poste anglais relativement suffisant, style très anglais, et sa secrétaire qui devaient faire office de douanier et d’agent de l’immigration. Je dois à la vérité de dire, que malgré l’impression qu’on pouvait avoir de par son attitude qui faisait croire que nous n’étions pas spécialement les bienvenus, il nous atoutefois aimablement aidés, suivant ses compétences malgré tout limitées, et les difficultés de langage car il ne parlait pas le swahili! Mais nous n’étions pas venus à Mpulungu pour faire du tourisme mais bien pour pouvoir pêcher. Il m’a fallu trouver, avant tout, un logement. Le chef de poste mit à notre disposition une sorte de refuge pas loin du lac, sans eau ni électricité, mais comme nous possédions l’expérience des planteurs et de la brousse, nous nous en satisfîmes. Je savais, bien entendu, qu’il me faudrait obtenir un permis de pêche industrielle ici aussi, dont les bureaux se trouvaient à Abercorn. J’eus à remplir un formulaire administratif de deux pages, rédigé en anglais. Là, fut la difficulté, car mon anglais ne dépassait pas le « petit nègre », expression consacrée de l’époque, mais non péjorative. Je me mis à l’ouvrage aidé de mon dictionnaire Français -  Anglais qui ne me quittait jamais!

 

Nom:… Prénoms:… Date de naissance:… Résidence:… etc.; pour arriver à la question: Profession! Il fallait, bien entendu, que celle-ci puisse concorder avec l’objet de la demande. Pour trouver la traduction de « pêcheur », j’ai consultai mon dico, qui était d’un très petit format et, par distraction, je ne fis pas la différence entre « pêcheur » (fisherman), et « pécheur » (sinner)!

  

Vous avez compris, c’est « sinner » que je choisis pour ma profession! Je suis certain que tous les membres l’administration de la Rodhésie du Nord durent éclater de rire! Personne, au grand jamais, n’avouerait être un sinner; il fallut que ce soit un petit Belge qui le fît! Vous ne le croirez pas, grâce au sens de l’humour bien connu des Anglais, j’obtins mon permis!

  

Mais à partir de ce jour, c’est Alice qui me gratifia du gentil surnom de « sinner », le trouvant bien choisi! J’en connais d’autres qui, bien plus tard, découvrirent le rare plaisir de m’en octroyer divers autres. Ils se reconnaîtront!

La mise en route de la campagne de pêche ne fut guère facile. Il me fallait trouver deux douzaines d’hommes supplémentaires à ceux venus avec moi et les mettre rapidement au courant de ce qu’on attendait d’eux. Je n’était moi-même pas un expert en la matière! Vous pouvez donc vous imaginer les difficultés rencontrées d’autant plus que la majorité des locaux ne s’exprimait pas en Swahili.

On ne pêchait que la nuit, sauf les nuits de lune. Je ne vous décrirai pas les détails de notre première sortie, ni des suivantes, si ce n’est qu’un des néophytes est tombé à l’eau, mais il a été  rapidement récupéré et, l’aube se montrant, nous sommes revenus au port avec une petite prise de seulement trois cents kilos, dont des ndakalas, ces petits poissons qui ressemblaient à des sardines. Nettoyés, passés dans de la farine, salés et poivrés puis grillés, ils faisaient un excellent plat.

   

Cela faisait presque deux mois que nous avions quitté Albertville où la situation semblait s’être calmée, si pas revenue à la normale. Mon beau-père, avec lequel nous étions toujours en contact, nous déconseilla de rentrer au bercail. Par contre, nous ne pouvions envisager, Alice et moi, de nous installer définitivement à Mpulungu, et cela pour plusieurs raisons: c’était d’abord un coin perdu, loin de tout, ensuite, rien ne nous garantissait l’avenir de la Rodhésie puis, pour prospérer, il nous aurait fallu construire des chambres froides, des saloirs et des séchoirs et engager des fonds importants, alors que notre confiance en l’avenir de l’Afrique s’amenuisait de jour en jour. Mais plus important encore, c’était l’avenir de nos fils qui était en jeu et bien qu’ils fussent encore bien jeunes, notre devoir était de leur assurer au plus vite une vie future prometteuse. Nous nous trouvions à une croisée de chemins! Sur les conseils d’un ami de longue date, un Père Blanc, d’origine canadienne, qui avait dirigé le séminaire de Tabora, nous avons choisi le Canada, qui nous semblait être le pays le plus engageant. Le Canada où j’avais d’ailleurs placé de l’argent. Ce pays était moderne  et aux immenses possibilités, de plus, avantage supplémentaire, nos fils pouvaient y poursuivre des études en français et en anglais.

 

Nous n’avons plus hésité et il était inutile d’ailleurs d’attendre. J’ai proposé au papa d’Alice de m’amener ma voiture, une Chevrolet récente, et pour son retour, lui ramènerait la flottille à Albertville, d’autant que, plus décidé  que jamais, il voulait y rester! Trois jours plus tard il était là. Il va sans dire qu’au moment de son départ, les au revoirs furent très émouvants.

Nous avions emporté sur le bateau plus d’une tonne de coffres, tableaux, bibelots de valeur, auxquels nous tenions, plus vêtements et autres. Un commerçant d’Abercorn avec lequel nous avions sympathisé, possédait un camion et devait, à point nommé, se rendre à Cape Town pour y chercher de la marchandise. Comme il y allait à vide, il se proposa de transporter gracieusement nos biens, ce qui fût particulièrement apprécié. Et nous quatre, dans  le confort de notre Chevrolet, nous fîmes un très beau voyage à travers la Rhodésie et l’Afrique du Sud et, en cours de chemin, en profitâmes en touristes.

A Cape Town, avertis que l’obtention de visas pour le Canada pouvait prendre de 6 à 8 mois, le Consul qui nous reçut, nous assura qu’il n’y aurait aucun problème à ce que notre demande ne soit pas acceptée, nous louâmes un appartement pour y attendre nos visas et reprendre enfin une vie normale.

Je voudrais terminer ce récit, ce rapport plutôt, par deux petits paragraphes. Non que leurs sujets fussent directement liés à la débâcle, mais en petite partie qu’ils purent en être la raison.

1) De nombreux colons du Congo se retrouvèrent à Cape Town en 1960, et nous eûmes la chance d’y retrouver des amis de Bukavu. Ils revenaient de Belgique où ils pensaient pouvoir se refaire. Mais au bout trois mois environ, déçus, ils revinrent en Afrique du Sud. Ils nous montrèrent une page d’annonces classées d’un journal bruxellois qu’ils avaient conservée, dont une offre d’emploi stipulait « Anciens coloniaux, s’abstenir »! A cette lecture, nous fûmes bien entendu renforcés dans notre décision, pour autant que nous pûmes hésiter un instant ou avoir un doute, ce qui ne fut pas le cas!

2) Il y a quelque temps, un documentaire du Commandant Cousteau passait à la télévision américaine. Le commentaire du film qui montrait une scène où deux hippopotames se prélassaient dans l’eau d’une rivière par laquelle se déversait le Lac Tanganyika, assurait qu’ils se trouvaient à l’extrême pointe sud du Lac, soit près de Mpulungu! C’était un mensonge  car, d’une part à cet endroit il n’y a pas de rivière par où le lac s’écoule, étant donné que l’eau n’a pas la possibilité de « grimper » la montagne qui  la contourne, et que la seule rivière par où le Lac Tanganyika se déverse est la Lukuga, située comme tout le monde le sait, à Albertville! Par contre, il est vrai que plusieurs petites rivières se déversent dans le lac! Il n’y a jamais eu non plus d’hippopotames à cet endroit, car il n’y avait pas (il n’y en a toujours pas), de pâturages près du bord, et comme l’eau, ils ne pouvaient pas escalader la falaise! Or, les hippos mangent de l’herbe... et beaucoup!

J’ai pensé utile de relever le cas Cousteau, qui en fait, n’a pas beaucoup d’importance. Mais c’est surtout pour mentionner le cas de la majorité des journalistes et reporters qui, combinant leurs vacances avec leur travail, venaient au Congo passer deux semaines durant la saison sèche et écrire en même temps un article pour le journal ou le magazine pour lequel ils travaillaient. Au bout de ces 15 jours, malgré qu’ils ne maniaient aucune des langues africaines (lingala, swahili, etc.), ils avaient tout compris et tout appris! Ils se croyaient brillants mais, pour paraphraser Clémenceau, « rien de plus! ». Et moi, après 14 ans d’Afrique et parlant le swahili, je me sens diminué, car je me rends compte que je ne sais pas grand chose du Congo!

 

Leurs articles étaient faussés en raison de leur propre interprétation de ce qu’ils croyaient voir ou comprendre tandis que leurs lecteurs acceptaient leurs écrits pour argent comptant, mais sans le savoir, ils étaient trompés! Et parmi ces lecteurs, il y avait de nombreux hommes politiques, d’où ceux-ci tiraient leurs informations dont ils se faisaient une opinion, sans avoir jamais mis les pieds au Congo! C’est pourquoi, la Belgique n’a jamais compris le Congo! D’ailleurs le Roi Léopold II s’en plaignait déjà 80 ans auparavant!

Pour finir, je dois à la vérité de dire que je n’ai rencontré qu’un seul reporter qui a toujours été d’une correction exemplaire, dont les reportages et les articles furent toujours impeccables: c’est de feu Raymond Cartier qu’il s’agit. Il a notamment écrit un impeccable article sur Albertville!

Le cas Cousteau n’est pas isolé. J’ai relevé de nombreux mensonges dans un documentaire sur le Congo de la National Geographic. Je leur ai écrit, avec copie à notre Ambassadeur à Washington, qui m’a répondu et félicité,  et dont j’ai gardé la lettre. La National Geographic m’a répondu que n’étant pas allée sur place, elle ne pouvait que se retrancher derrière son reporter!

Gabriel Birkenwald, 16 juin 2006.

 

Nous sommes donc en fin d’après-midi ce 9 juillet …


Monsieur Deplecker, (fig 60) capitaine d’armement à l’époque, nous apportait les dernières informations : les réfugiés de Congolo venaient de démarrer de Kabalo après biens des déboires. Le départ du « KIVU » était fixé à 18.00 heures, il fallait s’attendre à pouvoir embarquer deux heures avant le départ prévu. Les deux chaudières étaient sous pression et affichaient 10 kg/cm2. Les dernières instructions permettaient de garder les chaudières en stand by. L’équipage était libre jusqu’au lendemain. Seuls restèrent à bord les hommes qui s’étaient embarqués avec leur famille. En début de soirée, Monsieur Gossens, (fig 61) se présenta dans sa tenue habituelle, chemise ouverte et capitula tombant presque à mi-mollets. Il demanda asile pour sa famille, dont sa belle-sœur. Rien ne s’opposait à cela, d’autant plus qu’il était repris sur la liste des convoyeurs.

Bousculés par cette journée, enfin installés, nous étions maintenant à l’heure de la détente. Mes deux plus jeunes frères découvraient un nouvel univers. Non éduqués comme nous l’avions été, moi-même et mon cadet, aux milieux marins, je redoublais de vigilance à leur égard. Nous allions passer à table lorsque soudain, une panne d’éclairage nous plongea dans le noir. Ce genre d’incident était fréquent à bord des bateaux à quai. D’habitude personne ne s’en souciait, le courant se rétablissait rapidement comme par enchantement. Alors qu’aujourd’hui, nous avions été sur le qui-vive toute la journée, cette panne s’imposait comme une contrariété  supplémentaire. Le « watchman » du bord s’occupait de détecter la cause de ce qu’on imaginait déjà comme un sabotage. Heureusement il n’en fut rien. Le saboteur n’était autre que Monsieur Van Malcotte, capitaine du « BARON DHANIS » (fig 62). Ce dernier, invoquant une perte de courant à son bord, avait tout simplement déconnecté notre prise de terre sans se rendre compte qu’il embarrassait ses voisins. Il fut quitte pour une tournée générale, et notre souper reporté à l’heure suivante.

Peu après, la visite inattendue de deux fonctionnaires des Voies Navigables assoiffés présupposait une longue veillée… Ils croyaient tenir de sources sûres qu’un parachutage de paras devait avoir lieu cette nuit, le 10 à 03.00 heures, venant directement de Kamina, disait-on. Plus ils parlaient, plus ils avaient soif. D’un geste du coude précis, ils « éclusaient  » maintenant allègrement le savoureux contenu, conditionné dans des  bouteilles de 75 cl et bien connu des consommateurs sous le vocable de « SIMBA ». La conversation des grands battait son plein. La politique était à l’honneur. Cela faisait des mois que les mêmes réflexions monopolisaient les grands débats. A chaque gorgée, les enchères montaient, et finalement un raz de marée d’injures éclaboussait les politiciens de la métropole. Ce point de vue mettait tous les tribuns d’accord. Un « der des ders » clôturait les discussions et noyait le poisson, ils restaient bons copains, savourant leur soirée entre citoyens colonial et de surcroît soiffards par habitude.

On m’appela du quai. Du pont, me penchant au-dessus du bastingage, je perçus de suite des silhouettes qui m’étaient familières. Parti à leur rencontre, je descendis quatre à quatre les marches de la rampe qui menait au pont inférieur. En escaladant des caisses qui me barraient la route, je faillis m’étaler

en évitant de justesse le bain de minuit. Les copains qui m’attendaient sur le quai, s’esclaffaient de plus belle, mettant en doute mon pied marin. Antonio Altorio (fig 63), Albert et Raymond Fischback, ces deux derniers fils du chef de gare et, par je ne sais quel stratagème, avaient défié la sentinelle. A les voir crottés comme des va-nu-pieds, j’imaginais toutes leurs péripéties pour aboutir ici. A me voir surpris, Raymond prit le premier la parole en chuchotant : « Top secret ! Ce n’est pas de nous que tu sauras que nous sommes en mission d’espionnage. Nous avons en plus, ordre de surveiller le port ». Après bien des éclats de rire, je les invitai à prendre un rafraîchissement. Après tout, pourquoi pas ? « Ils étaient en mission ». En fait, cette bande de rigolos voulait faire croire aux gonzesses qu’ils avaient été incorporés dans le Corps de Volontaires comme estafettes…

Maintenant il se faisait tard. Avant de se séparer, je les accompagnai quelques centaines de mètres sur le quai. Une imperceptible brise du large commençait à refroidir l’atmosphère. Me remémorant distraitement le film de la soirée, le clapotis des vaguelettes m’incita à la rêverie.

Mon attention fut attirée par un bruit de moteur qui provenait du chemin chaotique, longeant le hangar à marchandises. Je distinguai maintenant les phares du véhicule, celui-ci s’immobilisa devant les barrières. Une portière claqua, le conducteur héla la sentinelle. Il resta sans réponse, cette dernière s’étant détournée de son poste. Comme les rigolos qui m’avaient rendu visite tout à l’heure, je me pris au jeu. Je lui braquai dans les yeux un jet de lumière de ma torche. D’un revers de main, il se protégeait le visage. Je reconnus monsieur Vertichio...  Ce dernier m’invita à lui ouvrir le passage. N’ayant d’ailleurs aucun pouvoir de répondre à sa demande, je refusai d’obtempérer. Il prétexta alors être attendu par le patron du bateau de pêche abandonné tout à l’heure. Témoin de la scène qui avait opposé les substituts aux commerçants et de l’intervention de mon père, je lui confirmai qu’ils avaient quitté les lieux. Il insista à nouveau, affirmant faire partie du Corps des Volontaires. Mais il ne portait pas le brassard obligatoire… ! Pour clore ce face à face, je lui demandai le mot de passe. Y en avait-il un d’ailleurs ? Dans un geste de rage, il pivota sur ses talons et s’éloigna. Emballant le moteur à coups d’accélérateur répétés, il lança son véhicule dans les ornières. Encore surpris de mon effronterie, je réalisai seulement que je ne pouvais prétendre, le cas présent, à aucune prérogative. Après coup je m’en voulais et, rentrant à bord avec une certaine inquiétude, je mis mon père au courant de l’incident…

Les derniers visiteurs qui avaient trinqué avec lui regagnaient maintenant le baliseur « M’TOA » (fig 64) où ils avaient trouvé à loger. Mon regard fut attiré par un faisceau lumineux puissant mais encore lointain. Questionnant mon père, il supposa qu’il s’agissait de l’« URUNDI », dont on devait bientôt apercevoir les feux de route. Sur ces entrefaites, le capitaine Lallement, accompagné d’un de ses amis, fit une halte « Simba » Déjà légèrement éméché, en prenant place, il faillit basculer de sa chaise. Quelques chopes plus tard, d’un geste significatif, il leva son verre vide. Mon père ignora cet appel au secours et détourna l’attention sur l’« URUNDI » qui s’était approché. Ses feux de position étaient maintenant visibles mais, d’après mon père, il en avait encore pour une bonne heure de navigation.

Il était aux environs de minuit quand un groupe de quatre volontaires arriva sur les lieux, suivi peu après de monsieur Deplecker, capitaine d’armement. Ce dernier précisa que le parachutage annoncé était, paraît-il, retardé.

Alors que l’« URUNDI » entamait son approche, Monsieur Deplecker, soucieux de l’absence de l’équipage du « WAPI » (fig 65), remorqueur de port, fit envoyer la sentinelle à sa recherche, quand celle-ci signala que les hommes se mettaient à leur poste de manœuvre. Au moment où le « WAPI » quitta le quai, l’« URUNDI » demanda par signal l’aide du remorqueur. Ce dernier contourna sur bâbord le bateau qui avait diminué sa vitesse. Un coup de sifflet strident annonça le largage des barges, le « WAPI » assura la relève à ce moment précis. A vitesse lente l’« URUNDI » se dirigea vers la bouée rouge, il vira encore sensiblement sur bâbord et fixa son cap sur les ateliers. On percevait maintenant le ronronnement des moteurs et les consignes du « capita » qui répétait, à l’équipage en stand by, les derniers ordres d’accostage. Le bateau rentra dans les eaux du port, continuant sa courbe, et stabilisa son cap sur la cale sèche. La sonnerie du « chapburn » que l’on distinguait maintenant nettement, transmettant les ordres à la machine, fut suivie immédiatement par le bruit assourdissant des remous dans l’eau que provoquait le battement des deux hélices. L’« URUNDI » s’immobilisa, pivota sur place à 180° afin de gagner son aire d’accostage. Il s’amarra sur le flan du « KIVU ». Tous les hommes de terre grimpèrent à bord, accueillis par son capitaine, Monsieur Elavia, originaire de Goa, et s’installèrent dans la salle à manger. Le bar fut ouvert jusque près de 04.00 heures du matin!

 


Albertville le 10 juillet


Terriblement fatigué, je m’étais endormi presque instantanément dans une cabine de passagers. Au petit matin, dans mon demi-sommeil je fus dérangé par des portes qu’on ouvrait et claquait. Enervé par cet acharnement, je sautai en bas du lit et sortis brusquement. Je tombai nez à nez avec Amici, aussi surpris que moi. Heureux de sa découverte, il avertit ma mère : «Ah la …! Weye uku Madami ? Ja-ja, iko uku !» Je compris pourquoi tant d’effervescence sur le pont, et réalisai que je n’avais pas passé la nuit dans
l’appartement réservé au capitaine et à sa famille. Un jet rapide d’eau froide me remit les idées en place. Alors que j’avais projeté de taquiner le « makoki » à la pointe du pier, une fois de plus, j’étais bon pour la corvée « petits frères ». Mais avant, je pris un copieux petit déjeuner composé, d’œufs « metcho ya n’gombe » (œil de bœuf = oeufs sur le plat), charcuterie, fromage, accompagné d’un délicieux café arabica de la marque « Kivor ».
Vers 09.00 H, nous étions informés que le train de Kabalo venait de passer Greinerville (Makala). Mes parents s’engouffrèrent dans la VW de monsieur Houart, officier de marine au Service des Voies Navigables. Ils se présentèrent à l’accueil, sur le quai de la gare bondé de « bonnes volontés ». De la passerelle, aidé de jumelles, j’avais juste pu entr'apercevoir, au travers des installations des ateliers du C.F.L. (fig 66), le convoi qui entrait en gare. Il devait être alors environ de 09.30 H.

Michel Stavrianos livrera son témoignage (enregistré sur bande magnétique chez-lui durant l’été 2006), des souvenirs encore présents 45 ans plus tard « comme si c’était hier » : l’entrée en gare du train ramenant de Kabalo « ces pauvres gens encore sous le choc, débarquant comme des misérables ». Et Michel de poursuivre « Ce sont des scènes qui resteront gravées dans ma mémoire pour toujours! ». …(fig 67 A-B-C-D-E)

Ensuite ma mère se rendit en ville fouiner dans je ne sais quels étalages, tandis que mon père vaquait à ses occupations du côté de la Direction. A son retour de l’armement, en fin de matinée, ma mère nous rejoignit quelques instants plus tard. Elle avait ramené entre autre un magnifique « transistor » de marque Novac. Cette nouvelle découverte de l’électronique trônait là, sur une table de salon. On pouvait juste écouter, et l’admirer sans toucher!

C’était aujourd’hui dimanche, le port n’était pas en activité. Sur les quais, le dispositif de garde avait été renforcé. La vue de ces gendarmes, volontaires et autres militaires armés fascinait mes frères. Heureusement pour moi, ce divertissement venait à mon secours. Sur le parvis du hangar, j’observai amusé l’homme coiffé d’un casque anglais qui lui tombait sur le nez : c’était bien lui, le capitaine de marine Fernand Lallement. A le voir gesticuler, il égayait à coup sûr son monde d’une anecdote dont la drôlerie ne leur avait pas échappé. Homme d’autorité, il était connu pour son franc-parler.

Mais pour l’heure, s’étant dirigé vers l’embarcadère et ayant escaladé la bordée du vapeur à quai, Fernand de son prénom, commanda au barman une « Simba » bien glacée. Dans la suite, le capitaine Elavia monta à bord et s’intégra au groupe d’hommes qui s’étaient attablés sur le pont. Enfin, mes parents, retardés par l’un et l’autre, se joignirent à l’assemblée ainsi  spontanément constituée. L’apéritif fut écourté. En effet, l’après-midi n’allait pas être une sinécure. Nombre de petits détails devaient encore être réglés.


L’ordre fut donné à la chaufferie de maintenir les chaudières sous pression. Le « journal de bord » venait d’être livré par le planton de l’armement, ainsi que le permis de sortie délivré par le Service de Voies Navigables. Durant le dîner, ma mère narrait avec force détails l’atmosphère qui régnait en ville. Décrivant l’entrée en gare du train de réfugiés, elle capta notre attention par les témoignages qu’elle avait recueillis. Notre boy Amici, à son tour, intervenait de son commentaire. Il n’imaginait pas qu’en si peu de temps tout eut pu basculer, et s’estimait heureux d’être à bord avec sa famille car, disait-il, neuf tribus se côtoyaient dans la région. Tant que l’ordre était maintenu, la vie était encore possible, mais pour combien de temps ? Il formula des doutes! Après avoir quitté la table, chacun se prépara à affronter l’après-midi. Mon père avait désiré se détendre dans un bain chaud, tandis que ma mère obligeait mes frères à faire la sieste, elle y tenait depuis toujours.

Mais, que s’était-il passé à Congolo ?


Rita Schonk (fig 68 A-B-C-D)
, une petite fille habitant Congolo, nous rapporte ce témoignage émouvant. Des souvenirs lui reviennent par bribes. Elle se rappelle des moments angoissants, qui parfois la tenaillent encore depuis son départ précipité. Ci-après la lettre qu’elle m’a fait parvenir à la suite de biens des hésitations, persuadée qu’ils étaient sans importance, alors que l’on perçoit à travers ces lignes, les images confuses qu’un enfant peut enfouir toute sa vie dans son subconscient. Voilà ce dont je me rappelle :

Pendant les mois précédant l’Indépendance, il y avait une bonne entente entre les blancs et les noirs. Mon père et ma mère ont été invités au village par des employés noirs du CFL ; ils y sont allés et ont été très bien reçus.

Mais mon frère, âgé de 10 ans, qui jouait toujours avec les enfants noirs et parlait couramment le swahili, racontait que des noirs, venant d’autres régions, flânaient dans les rues et qu’ils se partageraient les femmes blanches et leurs biens.

 Puis, après l’Indépendance, les femmes et enfants ont reçu l’ordre de partir par train vers Kabalo. Ma mère n’était absolument pas d’accord et refusait tout net de partir. C’est de ces disputes dont je me rappelle le mieux et de celle de Kalemie plus tard. Ma mère recevait des leçons de tir au pistolet de mon père, dans notre jardin sur des bouteilles, mais sans grand succès. Mon père se moquait d’elle et disait : si tu as un problème, vise leurs pieds, avec un peu de chance tu auras leur tête. Mais les noirs et notre boy étaient très impressionnés, ce dernier racontait à tout le monde que sa madame savait tirer.

De la fuite, je me rappelle que nous étions à table pour le souper, et qu’un homme a ouvert la porte en coup de vent en criant : foutez le camps, il y a une mutinerie au camp militaire… Nous sommes donc partis vers le port et avons embarqué. Maman avait juste fait la lessive, a jeté les vêtements lavés dans une valise ainsi que ses bijoux. C’est tout ce que nous avons emporté.

Ce que je ne vois jamais dans les comptes rendus, c’est que les gendarmes noirs, les vétérans, n’ont pas participé à la mutinerie et, qu’au contraire, c’est eux qui ont été chercher les planteurs et les personnes qui habitaient plus loin, et qui ont essayé de calmer les jeunes gendarmes et les ont ralentis considérablement. Mon père l’a répété souvent.

Notre boy, Amundala, voulait partir avec nous, mais  il était interdit pour tous les noirs d’embarquer. Il a dû rentrer avec notre chien, un berger allemand. Mon père a, plus tard, essayé de les retrouver, mais sans succès.

Puis sur le bateau, il y avait un grand problème. C’est que c’était un bateau à vapeur, qu’il n’était pas sous pression et qu’en plus, les noirs avaient l’habitude de cacher leurs pelles à charbon et leur matériel. Donc les hommes ont dû se débrouiller avec ce qu’ils trouvaient pour allumer le feu et etc.

Les femmes s’organisaient entre-temps pour préparer du café et à manger pour tout le monde. Depuis, lorsque je vois une boîte de corned-beef, je dois penser à Congolo.

Je crois que j’ai dormi la plus grande partie du voyage jusqu’à notre arrivée à Kabalo car je n’ai pas beaucoup de souvenirs. Là, c’était impressionnant. Tous ces noirs en colère qui nous insultaient. Quand nous étions dans le train, tout le monde a été fouillé. Maman découvrait alors qu’elle avait encore des munitions dans son sac… Mes parents ont caché  ces balles partout où ils le pouvaient.
 

Une petite anecdote : nous étions dans le wagon qui avait servi au Roi Léopold III et à la Princesse Liliane lors de leur visite au Congo. J’ai dormi dans le lit de la Princesse Liliane (avec mon frère). Tout le monde ne peut pas en dire autant…

A un certain moment, il y a quand même eu quelques coups de feu. Ma mère a souvent raconté que mon père nous avait précipitées en avant, et qu’une balle était passée juste au-dessus de ma tête.

Les freins avaient été sabotés, mais le train est quand même parti. Puis, plus tard, en pleine brousse ils l’ont arrêté et les ont réparés. Avec un train plein de techniciens… ce n’était pas un grand problème. Mais j’ai toujours cru qu’un train était venu à notre rencontre d’Albertville pour nous escorter…

A Albertville, nous avons été accueillis par des amis de mes parents,  la famille Marien (fig 69). Mes parents ont reçu une somme d’argent de la compagnie pour acheter de nouveaux vêtements et le strict nécessaire.

C’est là que j’ai assisté à la plus grande dispute de mes parents : mon père avait décidé de rester, et en plus de retourner avec d’autres volontaires à Kabalo pour aller chercher des otages (?). Nous devions partir vers la Belgique jusqu’à ce que le calme revienne, mais nous ne sommes jamais revenus.

Comme maman n’était pas d’accord, nous avons finalement pris le dernier convoi avec la famille Marien, jusqu’à Usumbura. Là, nous avons logé chez des amis de Madame Marien (maman ne se rappelle pas de leur nom), et le jour suivant nous avons pris l’avion pour Melsbroek.

A propos d’Albertville, maman m’a raconté hier l’anecdote suivante. A un certain moment, Albertville a été attaqué du côté du fleuve [la rivière  Lukuga ?].  Maman était assise avec Madame Marien sur la terrasse quand  Monsieur Cromphout (fig 70) est passé devant leur maison. Il leur a donné un fusil et des cartouches. Maman demandait ce qu’elle devait faire avec un fusil, et a reçu comme réponse : « Si quelque chose bouge de ce côté-là, tu tires. Cela n’a pas d’importance que tu touches quelque chose, mais nous serons avertis ».

L’avion était complet, les enfants n’avaient pas de siège et devaient s’asseoir sur le sol. Comme personne n’avait beaucoup de bagages, ils ont pris le maximum de personnes à bord. Nous avons fait escale au Caire, nous étions affamés et avons reçu le menu suivant : 1 œuf sur le plat et trois frites. Cela, je ne l’oublierai jamais…

A l’arrivée à Melsbroek, il faisait nuit, nous avons été accueillis par des volontaires et quelqu’un nous a ramenés en voiture jusqu’à Ekeren où ma grand-mère habitait. La pauvre avait passé les dernières journées devant la radio et avait juste pris un somnifère. Comme elle n’avait pas le téléphone, nous ne pouvions pas la prévenir. Et nous avons eu assez de mal à la réveiller.

Le mois qui a suivi n’a pas été très amusant non plus. Maman était très nerveuse, inquiète pour mon père; elle devait improviser pour nous loger chez ma grand-mère et trouver une école pour mon frère et moi avant septembre.

Mon frère a été inscrit dans une école flamande, et a dû doubler sa cinquième. Moi je pouvais passer directement en troisième primaire, car il y avait une école francophone à une vingtaine de kilomètres. J’ai donc dû aller en pensionnat pendant quatre ans ; j’y étais avec les filles Deplecker, Nicole et Gisèle.

Cette période m’a tout de même traumatisée. En très peu de temps, tout mon univers avait basculé. Mon grand-père paternel est décédé en octobre et ma grand-mère maternelle l’année d’après. Maman n’avait que 34 ans, elle était venue au Congo juste après son mariage, et mes parents n’avaient jamais envisagé de partir du Congo. Elle a tenu bon jusque quelques mois après la mort de sa mère, puis elle a craqué et a fait une dépression.

Mon père est resté à Kalemie avec l’idée que c’était pour une année. Il y est resté jusqu’en… 1976 ! Il avait pensé tout s’arrangerait et que nous allions revenir le rejoindre. Mais le temps passait, rien ne s’arrangeait, au contraire; nous avions nos études et pendant 16 ans j’ai eu un père deux mois par an.

Mon père est retourné à Congolo quelques semaines après notre fuite, et tout avait été pillé ou cassé. Le film, Congo River, a été projeté à Turnhout et cela faisait mal de le voir. Je ne sais pas si les noirs sont plus heureux maintenant.

J’ai toujours eu la sensation de devoir m’excuser d’avoir été au Congo. Beaucoup de mes collègues pensent que mon père était toujours armé et qu’il fouettait tous les jours les noirs, que maman était une version africaine de la nazie. Les seuls films et documentaires que l’on peut voir, nous montrent l’époque de Léopold II et ses excès.

Dommage qu’il n’y ait pas de films de l’époque où nos parents étaient au Congo, montrant tout le travail que cette génération a fait pour  construire ce pays…

Mon père a toujours dit que l’Indépendance est venue une vingtaine d’années trop tôt, qu’il n’y avait pas encore assez de noirs suffisamment formés, capables de prendre la relève.

A la fin de la décennie des années 90, soit quarante ans plus tard, je rencontrais le capitaine du « BARON JANSSENS », Marcel Tondeleir, et son épouse Betty (fig 71 A-B). Ce couple témoin des événements de Congolo : Madame et Monsieur Tondeleir avaient navigué sur le Bief Supérieur du Lualaba. Ils le connaissaient bien ce fleuve. D’autant plus, que les parents de Marcel Tondeleir, contemporains de mes parents à Bukama alors que papa était Chef de Transit entre le CFL et La BCK. Etaient eux aussi des « navigants » bien avant guerre. Ils l’avaient sillonné sur tout son parcours, alors que Marcel était encore gamin (fig 72 A-B-C-D) Un après-midi d’été, attablés autour d’un succulent goûter, ils me livraient avec une certaine amertume, la fuite de Congolo dans les embrouilles du « plan troubles ».

Voici leur récit plus nuancé, on peut se fier à leur bonne foi. Ils ont été parmi les acteurs de la mise en application du « plan troubles ». Ils sont parmi ceux qui ont déployé toutes leur compétence et leur énergie pour éviter le pire. Il est grand temps de leur rendre hommage à eux aussi, alors qu’ils sont restés plus de 40 ans dans l’ombre, malgré les promesses de reconnaissance qui leur avaient été formulées au lendemain de la pagaille…

Marcel Tondeleir raconte :


« Cette année-là, je naviguais sur le Bief Moyen, assurant les intérims des navigants qui prenaient leurs congés ». [Betty, son épouse, était secrétaire à l’armement à Kindu] (fig 73 A-B-C)) « Quelques jours avant le drame de Congolo, j’ai été appelé à remplacer le capitaine d’armement de Congolo. Ce dernier avait déserté son poste. J’avais pour mission de préparer un départ précipité des agents par voie fluviale jusqu’au poste de M’Bila où un train en attente devait prendre le relais, alors que [Marcel Tondeleir insiste sur le fait] un convoi par rail devait se former au départ de Congolo pour une évacuation des femmes et des enfants, le jour même de la mutinerie du camp d’instruction de la Force Publique. Je ne comprendrai jamais pourquoi l’évacuation ne s’est pas faite par train. Le bateau devait obligatoirement passer devant le camp militaire. Par bonheur nous avons carrément évité une catastrophe lorsque quelqu’un a crié aux 300 passagers de se mettre à l’abri à bâbord. En une fois, cette marée humaine a déferlé sur l’autre bord. C’est un miracle que le bateau ne se soit pas couché. Monsieur Jacobs aurait préféré garder Betty à Kindu au secrétariat de l’armement, le temps de mettre un Congolais au courant de sa fonction. Mais comme la compagnie avait pour principe de ne pas séparer les couples, ma femme, contre son gré, m’accompagna à Congolo. Nous ne connaissions plus personne dans cette localité par le fait que nous avions quitté le Bief Supérieur plusieurs mois auparavant. Nous arrivions donc dans ce bled comme des bleus, ignorant les dispositions du commandement de l’armée et du Corps des Volontaires quant à l’application du « plan troubles ». L’ingénieur Rubonstein m’avait donné pour mission d’approvisionner le « BARON JANSSENS »(fig 74 A-B) en vivres et de le tenir prêt à toute évacuation, sans attirer l’attention de l’équipage congolais. Un tour de force que je contournai en expliquant à ces hommes mis à ma disposition, malgré tout intrigués, que le bateau devait probablement être affecté à « l’opération papyrus ». Effectivement cela paraît incohérent, mais toujours est-il que c’est l’argument officiel, donné par la circonscription, que j’avais à répercuter aux travailleurs : préparer le bateau en prévision de la future saison des pluies afin de ne pas être pris de court comme précédemment lors de la forte montée des eaux, ce qui avait entraîné l’obstruction des chenaux navigables à cause des îlots flottants. D’autres difficultés tactiques m’ont compliqué l’existence : Il fallait résoudre le problème de la chauffe. En effet, j’avais du charbon comme combustible, alors que les grilles des chaudières n’avaient pas encore été converties. Auparavant le combustible employé était le bois, il en restait quelques stères pour l’allumage! »

«Afin de pouvoir quitter le quai précipitamment, je fis placer une ancre reliée au bateau par un gros câble, au milieu du fleuve. Le cas échéant, il m’était alors possible de larguer les amarres et de m’écarter assez loin de la berge. Ainsi maintenu par cette ancre et afin de ne pas être précipité dans les rapides connus sous le nom de « Portes d’Enfer »(fig 75), j’avais le temps de  lancer les chaudières, sachant bien que je n’atteindrais jamais le maximum de la pression. Bref, c’est dans ces circonstances pour le moins ambiguës que, en cet après-midi du 8 juillet, j’étais convié à l’Hôtel Lualaba (fig 76) en vue de participer à une réunion du Corps des Volontaires et de l’armée pour y recevoir les nouvelles instructions de la « commission troubles. » [De ce que retient Marcel Tondeleir, les officiers blancs de la F.P. se montraient garants de la sécurité dans la localité et,  même en cas de rébellion, tout avait été prévu pour empêcher les mutins d’atteindre l’arsenal. « Il n’y avait qu’à appuyer sur un bouton. » Si je me réfère aux notes de Gérard Jacques dans son livre « Lualaba », il s’agit d’une initiative du commandant de la place a.i. Crèvecoeur, remplaçant le Major Ralet, toujours sur place.]

« Je me souviens que c’est à ce moment que nous avons été alertés que les soldats se mutinaient. Dare-dare, on rassembla tout le monde et l’on décida de se diriger vers les quais et d’embarquer sur les bateaux ; pendant que le tenancier de l’hôtel, Monsieur Fernand Hulet chef du Corps des Volontaires, se précipitait pour faire amener les religieuses et les pères de la Mission. » [Il y avait a Congolo deux Hulet, deux frères, Fernand qui était associé à Mr. Schlecten, propriétaire de l’Hôtel du Lualaba, et Robert Hulet, le père d’un copain de Pierre Van Bost, Jacques, qui avait une concession à 50 km du poste, et avec qui il avait fait de nombreuses sorties en brousse]


« Les missionnaires refusèrent de quitter, tandis que les sœurs embarquèrent par « le toit » du « PRINCE LEOPOLD » (fig 77). La plupart des officiers européens de la F.P. s’étaient précipités sur le petit baliseur « KADIA ». Ils furent montrés du doigt par la population civile, critiquant cette attitude d’abandon total. Tandis qu’un différend se réglait entre les deux officiers supérieurs, Crèvecoeur décida de poursuivre sa fuite, avec à sa suite quasi tous les autres. Quelques militaires s’étaient embarqués sur le « BARON  JANSSENS » et voulurent s’assurer l’autorité à bord. Le chef du Corps des Volontaires Hulet s’insurgea. Il renvoya ceux-ci au pont inférieur en les priant de ne plus se manifester, le commandement appartenant dès à présent à lui-même, et à Marcel Tondeleir, maître du bateau. Le « BARON JANSSENS » avait maintenant quitté la berge, abandonnant le Major Ralet suppliant ses hommes. » [Cette attitude a été interprétée par les réfugiés comme un acte de faiblesse, alors qu’il tentait de faire entendre raison aux officiers déserteurs afin de l’aider a reprendre les choses en mains.] « A bord, quelques volontaires s’esquintèrent à faire monter la pression des chaudières (fig 78). Les religieuses ne manquèrent pas d’huile de bras et remontèrent le charbon dans des seaux. Malgré un clair de lune des plus brillants, j’avais interdit tout feu pouvant nous faire repérer. Monsieur Hulet recommanda de ne point riposter pour la même raison. Lorsque enfin les machines disposèrent de suffisamment d’énergie pour remonter le fleuve, je commandai au télégraphe une marche avant, mal interprété par le mécanicien de fortune, celui-ci envoya une marche arrière… »

« Comme je connaissais le fleuve par cœur, je passai le plus loin possible du camp militaire, donc en dehors de la passe navigable. Après avoir essuyé un tir nourri en passant devant le camp militaire de Congolo, je fis une halte par le travers du poste de la « Cotanga » afin de permettre à la pression de remonter. Je fus informé discrètement par une religieuse qu’une personne avait été tuée. Pour éviter d’ameuter les fugitifs, je fis descendre le corps dans la cale. Nous continuâmes notre remontée vers Kabalo jusqu’à M’Bila  (fig 79 A-B-C-D-E) où normalement un train était prévu, comme indiqué plus haut. Le chef du Corps des Volontaires, Monsieur Hulet, n’apercevant aucun signe à terre, me fit repartir après une heure d’attente. C’est alors que, après quelques heures de navigation par cette nuit de pleine lune, j’aperçus, venant à notre rencontre, des lumières descendant le fleuve. Il s’agissait du baliseur « KISALE » envoyé de Kabalo pour se mettre en couple avec le « BARON JANSSENS ». Cela se révéla pour moi un soulagement, car j’étais debout, seul à la barre depuis plusieurs heures ; sans contact radio, nous n’étions plus renseignés de l’évolution des événements, complètement isolés du reste du monde ! En effet, notre émetteur récepteur, transformé pour le courant alternatif de terre, ne fonctionnait plus avec le courant continu du bord. Le baliseur « KISALE »  nous fut d’un grand secours sur deux points essentiels :
Couplé avec le « BARON JANSSENS » qui remontait le fleuve à la vitesse horaire de 5 Km/H, nous forçâmes l’allure.


Le « KISALE » possédant à son bord une station en ordre de marche, nous pûmes enfin établir une liaison radiophonique. »

« Par radio, le lieutenant Jacquemart, qui se trouvait à Kabalo, ordonna que toutes les armes fussent jetées par-dessus bord afin d’éviter des représailles de la part des soldats à notre arrivée à Kabalo. Je ne pus m’y résoudre et dissimulai mon fusils. A notre arrivée dans ce poste, malgré les 300 impacts de balles relevés sur le « BARON JANSSENS », nous eûmes malheureusement à déplorer 1 mort et 2 blessés. Les soldats congolais fouillèrent chaque personne. Heureusement, le lieutenant Jacquemart (qui fut tué quelques semaines plus tard à Malemba N’Kulu, lors d’un affrontement armé avec des Balubas dissidents) avait encore de l’ascendant sur ses hommes. C’est grâce à lui que l’embarquement dans les compartiments du train se fit sans trop de mal. »


[Et madame Tondeleir d’ajouter :] « Lorsque eûmes quitté Kabalo, un hommage surprenant nous fut rendu. En passant devant les troupes du lieutenant Jacquemart au garde à vous, ils nous présentèrent solennellement les armes. Tout en craignant un geste sournois et, ma fierté surmontant ma fatigue, je restai debout pour recevoir cet honneur. »

Betty, accompagnée de ses deux enfants, regagna l’Europe via Dar es Salam, par le premier convoi de réfugiés vers Kigoma. Marcel Tondeleir, hébergé à “  Hôtel du Lac ” repartait le lendemain matin vers Kabalo. C’était un ordre de la “ Direction » …

 [C’est ce qu’affirme Tondeleir et d’autres également…(?) Est-ce exact ? Il a également dit que les premiers européens, dont le père Rubay (fondeur à Congolo), avaient tenté de retourner vers Kabalo, mais qu’ils avaient disparu du côté de Nyunzu, et qu’on n’a jamais retrouvé leur trace. Qui pourrait nous confirmer la chose?]

L’après-midi du 10 juillet


Les préparatifs de l'évacuation des réfugiés de Congolo s'accélérèrent. Ils étaient arrivés par train ce matin même après bien des déboires. Les narrations des uns et des autres, de toutes les brimades dont ils furent les victimes souvent controversées, sont consignées dans mon cahier. Mais j'y reviendrai plus tard...

Le remplissage de combustible dans les soutes à charbon se terminait ; aux environs de 15.00 heures une « malamba » (fig 80) (locomotive de manœuvres) dégagea les voies du port afin de faciliter l'embarquement. Tandis qu'un technicien contrôlait les appareils de transmission radio, un planton de l'armement déposa le livre de bord et divers documents sur le bureau du commandant.

Vers 15.30 heures, le wagon à bagages fut amené face à l'embarcadère : tout fut débarqué sur le quai dans le quart d'heure par les hommes du Corps des Volontaires, reconnaissables à leur brassard aux lettres jaunes sur fond bleu qu'ils portaient au bras gauche. A ce moment, un camion chargé de casiers de boissons diverses s'immobilisa à hauteur du « KIVU ». Deux zoulous en transpiration, baraqués comme des lutteurs de foire, sautèrent à terre avec une souplesse de gazelle. Ils avaient été si rapides, que ce n'est que lorsqu'ils furent face à moi que je les reconnus. Carlos et Franco Galieri, agés respectivement de 15 et 17 ans. Ils possédaient déjà une stature d'homme. Garçons au cœur tendre, un peu bourrus, actifs, prêts à rendre service, ils s'étaient tout naturellement portés volontaires pour venir en aide, en ces moments de grandes tensions. Les casiers furent posés en attente au pied du gaillard, car des matelots en service terminaient de dégager le pont inférieur...

Monsieur Debille, chargé de l'approvisionnement en vivres, me réquisitionna, me priant de dénicher des wagonnets afin de trier et répartir équitablement les provisions qui allaient être embarquées sur les unités marines. Bref, chacun y mettait du sien, et les bonnes volontés, malgré la présence de quelques grincheux, ne manquaient pas.

De quoi se composait  ce chargement destiné à restaurer tous ces passagers de fortune ? Des éléments de premières nécessités. Soit en vrac :
Du chocolat en tablettes ;
Du sucre en morceaux ;
Du sucre cristallisé ;
Des biscuits et friandises ;
Des boites de nescafé ;
Du lait en bouteilles, en poudre, concentré sucré ;
De 2500 sandwichs ;
Limonades, eaux gazeuses ; l'eau plate étant fournie par les « filtres » du bord ;
De 5 ouvre-boîtes, ouvre-bouteilles ;
Des cigarettes, des allumettes ;
Du papier à lettres, bics, crayons ;
De réchauds à gaz ;
Fourni par la Compagnie : nécessaire de cabine - torchons - papier hygiénique, etc.
La plupart des commerçants de la ville, à qui il faut encore ici rendre hommage, contribuèrent largement à l’approvisionnement du bateau.

Il s'avéra que le journal de bord qui avait été déposé sur le « KIVU » appartenait à une autre unité de la flotte. Mon père reporta au bureau de l'armement la pièce indésirable et s’enquit des derniers dispositifs stratégiques décidés par les autorités de la ville. Mal lui en prit, car l'imprévisible se produisit. Dans la foule en attente, un bruit circula et laissa sous-entendre que ceux qui désiraient une place privilégiée à bord du bateau en partance, avaient un avantage certain en se présentant les premiers. Ce bruit qui ne circula que de bouches à oreilles avait déjà provoqué ses effets. Par petits groupes, les plus malins s’étaient déjà précipités à l’embarcadère. Dans la bousculade, il s’ensuivit un désordre lamentable. Mon père, alerté à temps, revenu en moins de deux à son bord, gardant son sang froid légendaire, dut rétablir l’ordre avec énergie et civisme. En premier lieu, il obligea la totalité des resquilleurs à débarquer, et donna l’ordre des priorités. Il confirma à leur poste les volontaires chargés d’être les « hôtes intermédiaires » entre les passagers et les responsables à bord du « KIVU » (fig 81B) et de la barge « MOBA ». (fig 82)  Ensuite l’embarquement s’effectua comme prescrit : les femmes avec les bébés, les enfants en bas âge, mais aussi les personnes qui nécessitaient des soins spécifiques, sous contrôle médical. Le « KIVU » ne comptait que 24 couchettes.(fig 83) Elles furent toutes occupées, à raison pour certaines de 4 bébés par lit. Les prioritaires une fois embarqués, on dirigea les volontaires pour les premiers convois vers la barge « MOBA », unité normalement destinée aux passagers de 4e classe. Enfin, l’embarquement se déroula dans l’ordre préconisé, malgré l’incident. papa réunit son staff improvisé, donna les dernières consignes pour la traversée vers Kigoma, veilla entre autres à ce que chaque unité ait la présence d'au moins un médecin et d'assistants à bord, un minimum de quatre volontaires pour la cuisine, et un piquet armé du Corps de Volontaires. Quant à lui, il ne lui restait maintenant qu'à mener à bon port tout ce monde...

Quelques matelots manquaient à l'appel, c'était l’habitude. Mais, l’ensemble des effectifs resta discipliné. Par précaution, des mécaniciens européens veillèrent aux essais des machines, tel qu’il est pratiqué avant chaque départ. Habitué à naviguer depuis ma plus tendre enfance avec le paternel, je me trouvai désigné « barreur » aux manœuvres de départ, à ma plus grande satisfaction. Le soleil se coucha sur l'horizon, et je pris donc l'initiative, comme la fonction l’exigeait, d'allumer les feux de route et de vérifier que ceux-ci fonc (fig 84) tionnaient. La lueur blafarde du compas éclaira mon visage tandis que je vérifiai le fonctionnement du servomoteur, en lançant la barre du gouvernail, une fois à bâbord, une fois à tribord. La sonnerie du télégraphe résonna dans la timonerie. C'était le signal que tout était prêt aux machines. Tout était paré pour le départ...

En dernière minute, mon père fut avisé qu'il n'y avait pas assez de couvertures; les sandwichs insuffisants pour nourrir tout ce monde durant la traversée, et pour comble, les réchauds n'avaient pas de brûleur. C'est monsieur Quinaux qui se chargea de rassembler toutes ces fournitures. Après une dernière vérification avant le départ maintenant proche, chacun rejoignit son poste, stand-by, prêt à répondre aux ordres...

La sirène du « KIVU » annonça le départ. De la passerelle, le commandant, lança les ordres de routine « m'bele na nyuma ». Sur le quai, un docker s’exécuta et largua les amarres avant et arrière. Poussé par une légère brise, lentement le bateau glissa sur l’eau en s'écartant du quai. Moment solennel pour ces passagers de fortune. L'hélice tribord battit très lentement en arrière et dégagea le cul du navire. L'hélice bâbord entra à son tour en action, rectifiant insensiblement la trajectoire du navire. La manœuvre consistait à prendre la remorque de la barge « MOBA ». Un barreur congolais confirmé seconda le commandant, paré à toute éventualité, stationnant à l'arrière du bateau et surveillant la manœuvre. A l’aide d'un porte-voix, celui-ci transmit les ordres du commandant et resta vigilant quant à la bonne exécution de ceux-ci par les marins. Le commandant mania les manches du « chapburn » (télégraphe transmettant les ordres à la machine) et arrêta les indicateurs des machine bâbord et tribord sur vitesse « arrière lente », mon père s'aperçut soudain que le télégraphe ne répondait plus. Le temps d'un éclair ses craintes se confirmèrent, les relais avaient été sectionnés, c'était bien un sabotage... Il lança des ordres au barreur en faction sur l'arrière afin d'attirer l'attention des mécaniciens pendant que je me précipitai à la salle des machines afin de prévenir les opérateurs, qui heureusement s'étaient à leur tour rendu compte qu'il y avait danger. Rapidement, avec les réflexes d'hommes aguerris aux imprévus, des dispositions de secours furent mises en place sur-le-champ. Les ordres furent transmis de vive voix, et l'« en avant toute » fut exécuté à la seconde et mit fin à la manoeuvre. Les bruits assourdissants de toute cette machinerie compliquaient méchamment la communication. Le « KIVU » s'immobilisa à moins de deux mètres de la barge : le pire avait été évité au grand soulagement de tous.

La manœuvre d'appareillage repris son cours normal. Dans le quart d'heure, le convois prenait le large au cap 62°. Le « capita barreur », reprit son poste à la timonerie. Albertville s'éloignait. A bord, chacun avait aménagé sa place sur le pont et la vie reprit son cours. La distribution des victuailles et boissons s’effectua progressivement. Tandis qu’à l’office, des volontaires battaient dans des seaux le lait en poudre de la marque  « Klim » destiné aux bambins. Les mamans épuisées se faisaient seconder par les plus
valides. L’appartement du commandant s’était transformé en infirmerie, apportant un semblant de confort aux personnes encore sous le choc. Le temps était calme sur le Tanganyka. Néanmoins une houle du sud commençait à incommoder nombre de passagers. Une distribution de cachets s'organisa, le stock s'épuisa rapidement... Les plus résistants se sustentèrent en conséquence, trouvant bien agréable, malgré les circonstances, de goûter enfin en toute quiétude à la brise du large, sous un clair de lune généreux qui se réverbérait sur les eaux du Tanganyka... En effet, une fois passé les feux de « Bwana N’Denge » et l’archipel des îles Kavala (M’Toa), commença la traversée vers Kigoma.(fig 85) En saison sèche, les vents du S-E venant de l’Océan Indien, par le travers arrière tribord du navire, sur le milieu du lac,  et en oblique de celui-ci, sont caractéristiques de cette période. La quiétude du large apporta enfin, si j’ose dire, un léger baume sur toutes ces blessures morales ; elles n’allaient pas se refermer de si tôt. Au loin sur les collines, des feux de brousse enflammaient les eaux du lac. Quelques pêcheurs sur leur pirogue avaient allumé leur torche et barraient notre route obligeant le steamer à changer son cap. Les navigateurs y étaient habitués.

Cette impression de liberté au milieu de l’immensité m’avait à nouveau envahi. J’éprouvais ce sentiment à chaque voyage. Sans doute inspiré par la profondeur majestueuse du lieu, doublé d’une âme de poète, un voyageur proche parent de Paul & Suzanne Galland griffonna ces quelques lignes. lors d’un périple sur le Tanganykika en 1956. Elles ne peuvent mieux illustrer les sensations qui irradiait tout mon être

 

Tanganyka

Profonde nuit sur l’immense lac africain ;
Dialogue émouvant entre le ciel et l’onde ;

Dans un silence nu ou s’étale soudain

Une force inconnue et secrète du monde.

Appuyée à minuit au bord du bastingage

J’écoutais en rêvant, le bruit sourd des machines

Et, vibrant sous les chocs alternés du tangage

Je contemplais les feux de brousses des collines

A l’avant, sur le pont où les noirs s’entassaient

L’ombre gardait des chatoiements de cotonnades,
La lune qui luisait, jaune et ronde, accusait

Les contours de ces corps étendus de nomades

A longs coups réguliers, comme un vrai cœur de chair,
Le grand cœur du bateau, battait dans la nuit chaude.
Heureuse, je veillais dans la moiteur de l’air ;
Ceux que j’aimais dormaient, tranquilles jusqu’à l’aube.

Peu après 20 heures, Messieurs Tubax et Gossens (fig  86 et 61), jusqu'ici en faction à la machine, montèrent sur la passerelle pour y savourer, après ces frayeurs, le breuvage des justes, une « Simba » bien évidemment ! Le commissaire de district adjoint, Monsieur Geerts faisait également partie du voyage. Jusqu'ici, j'ignorai totalement qu'il avait embarqué. Après avoir passé le travers du cap Bangwe, on changea de route sur 45° compas...

Les principaux intéressés se réunirent dans la cabine radio. Papa, déjà en stand-by devant le poste de T.S.F., resta à l'écoute d'un appel général. Soudain, par le diffuseur grésillant, l'émetteur transmit les appels du poste central : « Allô! Allô! A tous les postes du réseau C.F.L. et des Voies Navigables, ici OQ3AL, ici Albertville qui vous appelle... ». Par trois fois l'appel fut répété.

Ponthierville n'avait rien à signaler, ni Kindu, ni les autres localités.

La communication entre les Voies Navigables et « Nectar » était brouillée. (Si ma mémoire ne fait pas défaut, il devait s'agir des forces métropolitaines.) « Allô, OQ3CA ! Allô, OQ3CA ! Etes vous à l'écoute ? Over. » Le « Kivu » percevait l'émission 3/5 et répondit à l'appel d'Albertville, qui nous recevait 5/5. Un premier télégramme nous était destiné, il émanait  du District et disait en substance ceci :

« Commissaire de District arrivera ce 11 juillet, 9.00 heures précises  Kigoma pour se rendre compte sur place état réfugiés - Stop - Avec mission inciter agents à reprendre leur poste - Stop - Tout rétabli sur la ligne -  Commandant du « Kivu » prière les en aviser avant votre accostage Kigoma - Stop. » Signé : Delvaux

Message compris… Mais mal perçu, on le comprend ! Du « Kivu », deux messages furent envoyés : « Médecin de la compagnie présent à bord demande pour prochain départ « Kivu » médicaments contre mal de mer en suffisance ». Vint ensuite une litanie de messages qui se succédèrent :

« Embarqué sur « Kivu » 425 passagers, sur barge « Moba » 258 passagers. Liste passagers sera remise au retour « Kivu » à Albertville ».
 
Un troisième message de dernière minute tomba sur le bureau :


« Prière avertir chef d'atelier Albertville pour réparation frigos au retour « Kivu » au port d'attache. »


Un dernier message d’Albertville signala : 

« Attendons livraison 150 danseurs tcha-tcha à Kabalo. » Il s’agissait, on s’en doute, d’un parachutage de para commandos… Sans autre précision !

Ensuite, ce fut au tour de la « Belbase » à Kigoma. Monsieur Debrouwer, consul de Belgique à Kigoma désirait se mettre en communication avec le commandant du « Kivu ». Albertville opéra le relais : « Centre accueil réfugiés prêt au dépôt marchandise Belbase – Stop -  Convoi ferré en attente gare Kigoma en vue évacuation Dar-es-Salaam. »

Après toutes ces communications T.S.F., Monsieur Geerts informa les passagers du message, les invitant à reprendre le travail. Par son intermédiaire, le paternel les informa qu'ils pouvaient dès à présent formuler leurs messages, ceux-ci récoltés et déposés à la cabine des transmissions seraient transmis par la radio du bord et relayés ensuite par la voie normale. Soit dit en passant, durant cette période les radioamateurs de certaines régions reculées réalisèrent un travail remarquable.

Malgré l’inconfort relatif, bercé par la houle et le clapotis de l’eau sur la coque, certain avait pu trouver le sommeil. Un sommeil souvent troublé par le va et vient incessant d’autres passagers qui éprouvèrent le besoin de bouger, enjambant maladroitement les corps recroquevillés des malheureux assoupis. Bref, cette nuit là fut brève. Sur la passerelle, à même le deck, j’étendis un torchon, et m’enfouis sous une couverture de coton. La place n’était guère confortable, c’est le moins qu’on puisse dire. J’avais les membres endoloris et le cerveau engourdi.
Le 11 juillet 1960

A cinq heures je fus sur pieds, la brise nous venait maintenant du côté bâbord. Une fois par le travers du cap Bangwe (fig 87), commença une succession de changement de caps afin de positionner le navire dans l’entrée de la baie. De ce fait, la brise venant du travers arrière fut de plus en plus perceptible au fur et à mesure de la marche du navire qui prit le vent par son travers. A signaler également que ces vents sont parfois continus pendant plusieurs jours et peuvent forcir à tout moment… Qui plus est, de nombreux passagers subirent les effets du mal de mer en passant du tangage au roulis. La fraîcheur du matin revigora énergiquement tout mon être. Le ciel bleuit, l’aube s’installa alors que nous étions par le travers du cap Bangwe. Rapidement l’horizon s’empourpra, illuminant la côte dans des décors flamboyants. Nous dépassâmes  maintenant « l’Elephant’s foot » (fig 88) avant d’aborder le goulot de la baie de Kigoma (fig 89) Successivement apparurent, le minuscule village de pêcheurs derrière un roc, les maisons des agents en bordure de la route, à flanc de montagne, et enfin l’hôpital et l’église, la gare et les installations de la « Belbase » (fig 90 A-B-C-D). Le soleil poignit à l’horizon que déjà les hommes d’équipage tirés de leur sommeil rejoignirent leur poste, parés à la manœuvre d'accostage. Le paternel multiplia maintenant les ordres de barre, les machines tournèrent à demi vitesse, tandis que le navire glissa avec prudence, d'alignement en alignement, vers le quai où l'on devina une agitation inhabituelle parmi les préposés au service d'accueil. De jeunes hindous en uniforme scout se préparèrent à faire la chaîne et à canaliser les familles vers le grand hangar à marchandises ; les policiers noirs, sous l'autorité anglaise, chassèrent à coups de matraque les badauds indésirables. Le flanc du « Kivu » approchait du quai. Crachant toute sa vapeur, le guindeau raidit déjà les amarres de l'avant, la manœuvre d'atterrage se termina. Goulam Husein, agent de port, un vieil ami hindou lança des gestes amicaux, tandis que ses hommes ajustèrent la passerelle de débarquement... Il était 6.00 h environ.

L'attente des autorités de l'émigration ne fut pas longue. Il faut savoir qu’il faut attendre le feu vert de ces derniers pour que le débarquement soit autorisé. De même à Albertville, tout bateau ayant transité par Kigoma, à son arrivée, recevait la visite du commissaire de police avant débarquement des passagers. Sitôt les formalités réglées, le débarquement s'effectua dans le calme. Les gens apaisés, se dirigèrent vers l'emplacement qu'on leur avait désigné, guidés par les scouts de la localité. Cette première mission accomplie, ils se dévouèrent avec gentillesse à la distribution de boissons chaudes et autres rafraîchissements, ainsi que de plats froids préparés avec tellement d'amour que certain parmi les réfugiés ne purent contenir leurs larmes... Comme moi d'ailleurs ! Rien ne leur manqua, sauf la quiétude du logis abandonné. Parfois des mioches délurés se perdirent dans la foule. Les mamans affolées cherchèrent éperdument leurs rejetons insouciants. A  l'autre bout du hangar, une secouriste, aux longs cheveux d'un noir d’ébène, brillants sous une couche d'huile de coco, traîna à bout de bras une ribambelle de gosses amusés par tout ce va et vient. Dans le fond de l'abri, le consul Monsieur Debrouwer installa son poste d'information et prit en charge tous les communiqués. Je reconnus, terrés dans un coin, Monsieur et Madame ??? Monsieur sembla fort accablé; il se tenait la tête dans les mains. Madame, complètement abattue survola du regard la foule. Ailleurs, je tombai nez à nez avec la famille Altorio accompagnée d'Antoinette, la couturière de ma mère, ainsi que Madame Van Bossuit. Antonio, sa sœur, et Roberto le cadet, accompagnèrent leur maman; le papa, lui resta à Albertville ; sans doute allait-il rejoindre sa famille prochainement. Tracassé de ne pas avoir de nouvelle de son père, Antonio se proposa d'effectuer avec nous le voyage de retour. Après avoir mis au courant Monsieur Geerts de son intention, il sollicita l'accord de papa d'embarquer sur le « Kivu ». Il fut tranquillisé, d'autant plus que même si son père avait pris le deuxième convoi, le train pour Dar-es-Salaam attendrait le retour du « Kivu » avec la dernière vague des réfugiés avant de  partir. Aussitôt, Antonio en avisa famille et amis. Ces derniers séjournèrent dans un des deux hôtels du coin en attendant le grand départ pour l'Afrique du Sud...

La gare de Kigoma fut pleine d’agitation ; l'embarquement dans les wagons s'accéléra car le départ du train fixé pour 10 heures approcha...

La communication radiophonique de 8 heures avec Albertville annonça le départ du « BARON DHANIS » pour l'après-midi avec 160 passagers à son bord. Des paras commandos avaient sauté sur Kabalo et s'en étaient rendu maître. C’est du moins une rumeur qui circula à la vitesse de la lumière. Monsieur Bruart, directeur général en Afrique de la C.F.L., se rendit sur les lieux avec un agent dont j'ignore le nom (Paul Galland, chef de la M.O.I., très probablement), afin de se rendre compte sur place de la situation. Une fois de plus monsieur Delvaux insista auprès des militaires et agents afin qu’ils reprissent le service. Mon père se fit son intermédiaire auprès de ces personnes. Dix minutes avant notre départ, des officiers et sous-officiers de la Force Publique se laissèrent tenter par l'aventure, ceci leur donna l'occasion de juger des opportunités. Messieurs Ricci, Bora ainsi qu'un autre employé du C.F.L. demandèrent une réflexion de quelques jours avant de se décider...

Maintenant que le départ du train pour Dar-Es-Salaam fut proche, tout ce monde, penché aux fenêtres des wagons attendit le signal; d'autres profitèrent de ces derniers instants pour s'approvisionner en fruits divers que les Swahilis de la localité offraient à la vente. Des femmes, griffonnèrent à la hâte, un dernier message aux maris restés sur place.

A dix 10.00 heures, le convoi s'ébranla doucement. Des fenêtres, mouchoirs et essuies s'agitèrent, les larmes coulèrent, un dernier signe d'adieu ou d'au revoir furent esquissés; du « KIVU », je fis retentir la sirène par trois fois, le machiniste des « Tanganyika Railways » répondit au signal. Moment émouvant qu'il est difficile de décrire; une page se tournait ou presque, car lorsque le train arriva à hauteur des barrières, des Swahilis (il y avait les arabes, les arabisés, et ceux dénommés par les locaux « les Swahilis », probablement des délocalisés venus de la côte, que l’on retrouvait d’ailleurs le long de la ligne de chemin de fer passant par Tabora) qui s'étaient massés là, ceux-ci lancèrent cailloux et poussière à la figure des réfugiés. Même au Tanganyka des anglais, la haine des blancs était présente. Décidément, l'Afrique nous échappait, il fallait s'en faire une raison !

Dans la demi-heure qui suivit le départ du train, le « KIVU » appareilla à destination d'Albertville. La traversée s'annonça calme et plus reposante ; un léger vent arrière nous emmena vers la suite de nos aventures. Dans l'après-midi, j'eus le loisir d'offrir à mon copain une visite guidée complète du bateau qui se termina au salon bar.

Dans cette salle tout en boiserie, refuge sécurisant et incontesté des assoiffés, nous écoutâmes avec attention les descriptions parfois confuses des intervenants, de l'abandon de Congolo aux mutins de la Force Publique. Il y eut surenchère sur le sujet.

Chacun d'eux vécut l'événement différemment, ce qui bien entendu provoquait des contestations. Les craintes avouées chez certains, bien avant la débâcle, avaient dans une certaine mesure attisé les rancœurs.

L'analyse de cet état d'esprit est trop complexe pour qu'il soit développé ici. Il est évident que l'accession à l'indépendance des uns et l'idée d'une coopération continue des autres se terminait par un désastre. Et quel désastre sur le terrain : des victimes dans les deux camps alors que d'autres tiraient les marrons du feu. En attendant les règlements de compte se multipliaient, on contrôlait sans contrôler. Bref, la pomme était pourrie !

Antonio et moi fûmes les témoins d’un déballage en règle. Les reproches à l’égard des militaires tinrent le haut des conversations. Les réflexions fusèrent, s’opposant aux récits des plus fantaisistes. Ils exprimèrent encore les craintes qu’ils avaient eues à l’approche de Kabalo.

Nous fûmes désorientés par toutes ces versions parfois contradictoires, la sensibilité et l’émotivité des uns, la perception des autres pris dans la tourmente, troublés par la précipitation des événements; l’imaginaire aidant déformèrent évidemment la réalité.

Quoi qu’il en soit, nous imaginions que tous ces gens, sans vouloir mettre en cause leur bonne foi, nous rendaient un témoignage de leurs appréhensions et du calvaire moral enduré durant ces heures de panique et d’incertitudes.

La vérité est toute relative, il y a des écrits à consulter dont ceux cités ci-après :

L’ouvrage de Daniel Despas  « Le grand soir du major Massart » qui, à l’origine devait constituer le cinquième chapitre d’une histoire militaire du Katanga moderne de 1886 à nos jours; j’en ai épinglé des passages pouvant m’éclairer sur le drame de Congolo.

L’ouvrage de Gérard Jacques, ex-administrateur dans le Nord Katanga,  « Lualaba - Histoires de l’Afrique profonde » (fig 91 A-B-C)apporte également des éléments importants.

Mais voilà qu’au cours du printemps 2005, Guy Braas, ancien de Regina Pacis et plus tard de l’Athénée, découvrait le site et laissait entendre qu’il avait évacué de Kabalo vers Albertville - Kigoma – Dar-Es-Salaam… Aussitôt contacté, rendez-vous fut fixé ! Ce fut l’occasion pour lui de rendre visite à l’une de nos connaissances, Madame Betty Tondeleir. La conversation s’engagea et les souvenirs enfouis firent surface comme par enchantement.

Il nous laisse un des rares témoignages de cette odyssée entre Kabalo et  Albertville. Mais aussi, nous livre son enfance, témoignage d’autant plus intéressant de par la description de la vie à l’intérieur du bled, son paradis, dans lequel il vécut; éclairé aussi par la subtilité du détail de l’histoire des Chemins de Fer des Grands Lacs que lui apporte Pierre Van Bost, de cet univers au bord du Lualaba (Histoire des Chemins de Fer au Congo Belge Tome I – II - III).

L’Evacuation de la population européenne de Kabalo en juillet 1960

Il y a un an je suis tombé sur le site d'Albertville et toutes ces pages Internet ont rallumé en moi des souvenirs depuis longtemps oubliés. Avec les encouragements, et sur la proposition de J.-L. Gabriel, je me suis résolu à mettre sur papier mes souvenirs de l’évacuation de Congolo et de Kabalo les 8 et 9 juillet 1960.

J’ai passé pratiquement toute mon enfance jusqu’à l’âge de 13 ans au Congo Belge. A Congolo d’abord, jusqu’en 1956, et ensuite à Kabalo où mon père (fig 92A) fut déplacé après la mise en service de la jonction Kamina – Kabalo qui reliait les lignes du BCK (Compagnie du Chemin de fer du Bas Congo au Katanga) avec la ligne Kindu - Port Empain – Albertville CFL  (Chemins de Fer des Grands Lacs Africains). Le BCK desservait le sud du Katanga et était interconnecté aux réseaux angolais et sud africains, tandis que le CFL opérait au nord du Katanga et reliait le lac Tanganyika à Stanleyville par un réseau mixte mi-ferré, mi-fluvial.

La réalisation de la jonction entre ces deux réseaux mérite que l’on y consacre quelques lignes afin de remettre le lecteur dans l’ambiance des ces années-là.

A l’époque de la construction du réseau de la Compagnie des Grands Lacs (1903 – 1915), Congolo fut choisi comme terminus du deuxième tronçon ferré Kindu – Congolo et comme base de départ de la navigation sur le Bief Supérieur du Lualaba reliant Congolo à Bukama. Dès l’arrivée du rail à Congolo en décembre 1911, la Compagnie y établit d’importants ateliers pour la maintenance du matériel ferroviaire et aussi un chantier naval pour le lancement et l’entretien des bateaux et barges navigant sur le Lualaba.

De 1912 à 1915, la Compagnie construisit la voie ferrée reliant Kabalo, située à 80 kilomètres en amont de Congolo sur le Bief Supérieur, à Albertville situé sur les rives du lac Tanganyika. Ainsi, les passagers et marchandises à destination du Tanganyika qui empruntaient la voie nationale passant par Stanleyville et Kindu devaient être transbordés du rail au bateau et inversement à Congolo et Kabalo. Pour éviter ce double transbordement, la Compagnie réalisa en 1939 une jonction ferrée reliant ces deux postes. Dès lors, la navigation entre Congolo et Kabalo fut pratiquement abandonnée; le terminus du Bief Supérieur étant à Kabalo, mais pour des raisons d’économie le chantier naval fut maintenu à Congolo. (fig 92B)

Au fil des années, le trafic ne cessant de croître, le CFL développa tous ses ateliers y compris ceux de Congolo. L’Etat fit de Congolo un chef-lieu de Territoire. La Force Publique y installa un centre de formation et les Révérends Pères du St-Esprit qui accompagnaient les pionniers du rail y créèrent un Centre Missionnaire important qui devint en 1931, le siège du Vicariat Apostolique du Katanga septentrional. (fig 93)

La jonction Kamina – Kabalo permettait de relier sans rupture de charge Lobito, en Angola sur l’océan Atlantique, à Albertville sur le lac Tanganyika. Elle répondait à la fois à des besoins stratégiques et économiques, tout en permettant également de suppléer à l’insuffisance du Bief Supérieur en période de basses eaux.. La mise en service de la jonction signifiait l’abandon quasi-total de la navigation sur tout le Bief Supérieur, seul un simple trafic local subsistait encore en 1960.

Jusque là, Kamina était relié à Kabalo par route via Kabongo (fig 94 A-B-C-D) .Ce tronçon routier était exploité par camions et voiture de la  M.A.S. (Messagerie automobile du Sankuru). De toute évidence, la pleine saison des pluies apportait sont lots d’inconvénients engendrant des retards inévitables sur l’horaire (Fig 95 A-B-C-D-E)

Kabalo qui était le centre du réseau CFL, le plus rapproché du réseau BCK,  fut logiquement choisi comme point de raccordement de la jonction et devint ainsi un nœud ferroviaire important. En effet, tous les trains en provenance du sud Katanga, du Maniema (Kindu) et d’Albertville convergeaient vers Kabalo où de nouvelles voies étaient formées en fonction de la destination finale des wagons. A l’époque, deux fois par semaine, les trains courriers se rendant de Kindu à Albertville et ceux allant d’Albertville à Kindu se croisaient à Kabalo où ils se donnaient correspondance ; il en allait de même pour ceux en provenance de Kamina. Dès lors, pour l’exploitation du  CFL, Kabalo dépassa Congolo en importance.

Le projet de la jonction Kamina - Kabalo impliquait toute une série de constructions et d’infrastructures importantes. Entre autres :

La  construction par le CFL et le BCK d’une ligne de chemin de fer de 446 km reliant Kamina à Kabalo. C’est le CFL qui fut chargé par l’Etat finançant  les travaux de la réalisation de la section de 245 km entre Kabalo à Kabongo. Le BCK se chargeant lui de financer et de construire la section Kamina - Kabongo longue de 201 km ;

Lancement d’un pont de 750 m sur le Lualaba à Zofu à une dizaine de kilomètres en amont de Kabalo ; (fig 96)

Construction d’une nouvelle gare à Kabalo ; (fig 97 A-B-C-D)

Construction de toute l’infrastructure nécessaire dans Kabalo (ateliers,  centrale électrique, hôpital, habitations pour les agents, etc.) ;

Et enfin un travail peu habituel, le changement de l’écartement des rails du réseau du CFL (1 m) afin de mettre le réseau CFL au même écartement que celui du BCK (1,067 m). Cette ambitieuse réalisation unique dans les annales des chemins de fer est connue au CFL comme «l’opération grand écart». C’était un défi à relever, au cœur de l’Afrique, avec les moyens du bord. (LE RAIL AU CONGO BELGE Tome II p.365)

(Voir note sur le changement d’écartement)

A près la mise en service de la jonction en 1956, le CFL transféra une partie de ses activités et donc une partie de son matériel de Congolo à Kabalo.

Kabalo avait un climat beaucoup moins salubre que Congolo. Pendant une période de la saison des pluies, il y avait tellement de moustiques une  fois la nuit tombée, qu’il était impossible de rester dehors; tout le monde se calfeutrait chez-soi, derrière les moustiquaires, d’autant plus que la piqûre de ces moustiques était assez douloureuse. Pendant la saison sèche, c’était la chaleur accablante qui, pendant les après-midi, était quasiment insupportable, sans oublier le sable que le vent répandait dans les moindres recoins et qui me faisait préférer marcher à pieds nus plutôt que de mettre des souliers.


[Je me souviens que jadis, avant la réalisation de la jonction et donc de la nouvelle gare, il y avait de grands marécages entre les installation CFL et le poste, mais ces marécages furent  remblayés pour construire la nouvelle gare. Je ne suis pas certain que Kabalo fût moins salubre que Congolo. A Congolo, derrière notre maison, il y avait aussi des marécages/rizières et les moustiques ne manquaient pas  ; nous avions des moustiquaires aux fenêtres et aussi aux lits. Quant à la saison sèche, c’est à dire la période des grandes vacances scolaires, il y faisait étouffant et il y avait aussi d’impressionnants tourbillons de sable...]

N'empêche que pour moi, petit garçon d'une dizaine d'années, Kabalo était un endroit idyllique : un grand cimetière de camions et autres engins de génie abandonnés qui avaient été utilisés lors des travaux de la jonction, une carcasse d'avion de type piper-cub qui traînait au milieu de l'agglomération, sur un terrain vague (de là ma vocation de pilote  probablement), les ateliers du CFL dans lesquels je pouvais me promener sans que personne ne s'en offusque, et surtout pas d’école pendant plus d’un an. Je passais des heures entières au milieu de ces carcasses entourées de « matitis » (hautes herbes) où pullulaient serpents et autres bestioles.

Mes parents avaient décidé que maman, qui était institutrice, s’occuperait de mon instruction à la maison jusqu’à l’installation d’une école dans le village. Autant dire que mon temps libre était assez considérable et que je passais pratiquement tout mon temps dans les camions de ces cimetières,  ou à la pêche sur le fleuve, qui était un paradis de par la variété et la profusion de ses poissons.

En 1959, mes études primaires étant terminées (entre-temps une école primaire avec instituteur avait été installée à Kabalo) (fig 98) , mes parents décidèrent de m'envoyer suivre les cours de secondaire à l'Athénée d’Albertville. Quand je dis études primaires, c’est tout relatif car je n’avais pas suivi les cours de 3ème, ni ceux de 4ème année, ni ceux de la moitié de la 5ème dans une école. De plus, j’ai connu plus de 15 instituteurs/trices différent(e)s, en comptant ceux/celles que j’avais eu pendant nos congés en Europe où j’ai dû suivre les cours en allemand, langue courante à cette époque dans les écoles au Grand Duché de Luxembourg et que je ne maîtrisais pas.

Malgré tous ces handicaps, me voilà parti avec ma mère Albertville vers le milieu de l’année 1959 pour y subir un examen d’admission à l’Athénée. De l’examen lui-même, je n’ai plus beaucoup de souvenirs, mais du séjour avec ma mère a Albertville, je me souviens que je me croyais au paradis, tant la vie y était plus douce qu’à Kabalo. Nous logions sur la colline CFL dans des appartements, avec vue sur le lac, que le CFL mettait à la disposition de ses agents lorsqu’ils se déplaçaient à Albertville. Je me souviens aussi des doux matins où la température était tel du miel, comparé à Kabalo, et des petits pains et autres gâteaux au petit déjeuner, choses que je ne connaissais pas à Kabalo. Je me souviens également des après-midi passés à la piscine sur le haut de la colline CFL où je voyais pour la première fois des adolescent(e)s plus âgé(e)s que moi, moi qui étais habitué à être le meneur à Kabalo, puisque j’y étais le garçon plus âgé. (fig 99 A-B)

J’ai donc passé l’année scolaire 1959/60 à l’athénée. Mes résultats n'étant pas à la hauteur des attentes de mes parents, ceux-ci décidèrent de m’envoyer à Arlon chez les Frères Maristes, pour qu’ils domptent le petit sauvage que j’étais et qu’ils en fassent un être civilisé.

 

Fin juin 1960, j’étais à Kabalo pour passer quelques jours de vacances à la maison avant mon départ pour l’Europe. Départ prévu pour la mi-juillet 1960 afin que j’aie le temps de m’acclimater au froid qu’il y fait. Pendant l’année écoulée, l’atmosphère s’était passablement dégradée au Congo, de même qu’à Kabalo. La grève au CFL ainsi que l’agitation politique parmi la population noire avaient considérablement changé les relations entre les deux communautés. Les évolués, comme on les appelait, c'est-à-dire ceux qui avaient reçu une certaine formation leur permettant des emplois dans les  bureaux, étaient devenus provoquant, voire même arrogants. J’avais beaucoup de contacts avec la population indigène et j’ose affirmer que le kiswahili était ma langue maternelle. Je m’exprimais en effet dans cette langue aussi bien qu’eux. Je me souviens d’une altercation avec un évolué d’une trentaine d'années qui m’avait provoqué (moi jeune garçon de 13 ans). Je n’avais évidemment été ni en mesure, ni à la hauteur d’y répondre verbalement. Cela faillit presque mal se terminer.

Afin de calmer la situation, la Force Publique avait envoyé pour les fêtes de l’Indépendance un détachement d’une centaine de soldats de Congolo sous la direction du lieutenant Jacquemart. Depuis quelques jours, ce détachement défilait quotidiennement dans la rue de Kabalo afin de se montrer et calmer de par leur présence certains esprits.

Les fêtes de l’Indépendance eurent lieu dans le calme. Et toutes sortes de manifestations furent organisées dans la localité tandis que, d’une manière  générale, la population blanche se tenait à l’écart. Les seuls souvenirs que j’aie de ces jours sont, qu’un hélicoptère de Kamina s’était posé sur le terrain de football attirant la grande foule, et qu’un prestidigitateur avait fait une grosse impression sur la foule avec ses tours de passe-passe. Et  surtout,  qu’il avait sorti un python d’une valise lors de sa présentation. Cependant, il y régnait toujours un climat fait d’une sorte d’incertitude diffuse qui planait sur nous. Nous savions que les Balubas (ethnie majoritaire à Kabalo) étaient très politisés et d’humeur plutôt belliqueuse.

[Le témoignage au sujet des événements fait par Mr Callens, Chef de l’Assistance Technique à Kabalo, rapporte qu’un hélicoptère y est arrivé le 9 juillet dans la matinée pour évacuer les blessés de Congolo. Le rapport ne dit pas s’il a attendu l’arrivée des bateaux avant de repartir]

Les choses devinrent plus sérieuses le 8 juillet avec la rébellion de Congolo.


Etant assez jeune, mes parents ne me tinrent pas au courant de ce qui se passait et de ce qui se racontait dans l’agglomération. Ce n’est que par après que je me suis rendu compte, plus ou moins, du déroulement des événements. Le 9 au matin, je fus informé par mes parents que ma mère,  mon frère, ma sœur et moi-même devions quitter Kabalo le soir-même en train spécial. Nous le serions avec les évacués de Congolo, tandis que mon père resterait sur place.

La situation était encore assez calme à cette heure et je me suis donc rendu à la gare avec mon « kinga » (vélo) pour regarder la formation du train destiné aux réfugiés ainsi qu’à nous-mêmes. (fig 100) J’ai encore eu une conversation amicale avec une équipe de travailleurs de mon père qui effectuaient des travaux devant la gare (mon père était chargé de l’électricité à Kabalo). A ce moment il n’était question que d’évacuer les femmes et les enfants, les hommes devant rester à leur poste. Rendez-vous était donné pour ceux qui devaient partir à la gare vers le milieu de l’après-midi, une voiture devant nous y conduire avec nos bagages. Une fois arrivé à la gare, un petit commando dont je faisais partie, fut organisé afin d’aller chercher des victuailles au magasin Lippert (le propriétaire, Monsieur Lippert, fut abattu quelques mois plus tard par les forces de l’ONU à Elisabetheville). Ce magasin se trouvait à environ 500 m de la gare et, une fois la camionnette chargée de fruits frais et autres victuailles,  nous retournâmes vers celle-ci. C’est sur le chemin de retour que je remarquai qu’un certain nombre de Noirs s’étaient rassemblés sur la grande place devant la gare. Le train était prêt au départ et nous attendions l’arrivée des bateaux de Congolo pour partir. Ceux-ci sont arrivés vers 16.00 heures. Tous les habitants de Kabalo étaient déjà installés dans le train quand ils vinrent nous y rejoindre. Madame Tondeleir m’apprit en 2005 que toutes les places assises étaient occupées par les habitants de Kabalo, ne laissant que les couloirs aux réfugiés de Congolo ! L’atmosphère devenait de plus en plus pesante avec tous les Noirs autour de la gare ; pendant que les agents qui devaient rester sur place n’osaient plus rentrer dans le poste, craignant pour leur vie. Ceci les amena tous, sans exception, à nous accompagner dans le train vers Albertville. La nuit commençait à tomber quand tout le monde fut installé dans le train. Nous étions plus ou moins 450 habitants de Congolo et 150 de Kabalo, le tout dans 9 (?) wagons auxquels étaient accouplés deux locomotives diesel conduites par des européens. Dehors, sur la place devant la gare, on pouvait voir la population indigène rassemblée qui  manifestait son hostilité à l’égard des Européens. Ce sont les soldats de la Force Publique qui les ont tenus à distance, je l’ignorais jusqu’à ce jour (voir le grand soir du major Massart). Mais toujours est-il qu’ils n’ont pas pénétré dans l’enceinte de la gare. Le train ne partant pas, la tension se faisait de plus en plus grande, quand soudain des soldats firent irruption dans le wagon fouillant tout le train à la recherche d’armes. Ils trouvèrent dans un compartiment de notre wagon un fusil qu’ils confisquèrent sans faire d’ennuis.



La nuit était tombée, et soudain les soldats s’alignèrent sur le quai pour présenter les armes, alors que le train se mettait en route. L’épouse du lieutenant Jacquemart se trouvait dans notre wagon et, en regardant par la fenêtre, je vis le lieutenant sur le marchepied échanger un dernier baiser alors que le train s’ébranlait. Ce fut leur dernier baiser,  car il resta avec ses hommes à Kabalo. Le lieutenant Jacquemart devait être tué quelque mois plus tard lors d’opérations antiguérilla, comme nous dirions aujourd’hui. Plus tard, une polémique se développa en Belgique au sujet d’une distinction que les autorités lui auraient refusée à titre posthume, pour son action cette nuit-là. Pour ma part, j’estime qu’il avait sauvé ce jour-là tout le train, en gardant ses hommes en main, évitant que la population noire envahisse la gare, et éventuellement massacre les européens. De plus, en faisant aligner ses hommes comme à la parade pendant que le train s’ébranlait, il évitait que ceux-ci ne se ravisent et trouvent une nouvelle raison pour retarder le départ. Avec lui, restait à Kabalo Monsieur Mestdagh, le chef de camp CFL. A ma connaissance, les Pères Blancs et les Sœurs étaient aussi restés à Kabalo. Si certaines critiques ont été émises envers certains officiers de Congolo, il faut ici souligner le comportement sans reproche du lieutenant Jacquemart. D’après le rapport de Mr Callens, six Blancs sont restés à Kabalo, à savoir  Mr Callens lui-même, le docteur Cols, le lieutenant Jacquemart, l’ingénieur CFL, Mr Vermeiren, le chef de camp CFL, Mestdhag et le mécanicien CFL, Vandenbergh [2]

Le train accélérait lentement et, au passage à niveau qui séparait la ville européenne de la cité africaine, à la sortie de Kabalo (à 800 mètres de la gare), toute la population s’était rassemblée pour nous lancer des cris  hostiles et jeter des pierres sur le train. Heureusement ceci n’eut pas trop de conséquences.

En ce qui concerne le nombre de morts sur les bateaux de Congolo, on parle d’un mort, personnellement je crois savoir qu’il y en avait au moins deux… Avant de partir de Kabalo en train, le fils d’un commerçant portugais qui habitait près de l’usine textile de Congolo, la COTANGA, cherchait son frère. Je connaissais les deux frères depuis Congolo et, plus tard, j’ai appris que lui aussi avait été touché par une balle en passant devant le camp militaire de Congolo. Ceci mérite une recherche plus approfondie (*) pour savoir ce qui s’est exactement passé. En tout cas, je me souviens qu’à Dar-Es-Salaam il n’avait toujours pas retrouvé son frère.


(*) … personnes avaient été tuées, un jeune fonctionnaire territorial et un commerçant portugais. Après coup, il s’avéra que l’information n’était exacte qu’en ce qui concerne l’agent territorial. [3]

Vanderstraeten, dans son livre « Histoire d’une mutinerie », signale que :« … sur le bateau, l’administrateur territorial fut tué. Il y eut aussi deux blessés ». [4]

Plus loin, il écrit encore « Nous avons vu que les réfugiés de Congolo embarqués sur deux bateaux, après avoir subi le tir des soldats en passant devant le camp militaire, sont arrivés sans encombre à Kabalo d’où ils ont pu gagner Albertville en train, sans autre incident qu’une fouille poussée de leurs bagages lors du transbordement. Mais les informations qui parviennent donnent de cette équipée une tout autre image, exagérément dramatique. Jugeons-en par quelques-uns des messages échangés entre les autorités de Kabalo, d’Albertville et d’Elisabethville… : 8.05 heures, 441 personnes évacuées vers Kabalo et Albertville sur 2 bateaux CFL et par voiture. Les mutins ont tiré sur les bateaux lorsqu’ils passaient devant le camp. Deux victimes, MM. Van Wontergem et Da Silva… [5]

A une dizaine de kilomètres de Kabalo, le train s’arrêta en pleine brousse. Quelques agents CFL, dont mon père et moi-même, sont descendus des wagons et nous avons rejoint les locomotives. Là, les agents qui conduisaient le train nous expliquèrent qu’ils étaient partis avec les freins serrés, estimant qu’il ne fallait pas retarder davantage le départ du train  mais bien profiter de la situation favorable, avant que les soldats ne trouvent un autre prétexte pour le retarder. Nous devions rapidement trouver, entre deux wagons, des boyaux de frein qui avaient été sectionnés. Les boyaux furent rapidement réparés, entre autres avec du bandage que j’avais fourré en poche avant de quitter la maison.

Ensuite, le train continua son chemin sans encombre jusque vers le milieu de la nuit ; c’est alors que quelqu’un vint nous réveiller pour nous annoncer que nous allions bientôt arriver à Nyunzu où on craignait que les mutins de Congolo s’y soient rendus par la route afin de nous barrer le passage. La décision avait été prise de tenter de passer en force à Nyunzu sans s’arrêter. Pour nous protéger des éventuels tirs des mutins, ordre fut donné de dresser les matelas contre les parois des wagons afin d’atténuer les impacts éventuels et de se coucher par terre. C’est donc plein d’appréhension que nous avons traversé Nyunzu sans nous arrêter, heureusement sans le moindre tir. Il n’y avait pas de mutins de Congolo à Nyunzu, on peut s’imaginer le carnage si les mutins avaient tiré lors du passage en gare…

« L'absence des rebelles s’explique par l’action du major Ralet demeuré seul à Congolo. Devinant l’intention de rattraper les réfugiés européens à Nyunzu pour venger l’un des leurs tué au cours de l’émeute, Ralet avait réussi à envoyer des soldats fidèles bloquer la sortie de Congolo, empêchant de la sorte la réussite de l’expédition projetée. » (Daniel  Despas p. 47)

Comment le train avait-il été informé de la présence éventuelle de mutins à Nyunzu ? Probablement aux différentes haltes, tout le long du trajet du train, les conducteurs étaient entrés en contact téléphonique, soit avec ceux qui étaient restés à Kabalo, soit avec ceux d’Albertville.

Entre-temps, à la base de Kamina aussi on s’était fait des soucis à propos  du train de Kabalo ; les militaires belges projetant de faire sauter des parachutistes sur le trajet du train et de l’escorter par la même occasion . C’est ainsi qu’au petit matin, lors d’un arrêt dans une gare, un avion de liaison de type de Havilland Dove a survolé le train. Evidemment, nous ne comprenions pas la raison de ce survol, mais au moins étions-nous  rassurés que quelque part on s’occupait de nous. Sur le quai, les personnes présentes saluèrent de la main le passage de l’avion qui nous répondit en balançant des ailes. Le pilote de l’avion aurait signalé par radio à Kamina que le train semblait ne pas avoir rencontré de problèmes, suite à quoi l’opération de parachutage fut annulée.

Le 10 juillet à 9.20 heures, le train entra sans encombre en gare d’Albertville. Nous fûmes dirigés sur l’hôpital des Européens où j’ai rencontré des gendarmes noirs de Kabalo que je connaissais bien et qui m’exprimèrent leur inquiétude. Je crois me rappeler qu’un des leurs avait  été blessé, d’où leur présence l’hôpital. Cet hôpital, je le connaissais assez bien puisque ma sœur y était née et que ma mère y avait été opérée. (fig 101)

Mon père et beaucoup d’agents CFL durent prendre une décision difficile. En effet, la Direction CFL menaçait tout agent qui déciderait de rentrer en Europe de licenciement immédiat pour abandon de poste. La décision était  évidemment difficile à prendre pour quelqu’un qui était en Afrique depuis 1936 ; mais finalement, pratiquement tout le monde prit la décision de prendre le bateau pour le Tanganyika afin de rentrer en Europe. Vers 16.30 heures, nous redescendions vers la gare pour nous diriger à pied vers le port. J’y vis pour la dernière fois certaines de mes condisciples de l’Athénée dont Lucienne Ost, mon petit béguin d’alors.

Nous avons embarqués mon père et moi sur la barge « MOBA », tandis que ma mère, ma sœur de 6 ans et mon petit frère de 2 ans avaient  trouvé place sur le « KIVU ». Arrivée au petit matin à Kigoma, à Belbase.

A partir d’ici, je me réfère à la description faite par Guy Weyn du voyage vers Dar-Es-Salaam et de notre cantonnement au camp des réfugiés.

La traversée du Tanganyika (pas le lac, mais la colonie anglaise) se fit en train, en trois jours, dans des conditions beaucoup plus confortables qu’au départ de Kabalo. Après un séjour de quelques semaines dans un camp de Dar-es-Salaam, (fig 102-103 A-B-C-D-E) nous avons été évacués vers la Belgique par un avion d’une compagnie américaine la Hawaian Alaska  Airlines, avec escale à Tripoli. J’y ai recommencé une vie tout a fait différente de ce que je connaissais jusqu’alors.

Pour la petite histoire, on peut ajouter que la famille en Europe se faisait énormément de soucis, ne sachant pas ce que nous étions devenus lors des troubles. Ce n’est que deux semaines environ après le début des évènements qu’ils apprirent par la radio belge que la famille Braas était saine et sauf à Dar-Es-Salaam.
Guy Braas  Le 25 avril 2006


P.S. Ces lignes ont été écrites de mémoire 46 ans après les faits ; il est donc tout a fait possible que certaines imprécisions se soit glissées dans ces les lignes. Toute rectification sera évidemment la bienvenue.

[1] André Schöller : Congo 1959 – 1960  Editions Duculot 1982
Annexe X : Rapport établi le 11 août 1960 par M. Callens, Chef de l’Assistance technique à Kabalo, sur les événements des 8 et 9 juillet 1960, dans cette localité. p.258
[2] André Schöller : Congo 1959 – 1960  Editions Duculot 1982
Annexe X : Rapport établi le 11 août 1960 par M. Callens, Chef de l’Assistance technique à Kabalo, sur les événements des 8 et 9 juillet 1960, dans cette localité. p.259
[3] André Schöller : Congo 1959 – 1960  Editions Duculot 1982 p.186
[4] Louis-François Vanderstraeten : Histoire d’une mutinerie – Juillet 1960 Duculot 1993 p.223
[5] Louis-François Vanderstraeten : Histoire d’une mutinerie – Juillet 1960 Duculot 1993 p.279


 (suite note J-L Gabriel)

Pour l’heure, le « KIVU » sur son voyage retour approchait d’Albertville. A 20.30 heures, les lumières d’Albertville apparurent à l’horizon. Peu avant 21 heures, on croisa le « BARON DHANIS » (commandé par le Cpt Vanmalcotte de Kessel). Ce dernier signala qu’il désirait entrer en communication radiophonique. Par radio, Monsieur Geerts apprit que son épouse avait embarqué et attendait son assentiment pour évacuer vers l’Europe. A contrecœur, la sagesse l’emporta, elle prit le train pour Dar-Es- Salaam avec le dernier convoi. A part cela, rien n’était à signaler, si ce n’est que le Katanga avait proclamé son Indépendance le 11 juillet.

Vers 22 heures, nous étions par le travers de la Filtisaf. (fig 104) Le «  stand by » fut annoncé. Je repris la barre, tandis que le capita barreur alla se poster à l’arrière, comme pour les manœuvres précédentes. Nous passions la première bouée rouge par tribord tandis que nous virions doucement sur le cap 245, ensuite sur 240, avant de nous stabiliser sur les installations C.F.L. Nous maintenions maintenant notre allure à demi vitesse, virant légèrement sur bâbord au moment de larguer la remorque. La barre sur bâbord toute, aidée de ses deux hélices indépendantes, fit pivoter le navire sur lui-même et regagner sa place en s’amarrant à l’avant du port.

Monsieur Deplecker, capitaine d’armement, (Fig 105) était présent à l’arrivée du bateau. Il s’enquit du déroulement de la traversée. Antonio rencontra sur le quai une connaissance des ses parents. Celui-ci lui fit part de ce que le père Altorio avait embarqué sur le « BARON DHANIS », comptant y rejoindre les siens à Kigoma et de décider de leur avenir. Antonio fut tranquillisé. Nous profitions maintenant de la douceur du soir pour nous dégourdir les jambes le long du quai, envisageant l’avenir. Il désirait, dès le lendemain matin, se rendre chez-lui afin d’y pratiquer un dernier inventaire et emporter ce qui pouvait l’être. Chemin faisant, Drivas, mécanicien marin diéséliste de nationalité sud-africaine, nous aborda. La conversation évoqua, il va sans dire, les derniers événements. Nos échanges d’idées s’interrompirent soudain, par l’arrivée fracassante d’une jeep, qui stoppa net au pied de la passerelle. Le commandant Carette, escorté de deux soldats, mitraillette au poing, grimpa à bord. Moins de 10 minutes plus tard, ils s’éloignèrent tout aussi rapidement qu’ils étaient venus. Carette avait laissé ses instructions, informant entre autres que le couvre feu régnerait à Albertville de 18 heures à 6 heures du matin.

Mes parents s’étaient éclipsés dans leurs appartements, mon père n’avait pas vu un lit depuis quatre jours. Quant à Antonio et moi, nous n’avions pas l’intention de rejoindre nos plumards, du moins pour le moment. Une fringale subite nous incita à roder dans la réserve de la cuisine. Le butin ne fut pas maigre. Nous n’eûmes que l’embarras du choix : des sandwichs aux boîtes de conserve, en passant par un stock de cigarettes et de boissons en tout genre, y compris «  Fresko » et « Simba ». Peu après minuit, repus après ce banquet de fortune, le sommeil s’empara de nous rapidement, assommés par l’abus de bière chaude.

Albertville le 12juillet 1960


La journée se déroula calmement. L’embarquement avait été fixé pour 16.30 heures, avec 600 passagers qui se révélèrent n’être que 150 en fin de matinée. Nous allions donc effectuer la traversée sans barge.

Le « M’TOA » accosta à l’avant du « KIVU », ramenant avec lui des commerçants de MOBA, dont monsieur Pambis. Avaient également embarqué d’Albertville, Jules Van Cottem (prof de judo) et son épouse :  pourquoi ?

L’embarquement eut lieu à l’heure prévue, dans des conditions idéales. La majorité des passagers était composée principalement de femmes et d’enfants d’Albertville. On y retrouvait aussi bon nombre de commerçants. Monsieur Stavrianos (fig 106) était des leurs, il apparut dans un état moral pitoyable. Son fils (fig 107) l’accompagnait, très courtois, combla de louanges le commandant du navire pour l’accueil et l’organisation. Il s’empressa d’ailleurs de se mettre à disposition. Il y avait également la famille Israël, sans le père.

Le bateau était prêt à partir. Le piquet de volontaires se composait de 8 hommes, dont trois sous-officiers de la F.P. (Force Publique) démissionnaires. Dans les environs de 17.00 heures, le « KIVU » s’éloigna  du quai. Monsieur Tubax était seul à la machine, Monsieur Loudesh, son collègue prévu au voyage, avait été détaché en dernière minute. Albertville s’éloignait, j’étais loin de me soucier que je n’y reviendrais pas. Comme au premier voyage, le temps clément favorisa l’allure. D’autant plus que le manomètre indiquait 12 kg/cm2 aux chaudières. Les chauffeurs s’échinaient au boulot.

Après le casse-croûte, accompagné de mon inséparable Antonio, nous nous faufilâmes entre les passagers à la rencontre des copains. Christian Stevens blaguait avec Salomon Israël à l’avant du pont promenade. Ces derniers sollicitèrent une visite à la timonerie. Chacun à son tour, ils s’essayèrent à la barre. Rassemblés en petit comité, nous passâmes la soirée à jouer aux cartes, interrompant parfois la partie à nous préoccuper  du futur.

Durant la nuit du 12 au 13 juillet.


« Albertville, perle du Tanganyka -  Notes historiques » par Guy Weyn» p. 44)

Le lieutenant général Cumont, occupant le sommet de la hiérarchie militaire, arriva de Belgique à Kamina. Il ordonna l’occupation immédiate d’Albertville, de Kolwezi, de Kabalo et de Congolo dans le but de maintenir l’ordre et de protéger la vie et les biens des individus.

Selon les sources militaires (Vanderstaten et Carette), l’occupation d’Albertville se déroula le mercredi 13 ; par contre, l’ingénieur L. Bouvry, dans une lettre à son épouse datée du 16, la situe le jeudi 14 juillet.  « Jeudi matin, nous avons reçu cinq avions de troupes belges venant d’Allemagne. Il n’y a pas, jusqu’à présent, de friction avec la Force Publique. Les troupes belges remplacèrent progressivement le Corps des Volontaires et la vie redevint normale. Nous avons depuis hier (15/07) un commissaire de district et un administrateur territorial africains. Ce sont des modérés et les Européens sont restés comme conseillers un peu partout au Katanga. »

Les troupes belges dont il est question étaient constituées par la compagnie de marche des 3ème Cyclistes qui, venant d’Europe, avait atterri à Kamina dans la journée du 10 juillet. Quand aux nouveaux commissaires et administrateurs, nommés par le gouvernement Katangais sécessionniste, ils s’appelaient respectivement Henri Kissi et Léon Kabembe. Le second avait précédemment occupé la fonction de chef du Centre Extra Coutumier d’Albertville.


Kigoma 13 juillet

Il faisait encore nuit lorsque le « KIVU » pénétra dans la baie de Kigoma. Mon père dirigea le puissant projecteur du bord en direction du quai recherchant l’emplacement d’accostage. Il distingua des silhouettes qui s’agitaient, prêtes à recevoir les câbles. Malgré l’heure très matinale, on devina de l’agitation sur le pont des passagers. A peine amarré un ex- sous-officier de la F.P. se présenta sur la passerelle afin d’obtenir des précisions. Le débarquement était prévu pour 06.30 heures et le départ du train pour Dar-Es-Salaam pour 10.00 heures locales.

Des matelots du bord se précipitèrent déjà à terre d’où ils furent rappelés, les permissions ne prenant cours qu’après les formalités de l’émigration. Le « capita » était tenu d’avoir ses hommes à l’œil. Mon père effectua une dernière ronde avant de se retirer dans ses appartements, et se coucha en attendant le jour.

Lorsque je m’éveillai, Antonio avait disparu. Il avait déjà rejoint ses parents. Passant devant la cabine radio, j’aperçus mon père en conférence avec le consul de Belgique et les autorités locales. Des militaires, après avoir remis leurs armes entre les mains de mon père avant de quitter le bord, avaient exprimé une dernière fois les motivations qui les avaient conduits à prendre la décision de quitter leur poste. Pour nombre d’entre eux, la situation allait se détériorer et voulaient éviter d’exposer les leurs.

Tout le monde avait déjà rejoint le hangar de la Belbase où les attendaient déjà les réfugiés débarqués du « BARON DHANIS » la veille. Je rejoignis Antonio et sa famille au bout du hangar. Antonio m’attira dans un coin : « Tu sais Jean-Jean, je vais te quitter, je crois que mes parents on l’intention de tout abandonner et de rejoindre l’Afrique du Sud. » Ce fut la révélation du matin. A ce moment je réalisai que tout allait basculer dans ma vie. Il ne nous restait plus maintenant que les souvenirs et les bons moments que nous évoquions l’âme triste.

Vers 09.30 heures, par petits groupes, les gens se préparèrent à quitter le hangar et se dirigèrent vers la gare. Antonio  partit à la rencontre des siens, le temps de rassembler ses effets. J’aperçus ma mère palabrant avec une dame qu’elle semblait bien connaître. Mine de rien, je les évitai, préoccupé par le départ de mon copain.
Ma mère me fit appeler par Johnny, le barman du bord. Il insista pour que je me hâte car j’étais attendu par mes parents. En pénétrant dans le salon, brusquement ma mère très affairée prit la parole sur un ton agacé : « débrouille-toi un peu, rassemble tes frères et viens m’aider à boucler les valises ». Je n’étais pas au bout de ma surprise. Ce n’est qu’après m’être exécuté qu’elle m’annonça la suite : « Je retourne avec ton père à Albertville, toi tu restes ici avec Yvan et Moumouche. Tu logeras à l’hôtel chez Madame Hélène, elle t’a connu lorsque tu étais petit. Gaëtan reste avec moi ». Ces explications, pour le moins sommaires, me laissèrent pantois. Ma mère l’avait décidé ainsi, sans autres explications ni commentaires.

Décidément, tout se précipitait sans ménagement. Néanmoins, elle m’accorda le temps de faire mes adieux à Antonio et à sa famille. Ils avaient pris place dans un compartiment de la voiture en tête de train. Les débardeurs terminaient de remplir le fourgon. Mes parents m’avaient quant à eux rejoint sur le quai. De nombreuses personnes remercièrent mes parents, reconnaissants de l’attention qu’ils leur avaient portée  lors  la traversée. Puis soudain, un coup de sifflet strident annonça le départ. Le convoi s’ébranla dans un jet de vapeur. Les gens agitèrent leurs  mouchoirs. Antonio me fit de grands signes, il souriait malgré tout. La séparation était effective, je regardai le wagon de queue s’éloigner, j’avais le cœur serré... Je ne l’ai plus jamais revu. Longtemps, nous avons correspondu. Il s’était établi à Pofchestrome. Dès son arrivée là-bas, il s’était inscrit dans une école technique afin de poursuivre des études qu’il avait abandonnées en son temps.

Il ne resta à Kigoma que mes frères et moi. Mes parents avaient encore longuement discuté. Ma mère avait pris conseil auprès de militaires. Ceux-ci l’avaient dissuadée de s’éterniser, d’autant que plus rien n’était sûr. La décision restait définitive. Ma mère retourna à Albertville le temps de rassembler et de faire rapatrier les biens. Tandis que mon père nous rejoindrait en Europe assez rapidement puisqu’il était fin de terme au 23 septembre. Ce retour en congé prévu par bateau, à bord de l’« ANDULO », navire portugais, était compromis. Vu les circonstances, le rapatriement par avion s’imposa.

Dans l’après-midi nous fûmes conduits à l’hôtel, et installés à trois dans une chambre où le confort se résumait au strict minimum. Une pièce carrée de 4 mètres sur 4 ; trois lits avec une moustiquaire poussiéreuse, et pour compagnons des cancrelats, gros, petits, jeunes et vieux !

J’avais reçu les dernières recommandations afin de bien veiller sur mes frères. Je pouvais à tout moment contacter monsieur De Brouwer, Consul de Belgique à son bureau, ou Mr Kerkhofs, (fig 108) agent C.F.L. et chef de port. Ce dernier occupait avec son épouse la maison que nous avions habitée au tout début des années 50.(fig 109)

A 16.00 heures, le « KIVU » quitta la baie de Kigoma. Je fus abandonné durant trois longues semaines avec deux de mes frères, âgés de 12 et 2 ans … sous la protection de la « belle » Hélène.
Entre-temps …


Albertville 13 juillet

« Albertville, perle du Tanganyka -  Notes historiques » par Guy Weyn» p. 40 avant- dernier §

Ma mère, comme beaucoup d’autres épouses d’agents du  C.F.L., ne souhaita absolument pas quitter son mari dans  un moment difficile. Elle résista donc deux jours, mais l’insistance de mon père finit par avoir raison de sa détermination, et par la convaincre de partir le mercredi 13, avec les dernières femmes et enfants. Elle n’eut que le temps de jeter quelques vêtements dans une petite valise et d’embarquer, probablement sur l’« URUNDI » (commandé par le Cpt Elavia) avec Madame Bouvry, l’épouse d’un ingénieur en chef du C.F.L., et un grand nombre d’autres femmes.

 

Elles passèrent la nuit allongées sur le pont et, « après une nuit épouvantable sur les lattes de bois, au milieu des cancrelats et des rats » (lettre de Mme Bouvry du 14/07), elles arrivèrent jeudi tôt au matin à Kigoma, où on les transféra sur le « LIEMBA », (fig 110 A-B) l’ancien navire allemand, « GRAF von GOTZEN », d’une capacité de 600 passagers. Elles purent s’y rafraîchir et passer le reste de la journée. Le soir, elles prirent toutes deux le train régulier de 19.15 heures pour Dar-Es-Salaam, et se partagèrent un compartiment avec Mme Plasman et sa fille Jocelyne (fig 111). Situation privilégiée, si l’on pense que trois jours plus tôt, les réfugiés de Congolo s’étaient retrouvés à seize dans le même compartiment. Le voyage à travers le territoire anglais du Tanganyika fut long et monotone : deux jours et deux nuits de train avec des arrêts fréquents dans l’une où l’autre petite gare. L’arrêt le plus long eut lieu le vendredi à Tabora, une localité de quelque importance, remarquable par ses vastes entrepôts et ses réservoirs d’eau. Des anglais fort aimables, sensibilisés par le sort peu enviable des voyageurs, vinrent offrir des friandises aux enfants. Puis, le train repris sa course dans la savane jaunie par le soleil torride, parmi d’innombrables termitières, hautes parfois de plusieurs mètres. (fig 112 A-B)

Albertville le samedi 16 juillet et, jours suivants (Guy Weyn, suite)

Le samedi 16 juillet, le paysage apparut moins sauvage et l’aridité fit progressivement place à une végétation luxuriante. La terre rouge se couvrit de plantations de maïs, de millet, de bananiers, de caféiers, et surtout de sisal (agaves). Le palmier voisina avec le kapokier et le manguier. Enfin, après un trajet de plus de 1200 kilomètres, le train entra vers 16 heures en gare de Dar-Es-Salaam. (Fig 113 A-B)

Les réfugiés furent aussitôt rassemblés pour être conduits à Ukonga, dans un camp situé à 15 km de la ville. Mais, à leur arrivée, ils furent déçus de constater que les habitants de Congolo et de Kabalo n’avaient pas encore été évacués vers l’Europe (lettre de Mme Bouvry à son mari le 18/07). Ma mère et ses deux compagnes furent loin d’imaginer qu’elles allaient connaître les désagréments d’une longue attente à Ukonga, dans le bloc C.100. Le camp se trouvait entouré de barbelés et il était interdit d’en sortir sans la permission du chef.

Il faut toutefois souligner que l’organisation et la prise en charge par l’Armée du Salut britannique se révélèrent parfaitement au point. La qualité de la nourriture, supervisée par un belge, était d’autre part satisfaisante. Enfin, pour rendre le séjour moins fastidieux, quelques excursions en ville et environs furent obligeamment organisées par les Anglais, toujours très cordiaux.

L’ensemble des Belges, soit plus de 1000 personnes, étaient regroupées dans deux vastes camps d’hébergement, à Dar-Es-Salaam et sa périphérie. Le 18, afin d’éviter tous risques d’épidémie, tous se virent astreints à une vaccination antivariolique obligatoire.

Dans les derniers jours de juillet, enfin l’occasion se présenta pour ma mère et ses compagnes de quitter définitivement l’Afrique. Un avion  surchargé les déposa à Zaventem, où ma mère arriva épuisée, les jambes excessivement gonflées par le manque d’espace et l’immobilité forcée.

Demeuré seul à Albertville, et ayant atteint l’âge de la retraite, mon père y termina sa carrière coloniale quelques mois plus tard, en mai 1961. C’est en 1929 qu’il avait pour la première fois foulé le sol congolais, en transitant par l’Afrique du Sud.

Notons qu’après le départ de leurs épouses, les célibataires (par la force des choses), se regroupèrent à plusieurs, par souci de sécurité, dans les maisons les mieux situées. Mon père et le docteur Mantovani vinrent donc s’installer près de l’Institut Regina Pacis, chez Paul Galland ; puis, après le départ de ce dernier, chez le docteur Van Damme, à la colline C.F.L. (Fig 114 A-B-C-D)


Revenons à Kigoma le 13 juillet et, après (Suite notes J-L Gabriel)


Sans  le sou et sans cigarettes, nous allions résider trois semaines sur la rive orientale du lac. Heureusement, entourés de nombreux célibataires fréquentant le bar de l’hôtel, ces derniers, tous aussi sympathiques les uns que les autres à notre égard, nous offraient un drink le soir ; cependant les journées me semblaient terriblement longues. Les repas de midi et du soir nous semblaient des plus infectes. Heureusement, nous pouvions largement nous rattraper au petit déjeuner, qui à lui seul s’imposait comme un excellent reconstituant. Souvent composé de  l’incontournable papaye, du poisson en pâte, de citron et de verdure, d’œufs au choix, de pain, de marmelade, de café ou thé.

A plusieurs reprises, nous fûmes interpellés par le préposé à l’émigration. En effet, nous étions sans visa. Dans ce cas, il n’y avait qu’un recours : une visite au bureau du consul faisant patienter les autorités.

Albertville le 16 juillet et après…

« Albertville, perle du Tanganyka -  Notes historiques » par Guy Weyn»  p.44


Le samedi 16 juillet, le commandant des forces belges (Neels) vint visiter l’institut Regina Pacis dans le but de réquisitionner des locaux pour ses soldats ; le 19 juillet, ceux-ci s’installèrent dans huit classes ainsi que dans l’un des dortoirs ; le 23 juillet, toutes les classes restantes ainsi que la cuisine et ses dépendances furent également occupées. Les religieuses ne conservèrent que leur habitation, la chapelle, le parloir et un bureau. C’est dans la maison des institutrices, adjacente à l’institut, que le commandant et ses officiers établirent leur quartier (fig 115). Les locaux de l’athénée, bâtis par-delà la Lukuga, furent également investis.(fig 116 A-B)

Les relations entre le Commandant Carette et le Commandant Neels, chef des Carabiniers Cyclistes, furent dès l’abord assez mauvaises. En effet, le premier estimait inutile l’arrivée des troupes belges de Kamina, d’autant que l’ordre régnait à Albertville ; il ne voyait donc pas pourquoi sa compagnie de gendarmerie et lui-même auraient dû être sous les ordres du Commandant Neels.

De son côté, la compagnie de gendarmerie de la Force Publique, soit  un peu plus de 150 hommes, avait très mal pris l’arrivée des Belges ; le commandant Carette eut fort à faire pour convaincre ses hommes de rester calme et de ne pas s’opposer aux Carabiniers Cyclistes. Il lui fallut plus de deux heures de discussions très tendues et dangereuses pour, finalement, emporter leur adhésion. En effet, les gendarmes avaient crû, dans un premier temps, avoir affaire à des parachutistes envoyés de Kamina pour les tuer ; on fut à deux doigts de la révolte généralisée et du bain de sang.

Considéré comme un rebelle face à l’autorité du Commandant Neels, le Commandant Carette fut convoqué le 16 juillet à Kamina. L’explication avec le colonel Van Lierde fut plutôt orageuse.

Finalement, il fut décidé que le désarmement de la Force Publique d’Albertville aurait lieu le 18. Il eut lieu tout naturellement ; les soldats furent priés de ramener leurs armes au magasin pour l’entretien. Quand  peu après, les officiers de Kamina entrèrent au camp militaire, l’opération était terminée.

On proposa aux gendarmes qui le souhaitaient d’être démobilisés et de retourner dans leur contrée d’origine. Ce que firent la plupart. Seuls, 32  demeurèrent à Albertville. Soit 2 sergents-majors, 5 premiers sergents, 12 sergents, 11 caporaux et 2 soldats de première classe. Le 11 août, ils n’étaient plus que 8.

De nouvelles troupes belges, la compagnie de marche du 12ème de Ligne, dirigée par le Colonel Haas, atterrirent encore à Albertville le 1er août. Elles furent chargées avec les Carabiniers Cyclistes de maintenir l’ordre dans la ville, ce ne fut pas aisé et les jets de pierres redoublèrent dans le centre Extra Coutumier.

A la mi-août, le Commandant Carette reçut l’ordre de quitter définitivement Albertville pour regagner la métropole.
Kigoma, de la mi juillet jusqu’à notre retour… en Belgique
Je connaissais Kigoma par cœur.  Cette cité faisait figure de bled. Partant de la gare (fig 117), une longue avenue face à cette dernière, bordée de manguiers et de quelques dattiers remontait jusqu’au centre. De part et d’autres des boutiques tenues par des arabes et des Hindi, où s’entassait un bric à brac hétéroclite  n’offraient aux étrangers de passages que des articles sans intérêt. Cordonniers et tailleurs vaquaient à leur occupations sur la devanture de leur boutique et ne prenaient même pas garde aux passants qui tout en flânant, s’attardaient quelque peu .Sur la gauche, au début de cette avenue, une route remontait la colline (Fig 118A-B) et nous menait à l’hôpital, ancien mess sous l’occupation allemande. En remontant plus haut sur la droite le chemin longeait le flanc de la colline (Fig 119 A-B). L’on aboutissait alors en bordures des habitations destinés aux agents de la Belbase., Dans cet environnement aride, ces habitations aux toitures de tôle ondulée n’offraient aucun luxe. L’on suffoquait en saison sèche et lorsque la saison des pluies arrivait, les nuits de tornade nous empêchait de dormir tellement le vacarme des gouttes qui s’abattaient sur la tôle et le vent qui s’engouffrait sous elle nous effrayait.  .

Durant une semaine, le séjour de deux journalistes accompagnés d’une dame agrémenta le quotidien journalier. Ils me ravitaillèrent en cigarettes,  mais ne manquèrent pas non plus de nous emmener de temps à autre en ballade dans la périphérie de Kigoma. Connaissant les lieux, je leur indiquais les quelques sites intéressants de la région  (fig 54 A-B-C-D-E-F et 120 A-B-C-D): Ujiji, lieu mythique où Stanley rencontra Livingstone que tous croyaient disparu ; l’« Elephant’s foot », une colline qui s’avançait dans le lac et qui, vu du large, avait l’aspect d’un pied d’éléphant ; mais aussi, ce que nous appelions « le bassin de natation », un enclos grillagé qui s’enfonçait dans les flots sur une quinzaine de mètres, nous mettant à l’abri des crocos ! Ces lieux, d’une beauté sauvage, sous le soleil, entourés de roseaux, garnis de galets chauds mélangés au sable fin, sous l’œil de martins-pêcheurs téméraires, comblaient amplement le manque de loisirs dans ce bled perdu. Le dimanche après-midi il était de tradition chez les anglais du territoire de s’aventurer hors de la baie à bord d’une embarcation. Tout en longeant la côte en direction d’Udjidji,  toute notre attention était centrée sur la rive, guettant  le moindre mouvement des cynocéphales qui envahissaient par bandes la plage. La chance de les apercevoir nous a sourit une fois lors d’une sortie. (Fig 121 A-B-C)

 Par deux fois, nous avons été reçus chez les Kerkhofs.  C’était le dimanche. Madame nous préparait de succulents repas qui nous  revigorait pour la semaine. Sa crème au chocolat était des plus savoureuses, alors que Monsieur la trouvait toujours « un peu trop coulante ».

Enfin, en ce début du mois d’août, le « Kivu » était annoncé pour le jeudi. Nous l’avons attendu avec impatience. Il repartit le jour même pour Albertville. Ma mère avait débarqué en attendant l’« URUNDI » qui assurait pour le moment la liaison nord lac. Le capitaine Elavia nous accueillit à son bord avec sa sympathie habituelle. Ce fut mon dernier voyage sur le Tanganyika… Une semaine plus tard, nous étions en Europe parmi les nôtres. Mon père prit ses congés comme prévu. Il termina sa carrière en décembre 1968, après 40 ans d’Afrique (moins 3 ans en mer).


La crise d’août 1960

Paul Galland, dans une lettre du 19 août 1960, se voulut également rassurant envers sa famille (Suzanne, son épouse, et Guy son fils, rentrés au « bulaya », c'est-à-dire en Belgique, les informa en ces termes : « … et ne vous affolez pas d’entendre toutes les nouvelles peu rassurantes de la radio. Je dis peu rassurantes, parce que chaque chose qui se passe ici est rapportée par la radio en style télégraphique, sans plus de précisions, ce qui fait que cela paraît beaucoup plus grave que ce ne l’est en réalité.  Il en est ainsi avec l’incident que j’ai conté hier dans ma lettre du 18/08. On a bien jeté deux grenades lacrymogènes et il y a eu quelques cris, mais tout est rentré dans l’ordre immédiatement ; et cela a immédiatement été relaté par la radio comme étant des incidents sérieux survenus à Albertville, où des éléments de l’opposition ont manifesté et ont dû être dispersé par la troupe. En fait il n’y a rien eu de bien grave, et cela ne vaut presque pas la peine d’en parler. »

« De même ce midi, j’ai entendu à radio Bruxelles, en direct, que les guerres tribales avaient repris dans le Nord Katanga, c'est-à-dire dans la région d’Albertville, et que les postes de Congolo, Kabalo et Manono avaient été évacués par la population Européenne. » « … La réalité est la suivante : les postes de Congolo, Kabalo et Manono ont été évacués, ou plutôt abandonnés, par tous les agents du gouvernement qui, vu les conditions mirifiques de réintégration qui leur sont faites en Belgique, veulent rentrer (un point vue bien ancré, toujours présent à l’esprit 40 ans plus tard, qu’il me confirmera lors d’une conversation dans sa résidence de Nalinnes, tout en comprenant le choix fait par les agents concernés).  Je les comprends et j’aurais probablement fait de même à leur place ! »

Dans cette même lettre, il s’explique en ces termes : « … et pour justifier leur départ, ils essaient d’entraîner tous les Blancs avec eux, afin de pouvoir dire en Belgique que c’est bien malgré eux qu’ils sont partis… » En  justifiant le départ des agents des sociétés, ils justifieraient ainsi leur propre abandon des postes… « Seulement voilà, comme nous ne sommes pas réintégrés en Belgique, nous deviendrions des chômeurs… Nous ne voulons pas être à la charge de la collectivité en Belgique. » (voir les remarques de Gabriel Birkenwald à propos des offres d’emplois en Belgique, dont il détient une annonce de journal…)

Paul Galland justifie son constat comme suit : « … les agents des société pour la plupart restent ici, et à Congolo, tout le personnel des administration est parti, mais les 5 agents du CFL sont restés ; à Kabalo, tous les agents de l’administration sont également partis, mais les 10 agents du CFL sont restés ; à Manono, tous les agents de l’administration sont partis, mais tous les agents de la Géomines sont restés ; à Albertville 80% des agents de l’administration vont partir dans quelques jours, mais tous les agents Filtisaf, 40 environ, de Cimental, 20 environ, et du CFL, 70 environ, nous restons. Nous restons parce que, nous ne sommes pas du tout menacés  pour le moment. »

Et c’est sur un ton, un peu désabusé peut-être, qu’il termine sa lettre : « … Comme je vous ai toujours dit, tant que ma vie n’est pas directement menacée, je n’ai pas le droit de partir et de tout abandonner ici. A Albertville, 80% des Noirs sont conscients que notre départ signifierait leur malheur, et nous demandent de rester. Le CFL nous donne   o r d r e   d e   r e s t e r,  je ne puis donc  déserter. »  « Ce n’est pas l’envie qui me manque de me retrouver près de vous pourtant… »

Quelques précisions venant de la famille Sonck

Quelques semaines après la sécession du Katanga, la situation se détériora de manière dramatique dans le nord du pays où un vaste territoire était tombé aux mains de la Balukabat. Drogués et baptisés par leurs sorciers, les rebelles semaient la terreur et se livraient à une véritable épuration ethnique contre les tribus qui soutenaient Moïse TSHOMBE. Les conquêtes des partisans de Jason SENDWE se succédèrent et les deux rives du Lualaba, de Kabalo à Malemba Nkulu, tombèrent aux mains des Baluba, tandis que les troupes lumumbistes parvenaient à la frontière. La révolte des Baluba s’étendit à la localité minière de Manono qui devint un bastion de la rébellion. Suite à une décision de l’ONUC, une vaste région du nord du Katanga fut convertie en noman's land où les casques bleus furent chargés du maintien de l’ordre. La localité de Kabalo, plaque tournante de la ligne ferroviaire des Chemins de Fer des grands Lacs (CFL) et port fluvial sur le Lualaba, fut coupée de Congolo et de Kabongo, tandis que le trafic du CFL vers Albertville était maintenu au prix de grandes difficultés, dues notamment aux sabotages de la ligne. Le chemin de fer BCK entre la capitale katangaise et le nord de la province connaissait également des difficultés et la production des mines de cuivre, véritables poumons économiques du pays, prit le chemin de l’Angola ou de l’Afrique du Sud. Un important matériel ferroviaire était bloqué à Kabalo, dont 164 wagons marchandises, quatorze wagons frigo, sept wagons voyageurs, trois locomotives diesel, deux locomotives à vapeur et deux nouvelles draisines.

A Albertville, la direction du CFL mit l’ONU devant ses responsabilités car il fallait désengorger à tous prix le port d’Albertville, or les machinistes congolais qui conduisaient les locomotives refusaient de se rendre à Kabalo car ils craignaient pour leur vie. Le gouvernement katangais voulait que le trafic ferroviaire soit assuré et c’était également l’intérêt de l’ONUC car une partie de son ravitaillement provenait de Kigoma. Les casques bleus irlandais et éthiopiens en garnison à Niemba et à Kabalo risquaient de manquer de vivres. Le lieutenant Stig von BAYER, officier du contingent suédois de l’ONU, détaché comme interprète auprès du 33th bataillon irlandais stationné à Albertville, se porta volontaire pour apprendre à piloter une locomotive diesel. Il se rendit à la mine de charbon de Makala-Greinerville, située à 13 km d’Albertville et gardée par la gendarmerie Katangaise, pour recevoir un cours accéléré de machiniste sur une des six locomotives diesel du CFL. Peu après, le lieutenant von BAYER effectua une reconnaissance de la ligne vers Niemba aux commandes d’un train. Le convoi était escorté de casques bleus irlandais et un major Ethiopien l’accompagnait en tant qu’officier de liaison (Field liaison officer : il dépendait directement du QG de l'ONUC à Léopoldville). La locomotive diesel dut s’arrêter quelques kilomètres avant Niemba car les Balubas avaient enlevé les rails et encerclaient les occupants du train en les menaçant de leurs armes. Le major éthiopien qui se prétendait un expert du dialogue avec les Congolais, voulut descendre du convoi pour parlementer avec les rebelles. Il demanda au lieutenant von BAYER de l’accompagner car il parlait parfaitement le Swahili. L’officier suédois l’avertit que c’était impossible de dialoguer avec ces guerriers balubas car ils étaient drogués, mais le major insista. Dès qu’ils descendirent du train, ils furent entourés par des dizaines des Balubas et un des guerriers rebelles appuya son pou pou contre l’estomac du lt von BAYER en lui disant que c’était avec cette armes qu’il tuait les blancs. L’officier écarta l’arquebuse locale avec mépris. La situation commença à dégénérer et le major, brutalement bousculé par les guerriers, se rendit compte que l’officier suédois avait raison. Ils reculèrent lentement vers le train où les irlandais encerclés par des Baluba se battaient à coups de crosse pour empêcher qu’ils prennent leurs armes. Il suffisait d’un seul coup de feu pour provoquer un massacre, mais par miracle, les rebelles laissèrent les deux officiers remonter dans le train. Le lieutenant von BAYER reprit sa place au poste de pilotage et le convoi fit marche arrière vers Albertville. Le lendemain, un autre convoi escorté par des troupes nigériennes tenta de rejoindre Kabalo, mais les Balubas avaient enlevé les rails près d’un petit pont. Les deux locomotives diesel stoppèrent à temps, mais le wagon de protection placé en tête dérailla. Les wagons furent décrochés sous la garde des casques bleus et une motrice venue d’Albertville les ramena au point de départ. Les deux locomotives endommagées furent laissées sur place et elles furent saccagées et incendiées par les balubas.

© J.P. Sonck

Le point de l’historien
Guy Weyn encore fait le point : la première quinzaine d’août fut assez calme à Albertville, à l’exception de quelques gamins qui tentèrent de remplacer le drapeau Katangais par celui du Congo. Une grenade lacrymogène suffit à les disperser (Lettre de L. Bouvry du 21/08)
Mais après le 15 août, débarquèrent les premiers contingents de l’O.N.U.  constitués de troupes du Mali, avec pour mission de remplacer les forces belges et de maintenir la sécurité dans la ville. Ce fut hélas loin d’être le cas ! En effet, les Maliens n’hésitèrent pas à s’impliquer dans les oppositions politiques locales.
A cette époque, la population africaine d’Albertville (24.654 personnes en 1956) résidait surtout dans le Centre Extra Coutumier réparti en trois zones : suburbaine, lacustre et rurale. Elle comprenant quelques 39 ethnies, pour la plupart peu représentées et d’origine étrangère au territoire. Les Batabwa formaient 36% de l’ensemble et les Baluba (+ Baholoholo) 34%. Les premiers soutenaient le parti Conakat et le gouvernement katangais, les seconds la Balubakat.
Prenant parti pour les BaLuba, le commandant des troupes maliennes se rendit au District avec quatre camions chargés de Maliens et de BaLuba. Les bureaux furent investis et il s’ensuivit une violente altercation avec le Commissaire de District, Henri Kisssi, représentant le gouvernement katangais. Se prévalant d’un soutient de l’O.N.U., les BaLuba déclenchèrent alors de violents incidents dans le Centre Extra Coutumier.  Ceux-ci se soldèrent par la mort du commissaire de police nommé par le gouvernement Tshombe et par celle de deux policiers noirs. Le diaire des religieuses de service à l’hôpital des Noirs indique à la date du lendemain, le mardi 28 août :
« On nous amène le cadavre fort mutilé du nouveau commissaire de police congolais, en fonction depuis un mois. Toute la matinée, nous reçûmes des blessés plus ou moins graves au dispensaire, les plus graves furent envoyés à l’hôpital où le docteur opère toute la journée. Dans l’après-midi,  la situation semble s’aggraver car il est question d’attaquer le quartier européen et le CFL. Aussi, ce soir c’est à l’hôpital des Européens que nous nous rendons pour plus de sécurité. »
Mais revenons-en aux incidents du lundi 22 août. Des jeunes BaLuba armés d’arcs, de flèches et de machettes se mirent à bloquer les chemins d’accès à la ville et à blesser les Européens qui passaient sur la route de Makala. Le colon Bertrand, propriétaire d’une importante exploitation agricole dans les Monts Muhila, à une cinquantaine de kilomètres d’Albertville, reçut une flèche dans l’épaule en retournant chez-lui. De même, M. Van Erpe, revenant de Moba par la route avec deux soldats belges et le médecin des troupes cyclistes, fut attaqué à coups de machettes. M. Van Erpe et les deux soldats ne furent que légèrement blessés ; par contre, le médecin eut le crâne fracassé en deux
Le départ des soldats belges d’Albertville avait été initialement prévu pour le lendemain, mais une cinquantaine d’entre-eux, avaient déjà repris l’avion par avance, afin de laisser la place aux forces de l’O.N.U.. Ils avaient en outre reçu l’ordre formel de ne pas tirer en cas de troubles. Au cours de la nuit, les quartiers africains du C.E.C. connurent de sanglants accrochages entre les partisans de la Balubakat et ceux de la Conakat. Une guerre tribale venait de commencer.
Le mardi 23 août, à peine 50% des travailleurs noirs du C.F.L. se rendirent à leur travail. Les BaLuba, convaincus d’être soutenus par les Maliens, et toujours armés d’arcs, de flèches et de machettes, occupèrent progressivement les collines dominant Albertville.
L’attaque du centre urbain et du quartier européens parut imminente. Déjà, dans l’avenue Storms, quelques voitures furent assaillies de jets de pierres (fig 122). Dans cette ambiance échauffée, il n’en fallut pas plus pour qu’un véhicule soit renversé et incendié, et un détachement de la gendarmerie katangaise attaqué.
Dans l’après-midi, sur la route de Makala, un commissaire de police européen en patrouille près des bureaux du Centre Extra Coutumier, fut lui aussi la cible d’un groupe de guerriers qui n’hésitèrent pas à décocher leurs flèches. Aidés de six policiers katangais bien armés, il réussit cependant à mettre les agresseurs en fuite.
Constatant la dégradation de la situation et la passivité complice des Maliens, les troupes belges sortirent enfin de leur réserve en prenant d’importantes initiatives. Tous les Européens – il en restait environ 300 sur les 967 présents le 30 juin – furent regroupés dans deux réduits, l’un à l’usine textile Filtisaf, sous la protection des Guides, et l’autre aux bureaux C.F.L., près du port, sous la protection des Carabiniers Cyclistes.
Des patrouilles furent organisées dans tout le centre urbain, depuis les bureaux du District jusqu’à la Mission. Dès lors, les BaLuba n’osèrent plus descendre sur la ville. Ils se contentèrent de piller le quartier de la T.S.F. ; mais dans la zone périphérique des quartiers africains, les oppositions ethniques allaient bon train et un  grand nombre de cases furent incendiées, surtout à Kapulo et au-delà de la Lukuga. Inutile de dire que l’on usa abondamment de la machette.
Face à cette insurrection de BaLuba, le Commissaire de District Kissi adressa des appels à l’aide à Elisabethville. Ils furent entendus et « en fin d’après-midi, les premiers avions d’Elisabethville arrivèrent avec le ministre de l’intérieur du gouvernement Tschombe, Monsieur Godefroid Munongo, les officiers de l’O.N.U. et de la gendarmerie katangaise. Puis, ce fut le tour des paras de Kamina qui vinrent renforcer les troupes belges au C.F.L. et à la Filtisaf. Les avions atterrirent jusqu’à 9.00 heures du soir. D’accord avec l’O.N.U., on confia aux troupes belges la défense de la ville européenne pour laisser aux troupes katangaises le soin de remettre de l’ordre dans les camps (L. Bouvy, lettre 26/08/1960). Le ministre Munongo était un homme énergique et il n’y alla pas par quatre chemins.
Le mercredi 24 août, l’armée katangaise entreprit le ratissage systématique des quartiers périphériques à la recherche d’armes et des responsables de la rébellion. Une quarantaine d’entre eux furent tués au cours de la matinée. Dans l’après-midi, une bande de guerriers Luba qui se dirigeaient vers Makala furent interceptés et mis en déroute. On retrouva aussi la liste d’une cinquantaine de maisons appartenant aux partisans de la Conakat qui, selon un plan préétabli, devaient être pillées et qui le furent effectivement. Suite aux attaques des BaLuba et à la répression qui s’ensuivit, les quartiers africains s’étaient vidés de leurs 25.000 habitants, réfugiés en brousse pendant quelques jours.  Cette situation se reproduira à maintes reprises à Albertville dans les décennies qui suivront.
Pendant ce temps, nous l’avons vu, les Européens avaient été en majeure partie regroupés dans deux secteurs, plus facile à défendre. Les agents des Grands Lacs, et parmi eux mon père, se retrouvèrent à camper dans les bureaux du C.F.L., avec une valise. Des matelas furent étendus par terre pour passer la nuit. Au cours de la journée, les rares femmes qui n’avaient pas quitté la ville en juillet, s’ingénièrent, avec les moyens du bord, à préparer des repas pour tous. Seuls quelques Européens, proches de la gare, refusèrent d’abandonner leur domicile. Citons la famille Spyrou, propriétaire de l’Hôtel du Lac, et quelques particuliers de la colline C.F.L., dont Monsieur E. Bruart, directeur de la compagnie.
Les 25 et 26 août, la situation redevint progressivement normale. Des troupes irlandaises de l’O.N.U. vinrent remplacer les Maliens (fig 123 A-B-C), et les Européens purent regagner enfin leur maison.
Ce soulèvement des BaLuba d’Albertville ne fut que le signe visible d’un lent pourrissement qui, avec la complicité des forces de l’O.N.U., allait gangrener peu à peu tout le nord du Katanga. Il consacrait le retour en force du tribalisme longtemps assoupi, et de ses pires excès.
Succédant aux Belges, les Irlandais vinrent s’établir à l’institut primaire « Regina Pacis », ne laissant à la disposition des religieuses que quatre salles de classe ainsi que la cuisine et le réfectoire. Cela n’empêcha pas l’école d’ouvrir ses portes le 19 septembre, jour de la rentrée scolaire, à 105 élèves, presque tous Congolais.
Au mois de septembre, il y eut de nouvelles alertes, alors que les dernières troupes belges avaient quitté Elisabethville le 30 août, et que la base belge de Kamina, passée sous le contrôle de l’O.N.U., avait été définitivement neutralisée
Le 8 septembre en effet, l’Armée Nationale Congolaise (A.N.C.) pénétra au Katanga en direction de Congolo et l’inquiétude se raviva à Albertville.
« Nous passons d’émotions en émotions, d’alertes en alertes. On nous annonce l’arrivée prochaine des troupes de Lumumba » explique le diaire des religieuses de l’hôpital. « A 3heures 30 du matin nous sommes éveillées par téléphone et on nous prévient d’être prêtes pour un éventuel départ… qui grâce à Dieu n’eut pas lieu. Le 9, les troupes font une poussée assez forte du côté de Congolo. Nous sommes averties officiellement de prendre des dispositions en cas d’évacuation possible. Le 10, nous respirons puisque les troupes sont refoulées au-delà de la frontière… Le 16, nous sommes à nouveau sur le qui-vive ; les troupes Lumumbistes ayant passé la frontière à 30 kilomètres de Congolo. L’O.N.U. se rendit au devant d’elles pour leur faire connaître l’ordre de cessez-le-feu venant de Léopoldville… Le dimanche 18 septembre, les Soeurs de Congolo et de Sola, européennes et congolaises arrivèrent comme réfugiées à Albertville »
En fait, le 18 septembre, conformément à la déclaration de cessez-le-feu du Président Kasa-Vubu, négociée par l’O.N.U., les contingents de l’Armée Nationale Congolaise se retirèrent du Katanga. Si le danger d’une confrontation avec l’armée congolaise était désormais écartée, il n’en était pas de même avec les « rebelles » qui à partir de septembre s’emparèrent de la majeure partie du Nord Katanga et de la quasi-totalité du district du Tanganyika. L’ancien territoire d’Albertville était désormais limité à une bande d’environ 40 kilomètres de large. En ville cependant, la vie était redevenue quasi normale.

Le 6, un peloton de la gendarmerie katangaise fit son entrée dans la petite ville qu’elle trouva désertée. En se retirant, les rebelles avaient en effet emmenés avec eux des prisonniers africains et européens vis-à-vis desquels on craignit le pire. Les nouvelles provenant de Kabalo, de Nyunzu ainsi que de Manono tombée aux mains des rebelles le 14 septembre, ne  furent pas moins catastrophiques.
En novembre enfin, l’annonce du sort tragique réservé au détachement irlandais envoyé au sud de Niemba, glaça tout le monde d’effroi. C’est en effet le mardi 8 novembre en fin de journée qu’une patrouille de onze casques bleus tomba dans une embuscade meurtrière tendue par les BaLuba. (fig 124A-B) Elle avait quitté Albertville pour dégager près du village de Kamanda, sur la route de Niemba à Manono, un obstacle qui bloquait le pont enjambant la rivière Luweyete. Seuls deux hommes réussirent à échapper au massacre : les soldats de deuxième classe, Joseph Fitzpatrick et Thomas Kenny. Les cadavres de quatre autres militaires furent retrouvés sur les lieux de l’embuscade, mais ils avaient subi de telles mutilations qu’il fut quasi impossible de les identifier. Les jours suivants, on retrouva encore quatre dépouilles dépecées. Un seul corps ne fut jamais retrouvé, celui d’Anthony Browne. On apprit plus tard par des prisonniers qu’il avait fait preuve d’un courage extraordinaire. Percé de nombreuses flèches, il avait offert une résistance farouche et désespérée avant de mourir. Son corps avait alors été emporté, débité et mangé par les guerriers, qui estimaient de la sorte pouvoir s’imprégner des qualités du soldat tué.
Tous ces contretemps décidèrent le président katangais, Moïse Tshombe, à effectuer une visite rapide à Albertville et à Congolo. Il quitta Elisabethville, sa capitale, le 16 novembre, accompagné de plusieurs membres de son gouvernement. A son arrivée dans la matinée au nouvel aéroport, en fonction depuis 1959, il fut accueilli par le Commissaire de District katangais, M. Kissi et par le Colonel Bunworth, chef du détachement irlandais de l’O.N.U. Le Président accompagna le colonel à la chapelle ardente afin de s’incliner devant les cercueils contenant les dépouilles atrocement mutilées des huit Irlandais en partance pour l’Europe et leur rendre un dernier hommage. Un cortège de voitures, précédé par une escorte de gendarmerie, traversa ensuite la ville sous les applaudissements de la foule, jusqu’à l’ancienne résidence des commissaires de District située à l’extrémité sud d’Albertville. Un déjeuner offert par l’Amicale Sportive réunit un peu plus tard toutes les autorités urbaines. Parmi les belges, on remarqua, le Substitut Dubus et son adjoint Monsieur De Jaeger, Emile Grailly, commandant la gendarmerie katangaise et le Major Guy Weber à qui nous devons le compte-rendu de cette visite.
Le lendemain, le Président partit inspecter Congolo, qu’il trouva pillée et en ruines, mais où les Bahemba, ennemis des BaLuba, lui réservèrent un accueil chaleureux.
Depuis longtemps, le couvre-feu pour tous régnait à Albertville. Il ne fut levé exceptionnellement que le 25 décembre à l’occasion de la messe de minuit ; et pour l’occasion, les soldats irlandais de l’O.N.U. se cotisèrent pour offrir un petit cadeau de Noël aux malades de l’hôpital qui fut très apprécié. L’année de l’Indépendance se termina sans trop de casse pour Albertville. Il n’en sera pas toujours ainsi…
Guy WEYN
En 2005 Betty Tondeleir me mis en contact avec Mr Jean PANDER gérant de la Contanga près de Congolo. Ce celui-ci fut le dernier civil européen à avoir rencontré les missionnaires de Congolo avant le massacre des infortunés. Il m’a laissé en guise de témoignage quelques documents illustrant la situation confuse qui régnait dans la région au Nord Katanga entre 1961 et 1963. (Fig 125A à 125O) - Voir également « Carnet Jean PANDER » ansi que le dossier « Albertville – Congolo – Kindu »
J-L GABRIEL

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
Par Pierre Van Bost, à propos du CFL
I  -  LE CHANGEMENT D'ECARTEMENT
Extrait du texte préparé pour le Tome 3 du « Rail au Congo Belge »

La réalisation de la jonction Kamina-Kabalo qui, à partir de 1956, allait relier le réseau ferré des Grands Lacs à celui du B.C.K., obligeait le C.F.L. à modifier l'écartement de sa ligne principale, longue de 714 kilomètres, reliant Kindu-Port Empain à Albertville, pour l'amener de 1 m à 1,067 m, qui était l'écartement standard des chemins de fer d'Afrique australe. Cette opération, unique dans l'histoire des chemins de fer, fut une véritable prouesse, tant technique qu'humaine, menée sous la conduite de l'ingénieur Eugène Bruart, directeur général adjoint.
L'éventualité de cette jonction avait été envisagée depuis très longtemps déjà, car tout le matériel, de voie et roulant, commandé depuis une trentaine d'années avait été conçu de manière à permettre, le moment venu, d'en modifier l'écartement dans un minimum de temps et au moindre coût.

En ce qui concerne la voie, on avait décidé dès 1923, que pour passer d'un écartement à l'autre, on décalerait une seule file de rails de 67 mm. En effet, la différence d'écartement était bien trop faible que pour envisager, comme ce fut le cas au C.F.C., le placement préalable d'un troisième rail au nouvel écarte­ment; on aurait pu riper les deux rails, afin de garder la voie centrée sur les tra­verses, mais cette opération avait été jugée trop coûteuse. En vue d'un changement d'écartement futur, le C.F.L. avait mis au point, à l'époque, une traverse d'un type spécial dite « à six trous »  ainsi que des crapauds spéciaux permettant de réaliser les deux écartements tant avec du rail C.F.L. de 24,4 kg qu'avec du rail standard de 29,3 kg. Depuis lors, toutes les nouvelles traverses métalli­ques commandées, soit environ 150.000, furent de ce type. Hélas, ces traverses ne garnissaient que 15% du tronçon à modifier; le reste de la voie, soit 800.000 traverses métalli­ques, datait encore de la construction (1906-1915) et néces­sita d'importants travaux de préparation.
Longtemps avant l'opération, des équipes entreprirent de préparer ces traverses métalliques anciennes en y perforant deux lumières supplémentaires. Ce travail de préparation des traverses métalliques, commencé en 1954, dura un an et demi et occupa trois équipes commandées chacune par un Européen et comprenant une centaine de travailleurs indigènes.
En plus des traverses métalliques, il fallut aussi adapter environ 112.000 traverses en bois posées entre Congolo et Kabalo, ainsi que celles de la section Kabalo-Zofu de la nouvelle ligne, en y forant deux trous supplémentai­res. Cette opération se fit au dernier moment, à partir de mars 1955, afin d'éviter que les nouveaux trous ne deviennent amorce de pourriture des tra­verses. Pour cette même raison, après le changement d'écartement, les trous devenus inutiles furent fermés par des broches.
Pour ce qui concerne les branchements de voie, sur 350 appareils du tronçon, 240 dataient de la construction et n'étaient pas conçus pour être changés d'écartement, ils furent démontés, un à un, amenés en atelier pour être reconditionnés, puis remontés en voie. Les branchements les plus anciens, 120 environ, étaient posés sur traverses en bois. Lors de leur adaptation, ces traverses furent remplacées par des traverses métalliques.
Comme le tronçon Kindu-Albertville devait se trouver au nouvel écartement avant la mise en service de la jonction K.M.K., prévue pour fin mai 1956, on choisit pour interrompre le trafic une période où la trafic ferroviaire est le plus réduit, c'est à dire en pleine saison sèche, lorsque les basses eaux aux Biefs Moyen et Supérieur correspondent normalement à un ralentissement du trafic. Au « J », il s'agissait d'adapter, en un temps aussi court que possible, afin de limiter l'interruption du trafic, quelque 800 Km de voie ferrée, gares et ports, y compris les 350 aiguillages. Pour ce qui était du matériel roulant, après divers transferts, dont les six locomotives Mikado de la série 50 passées au premier tronçon Stanleyville-Ponthierville et qui furent maintenues à l’écartement métrique, le matériel à transformer comportait 475 wagons, voitures, véhicules divers, dont 388 à bogies, et 38 locomotives.

     
Ces travaux d'envergure requirent le concours de 110 Européens et de 3.200 Congolais mis à des tâches diverses. C'est dire que la préparation de l'opération représenta une somme de travail d'organisation considérable, chaque question devant être réglée avec la minutie d'une « mobilisation militai­re ». Il fallut étudier dans tous les détails les diverses opérations à réaliser, imaginer un outillage de conception spéciale, ensuite, on a dû déterminer les temps alloués aux diverses tâches, en déduire les effectifs nécessaires et définir des plannings d'exécution; régler les mouvements des trains pendant les derniers jours d'exploitation afin d'évacuer un maximum de cargo, amener à pied d'oeuvre le personnel de renfort au travaux de la voie, son matériel ainsi que son ravitaillement et acheminer ensuite le matériel roulant, locomotives, wagons et voitures aux chantiers prévus pour leur transform­ation, assurer les communications pendant les opérations avec les équipes disséminées le long de la voie, rendre possibles les déplacements des agents de surveil­lance sur toute la longueur de la ligne, assurer le ravitaillement, le logement et les soins médicaux des équipes de la voie.

Le planning prévoyait une interruption de circulation de onze jours; en fait, six jours suffirent pour changer d'écartement. Le jour « J » avait été fixé au 1-9-1955, mais le départ de l'opération fut donné les 30, 31 août et le 1er septembre, immédiatement après le passage du dernier train Kindu-Albertville. Le rail fut coupé pratiquement le 1-9-1955 et le premier train de contrôle qui ait roulé, est parti de Congolo vers Kindu le 7 septembre, soit six jours après la coupure du trafic. Ce train est rentré à Congolo le 10-9 à 9 h du matin, et le même jour à 13 h arrivait le train de contrôle en provenance d'Albertville; l'opération « Grand Ecart », ainsi que le personnel l'avait baptisée, était terminée et le trafic pouvait reprendre normalement. Les populations congolaises massées tout au long du rail applaudi­rent au passage du premier train. Les gares pavoisées, fleuries, résonnaient de clameurs triomphantes. La C.F.L. s'était métamorphosé et en définitive, les usagers n'eurent pas à en souffrir.

Mais, comment sur la voie, s'effectua le ripage d'une file de rail? Au cours des derniers jours précédant le jour « J », le rail à déplacer fut détaché d'une traverse sur deux et les crapauds extérieurs placés dans leurs nouvelles lumières, ce qui n'empêcha pas la circulation, à vitesse réduite, des derniers trains amenant les wagons et les locomotives aux chantiers de transformation et distribuant, tout au long de la ligne, les renforts en personnel. Etant donné que la société n'avait pas suffisamment de personnel technique attaché aux travaux de la voie, le C.F.L. mobilisa tous ses employés, quelle que soit sa spécialité: menuisier, électricien, débardeur, maçon, coupeur de bois, etc., pour les mettre à la voie. Sur un effectif de 39 Européens et de 1870 Congolais qui participèrent aux travaux de la voie, 22 Européens et 1.000 travailleurs congolais n'étaient pas des cantonniers de métier.  La veille du jour « J », des trains spéciaux, partant d'Albertville et de Congolo, conduisirent ce personnel à pied d'oeuvre. Tout avait été prévu pour ces 2.000 hommes de "troupe"; 73 camps pour les loger, leur matériel et l'outillage, des réserves de vivre, des dispensaires et des équipes médicales. La ligne fut divisée en chantiers d'exécution, de 10 Km pour les équipes manuelles avec avancement de 1 Km par jour, de 20 Km pour les équipes disposant d'une boulonneuse à moteur, avec 2 Km d'avancement journa­lier. Un Européen avait la charge d'une section constituée de deux chantiers consécutifs. Le départ eut lieu à la jonction des 2 chan­tiers, les équipes progressant en s'éloignant l'une de l'autre. La veille du départ, l'Européen avait modifié sa draisine au nouvel écartement afin d'avoir un moyen de déplacement pour visiter ses deux chantiers. Ce moyen de déplace­ment était doublé par un vélomoteur (fig 125). En plus des 29 sections de voie, quatre équipes de gens de métier furent chargées de la modification des gares importantes: Albertville, Kabalo, Congolo et Kindu. Les petites haltes de la ligne furent traitées par six équipes volantes disposant de draisines permettant de circuler sur les deux écartements: d'un côté les roues étaient à double bourrelet encadrant le rail et de l'autre côté elles possédaient un large bandage. L'état-major, sous la direction de l'ingénieur Kipiani, chef du service Voies et Travaux, était basé à Congolo et disposait d'un petit avion, des pistes avaient été aménagées le long de la voie, mais on n'eut pas à s'en servir.

La transformation du matériel roulant posa des problèmes bien particu­liers, 64 Européens et un millier d'indigènes exécutèrent ces travaux sous la supervision de l'ingénieur Bouvry (Fig 126). Cette opération se faisant dans des chantiers spécialement créés à cet effet, il fallut avant le jour « J » regrouper tout le matériel en ces lieux sans en oublier le long de la voie. De plus, comme un effort particulier avait été fait pour écouler un maximum de marchandise avant la coupure du trafic, ce regroupement ne put se faire que dans les tous derniers jours. Cela demanda un effort particulier de dispatching.

Pour l’adaptation des wagons et voitures, on mit en place deux vastes chantiers indépendants des gares à Congolo et Albertville et un troisième moins important à Kindu. A Albertvil­le, on réalisa ce chantier un peu en dehors du centre de la ville, à hauteur du stade Roi Baudouin, et à Congolo on le plaça près de la nouvelle gare de croisement établie en juillet 1954 près de la Mission catholique. Le chantier de Kindu traita une cinquantaine de wagons qui furent après transformation chargés avec le cargo à la montée provenant du Bief Moyen. Les chantiers de Congolo et d'Albert­ville se partagè­rent, à parts égales, les 420 véhicules restants.

Un chantier d’adaptation des essieux consis­tait en un vaste faisceau de voies de garage à l'ancien écartement sur lequel on rassembla les véhicules à transformer, une voie, la plus longue, étant déjà posée à l'écarte­ment nouveau. Les wagons à transformer étaient amenés par une locomotive de manoeuvre, sur un des trois chantiers de levage; ceux‑ci consistaient en une voie commençant à l'écarte­ment d'un mètre et allant en s'évasant à l'écarte­ment de 1,067m, un système de contre‑rails empêchait les déraillements. Une fois le wagon en place, on en déconnectait la timonerie de frein, puis il était soulevé à l'aide de quatre vérins hydrauliques de la hauteur nécessaire pour dégager les bogies. On modifiait ensuite la position des sabots de frein et une grue sur pneus « Hyster » amenait les bogies vers une énorme presse de 500 tonnes qui décalait les roues de 33,5 mm sur les essieux. Ces presses avaient été conçues pour permettre le décalage des roues des trains composant les bogies sans devoir les en retirer. Près de 80% des bogies ont pu être surécartés sans démontage. Pour parer aux imprévus, chaque chantier disposait d'une réserve en essieux, trains de roues et bogies. Quelques essieux ont dû être rebutés parce que réfractaires au décalage, d'autres l'ont été quand la force de décalage n'atteignait pas 40 t en fin de décalage. Après décalage des roues, la grue ramenait les bogies vers le chantier de levage où ils étaient replacés sous les wagons et une équipe s'occupait ensuite du remontage des freins; une locomotive déjà transformée amenait alors le wagon sur la voie de garage au nouvel écartement. Au fur et à mesure que les voies de garage à l'ancien écartement se vidaient, elles furent amenées au nouvel écartement pour permettre le station­nement des véhicules transformés. Le travail se fit en deux shifts de 8 heures; par shift on traitait une vingtaine de wagons. Les chantiers ayant pu commencer à fonction­ner quelques jours avant le jour « J », c'est à l'aise que la trans­form­ation était achevée avant la fin des travaux sur la voie. Les effectifs affectés à cette opération étaient à Kindu de 3 Européens et 125 Congolais; à Congolo, 10 Européens et 245 Congolais; à Albertville, 9 Européens et 244 Congolais. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas des spécialistes de wagonnage mais étaient des gens d'atelier, le chantier de Congolo fut dirigé par Mr. Delattre (fig 127), chef du bureau technique.

Pour les locomotives, le travail était beaucoup plus complexe encore et exigeait du personnel expérimenté et de l'outillage spécialisé. Ce travail fut confié à l'atelier central de réparation des locomotives d'Albertville, qui reçu pour la circonstance, une aide en personnel de l'atelier de Stanleyville et des machines‑outils de l'atelier de Kindu. Sur les 38 locomotives à transformer, 32 à vapeur et 6 Diesel, 21 avaient été conçues en vue du changement d'écartement, les 17 autres durent être modifiées de fond en comble. Quatre locomotives de manoeuvre desti­nées aux chantiers de transformation des wagons furent modifiées avant le jour « J ». De même, deux locomotives de ligne étaient prêtes à Congolo pour rétablir le trafic vers Kindu, sans devoir attendre l'arrivée de la première locomotive en provenance d'Albertville.


La locomotive à transformer était conduite, tous feux éteints, au-dessus d'une fosse perpendiculaire à la voie et soulevée avec des vérins. Dans le fond de la fosse, un vérin monté sur chariot était amené en dessous de l'essieu à démonter et soulevait celui-ci. Après démontage des entretoises fixant l'essieu au châssis, on démontait les deux tronçons de rail franchissant la fosse, ce qui permettait d'emporter l'essieu à transformer en déplaçant le vérin sur chariot dans la fosse perpendiculaire. Les bandages garnissant les roues étaient découpés et remplacés par de nouveaux à la largeur du nouvel écartement. Les bandages devaient être calés à chaud sur les roues. L'opération se répétait aussi souvent qu'une machine a d'essieux, la locomotive étant déplacée chaque fois pour amener l'essieu à hauteur de la fosse transversale. Après transformation, la locomotive était remise à feu pour effectuer un rodage sur le premier tronçon de voie transformé.

La transformation d'une locomotive demandait en moyenne de 3 à 4 jours de travail. Un effectif de 24 européens et de 308 congolais, travailla continuel­lement en deux shifts de 12 heures. Ce travail déborda, avant et après, la période du changement d'écartement de la voie.

Le coût global du changement d'écartement se chiffre à quelque 60 millions de francs belges. Cette dépense comprend les essais préalables, l'adaptation de la voie et du matériel, l'outillage et les aménagements nécessaires et enfin l'opération proprement dite. La voie et le matériel y intervenant sensiblement à parts égales.

L'opération « Grand Ecart » fut un succès total, aucun déraillement n'a suivi la réouverture de la circulation et seulement une dizaine de boîtes chauffantes furent enregistrées à des wagons. Ce succès fut possible, suite à une prépara­tion minutieuse, et grâce à la coopération enthousiaste de tout le personnel, tant européen qu'indigène. Avant le départ de l'opération, la direction adressa une lettre aux participants indigènes faisant appel à leur fierté, leur annonç­ant ce que l'on attendait d'eux, leur signalant l'importance de la tâche à laquelle ils allaient partici­per, leur signalant l'inconfort qu'ils allaient connaître en brousse,... Le désir de participer à ce travail important et l'attrait de son originalité firent le reste. C'est en chantant que les indigènes partirent au travail, aucune absence ne fut enregistrée et, il parait même que des volontaires clandestins s'étaient introduits dans les trains de distribution du personnel. Détail touchant: de vieux travailleurs pensionnés qui participèrent à la construction de la ligne 50 ans auparavant, et dont les fils et petits-fils travaillaient au chemin de fer, demandèrent avec insistance de pouvoir mettre la main à l'opération, ce qui leur fut accordé avec joie et souleva l'enthousiasme des travailleurs.

Pour conclure, citons un extrait de l'article paru le 14 septembre 1955 dans « Centre Afrique », le quotidien de Bukavu «  Une chose frappe tout d'abord: on ne parvient pas à galvaniser 3.000 indigènes, répartis en équipes nombreuses tout au long de 800 Km de réseau et à obtenir, non seulement un rendement élevé, mais une collaboration enthousiaste, si les relations courantes que l'on a avec sa main-d'oeuvre ne sont pas empreintes de confiance et d'estime. A ce point de vue, les "Six jours" du C.F.L. constituent un témoignage incomparable en faveur de la colonisation belge en général et du traitement de leur main-d'oeuvre par les Grands Lacs en particulier. »

Pierre Van Bost

30 avril 2006

Le s/w « PRINCE LEOPOLD» en tête, avait été désarmé et attendait une mort lente. Pendant ce temps, jusqu’en décembre 1959, le service courrier fut assuré par le s/w « BARON JANSSENS ». Comme il fut le dernier à être retiré du service, il était le seul dont on pouvait sans risque rallumer la chaudière (et Tondeleir d’ajouter que la grosse difficulté était que les grilles étaient toujours celles destinées au bois de chauffe, alors que ses soutes contenait du charbon ! C’est ce qui empêchait la pression de monter. Voilà pourquoi pas un de ces bateaux n'était sous pression.  D’après Mr. Tondeleir, il semble toutefois que le baliseur « KADIA » était équipé d’un moteur Diesel.

[Les chemins de fer au Congo utilisaient le système de frein à vide. Avec ce système, la locomotive et tous les wagons sont pourvus d’appareils de frein, mis en communication les uns avec les autres au moyen d’une canalisation parcourant tout le train ; ce qui permet de commander en même temps les freins de tous les véhicules. Le frein fonctionne automatiquement en cas de rupture des boyaux d’accouplement.]


II  -  Extraits du journal « L’Essor du Congo » (voir clichés Fig 128 1-19)

III -  Exraits : « Le soir du camp major Massart »
(Daniel Despas reprenant la chronologie des événements)

«  … La mutinerie gagnait rapidement le Katanga. Elle éclata à Congolo dans le Centre d’Instruction, parmi le peloton disciplinaire de la 1ère Compagnie, vers 18 heures. Par faiblesse, par opportunisme, tout le camp bascula de son côté (32/a,b).
Le camp, jusqu’à ce 8 juillet matin, était relativement calme. La tension provoquée la veille par l’éloignement de soldats qui fumaient à proximité de trois avions au ravitaillement était tombée (15/a). Elle avait néanmoins servi d’avertissement au commandant ad intérim du camp, qui réunit ses officiers vers 11 heures, afin de prendre des mesures de protection de la population blanche. En cas de force majeure, l’Hôtel Lualaba et le Cercle C.F.L. étaient désignés comme lieux de rassemblement de tous les Européens (d’après Marcel Tondeleir, qui a assisté au réunions du Corps des Volontaires, et Betty son épouse, l’Hôtel Lualaba était le seul lieu désigné, tel qu’il est relaté dans « le Soir du Camp Major Massart »). Chaque OSO (Officier et Sous-officier ?) reçut une grenade offensive. Il fut décidé d’obstruer les entrées des abris par des « touques »  d’essence.

imageJeanLouisGabriel

Ceci fut effectué en début d’après-midi, par des OSO et des GS (11/a; 15/a). Il avait été prévu que les OSO effectueraient des rondes la nuit. Elles n’eurent jamais lieu. La révolte des disciplinaires les devança. Elle survint alors que le camp de Congolo était, à l’une ou l’autre exception près, désert de ses officiers européens et gradés d’élite congolais, conviés à un « drink » d’adieu au major Alfred Ralet.

Les mutins investirent le dépôt de munition quand le Cdt J. Crèvecoeur (ancien S2 du 12 Bon et Cdt de la 1/12, il est arriva à Congolo le 5 juillet pour prendre la relève du major Ralet, fin de terme), en bon parachutiste, escaladant les clôtures, s’interposa entre ces excités et les premiers abris (11/a; 15/a). Le grief principal des soldats consistait à dire que les OSO voulaient les tuer et qu’à cette fin ils avaient placé des fûts remplis d’essence dans les abris (32/a; 51/a  p. 413). Ne pensèrent-ils pas que l’essence était prévue pour faire sauter tout le camp, quand les Blancs seraient partis (32/b, c) !

Jusqu’à 18H30, les soldats firent preuve de compréhension, après il n’en fut plus de même. Hardiment, ils portèrent les mains sur leurs supérieurs. L’officier de garde, le Sous-lieutenant Carlos Broidioi, qui chercha à interdire aux mutins les magasins du corps de garde, fut dégradé et molesté (15/a). Le Cdt Doutreligne fut maltraité et regagna vaille que vaille le mess où il ordonna aux femmes des officiers et sous-officiers de rejoindre immédiatement le refuge. Entre-temps, des coups de feu furent perçus. Comme il était devenu impossible de se faire obéir, le Cdt Crèvecoeur opta pour l’abandon de la ville et du camp par les Européens. La Compagnie des grands Lacs avisée, mit à leur disposition deux bateaux.

Le major Ralet, seul officier blanc resté au camp, avait tenté d’arrêter la marée noire avec ses gradés d’élites. Eux non plus ne furent pas écoutés (32/a, b, c). Parti à la recherche de ses anciens subordonnés, il avait rencontré le Cdt Crèvecoeur et deux OSO à la sortie du camp, sur la route de la Cotanga [voir carte ci-dessus], à la hauteur de la Régideso où ils avaient établi une sorte de barrage routier, afin de couvrir l’embarquement des sacs et des militaires (11/a; 15/a, 32/a, b, c). Cette opération s’effectua de nuit et sans lumière. Le lieutenant Delneuville marcha à côté de la passerelle et chuta dans l’eau. Il fut sauvé de la noyade par l’adjudant Gauquier (15/a). Sur le quai, l’ancien et le nouveau « commandant du camp » se disputèrent. Le premier donna une demi-heure pour voir le second et ses suivants au camp (32/a, b, c; 11/a).

Là-bas, c’était la fiesta, la victoire, l’anarchie : toutes les armes se déchargèrent en l’air. A 20.30 heures, au départ du baliseur, la fantasia continua toujours et, lorsqu’il défila devant le camp, les armes s’abaissèrent. Au passage du « sternwheeler » qui avait été retardé par des ennuis de chaudières, des mutins s’étaient approchés le long de la berge pour mieux ajuster leurs tirs meurtriers (15/a). Ils savaient le Cdt Crèvecoeur et les OSO à son bord (32/a,b). Sagement, ceux-ci s’étaient abrités sur le pont bâbord non exposé. Seuls n’avaient pas obtempéré à cet ordre, le courageux et héroïque pilote du bateau par devoir, l’agent territorial, Monsieur Van Wonterghem par curiosité, et un commerçant portugais qui ripostait avec un fusil de chasse, pour l’honneur (15/a). Il était 22.30 heures et le « sternwheeler » évolua difficilement à contre courant à quelque 400 mètres des positions occupées par les mutin. Le capitaine du baliseur aurait refusé de remorquer le « BARON JANSSENS » qui s’exposa ainsi longtemps au feu des mutins. Les deux embarcations n’accostèrent pas non plus ensemble à Kabalo, favorisant ainsi l’action de la population indigène (11/a). L’agent territorial fut retrouvé mort le lendemain matin parmi les stères de bois. Un communiqué du gouvernement provincial signala en outre la mort du colon portugais et de trois personnes blessées (51/a; p. 414). A Kamina le commandant Hubert Bondroit tint sa compagnie de gendarmerie prête à intervenir pour rétablir l’ordre à Congolo (07/b p. 37). Le major Ralet, qui espérait rester maître de la situation et ramener sans aide les insurgés au calme, déconseilla son emploi au groupement (32/a,b,c). Le commandant Jean Collet, S3 du groupement, lui fit confiance. Ne redoutait-il pas l’expérience de Thysville (07/b p. 38/51a;  p. 414) ?

Le 8, des troupes intervinrent contre d’autres mutins, à Goma. Elles étaient belges et appartenaient au 4 Codo stationné au Ruanda. C’était donc la première intervention des forces métropolitaines au Congo. On la devait à l’esprit d’initiative du commandant de la place de Kisenyi. Les réfugiés européens, retenus au poste frontière par des soldats congolais, purent par cette action arriver sains et saufs au Ruanda. La Force Publique comptait un caporal Noir en moins. Cette invasion resta, de toute évidence ignorée de Lumumba (45/a; p. 140–141).

Les incidents de Congolo firent deux blessés, si l’on se réfère au communiqué apaisant paru dans « L’Echo du Katanga » du 9/7/60. Il y a de fortes chances pour que cette estimation figure également dans le script du Colonel Materne au conseiller militaire. Cette information permit alors à Monsieur Lefèbvre de déclarer à la sortie du conseil : « La fièvre monte au Katanga, on signale de graves incidents, des Européens blessés … (50/a; 11/7/60) ». E’ville ignore encore la découverte à l’aube du corps sans vie de l’A.T. Avant le 9 au soir, trois blancs auront été tués : deux à Luluabourg et un à Congolo. L’avocat du diable, Jules Chomé, rejetant même toute idée de blessure occasionnée à ses compatriotes, écrira le samedi 9 juillet à 9 heures du matin : « Cette allégation est évidemment fausse ». Mais à partir de ce moment-là, il faudra nécessairement enrober du souci des vies humaines les préoccupations extrêmement différentes auxquels on va obéir (42/a; p 171).

Le 9 juillet. Interrogé sur la situation au Katanga par le conseiller militaire du ministère des affaires africaines, le Colonel Materne confirma :

l’évacuation de la population européenne de Congolo, le mitraillage du second bateau qui aurait (un mort et) deux blessés ;

l’intention des autorités katangaises de détacher leur province de la République du Congo et le malaise généralisé dans l’armée (59/c).

A 9 heures, ces informations provoquèrent la réunion d’urgence d’un conseil de cabinet qui dura cent cinquante minutes. On devait apprendre que les ministres qui avaient abandonné le Congo, MM. De Schrijver, Scheyven et Wigny, étaient opposés à l’emploi des forces métropolitaines, alors que MM. Van den Boeynants et Gilson, les présidents de la Société Générale et de l’Union Minière, le préconisaient eux ! A l’issue de la séance, le Premier ministre Eyskens et son ministre des Affaires Africaines se rendirent chez le Roi (50/a, 11/7/60; 50/c, 10/11/760).

Peu avant 15 heures, ayant appris du consul les intentions de Bruxelles, le Colonel Materne intervint auprès de son homologue Van Lierde pour subordonner tout mouvement métropolitain à son appréciation. Il lui recommanda l’écoute radio – la compagnie TTR du Commandant Paul Belon tentait depuis une heure un contact en phonie avec la base (04/a,b) – ainsi qu’un préavis minimum d’intervention. L’affaire de Congolo rebondissait à Kabalo où le premier bateau venait d’accoster (59/b,p 56).

Des indigènes de Kabalo rassemblés à la gare s’opposèrent au départ des blancs embarqués dans un train à destination d’Albertville. A 15H20, le Colonel Materne suggéra au Colonel Van Lierde un survol de cette localité par des avions Harvard. L’officier aviateur lui fit remarquer que cette mission lui semblait pratiquement irréalisable ; ces petits avions d’entraînement ne possédaient pas un rayon d’action suffisant pour atteindre Kabalo et rentrer à Kamina (51/b; p 65-66; 59c).

A 16 heures, le second bateau criblé de 300 impacts était amarré au quai. Des Noirs, en foule très nombreuse, imposèrent aux fugitifs une fouille complète. Les armes trouvées furent confisquées. La caisse renfermant un mort avait même dû être déclouée pour permettre une inspection minutieuse. Ensuite, entre la berge et la gare, les européens traversèrent les quais sous les quolibets et les railleries (54/a; p 20-21; 15/a). Certaines sources ajoutent un deuxième cercueil improvisé, celui du tireur portugais tué.

A 18 heures, le train avait pu enfin quitter la gare. Pendant deux heures, les 420 réfugiés connurent l’attente, les fouilles – car lors d’un troisième contrôle, les noirs découvrirent encore une grenade dissimulée dans une valise – et les vexations (15/a).

Le Lieutenant H. Jacquemart, qui les avait protégés avec sa compagnie d’intervention de Congolo, et qui était sur place, vit s’éloigner sa femme, Ilse Dorsch et ses deux enfants, Monique et Patricia (15/a; 32/a,b). Ils partirent, lui resta ; ses soldats lui demeurant fidèles. Les militaires n’eurent aucune considération, pour l’ordre téléphoné du major Ralet, d’attendre à Kabalo (32/a).

Celui-ci pourtant, en restant à Congolo, leur sauva probablement la vie. En effet, il devinal’intention des mutins de rattraper les fuyards à Nyunzu ou à Kabalo, afin de venger un des leurs tué au cours de l’émeute. Il envoya quelques gradés et des soldats fidèles aux sorties de la ville, empêchant ainsi les mauvais éléments de dévoyer les autres garnisons et accomplir leur noir dessein (32/a,b). Après enquête de Ralet, il ne fut pas établi que ce militaire avait été tué par un OSO. Lors de son enterrement, des soldats libérés de toute surveillance donnèrent le signal du pillage de la ville. Ils furent imités par la population civile.

A Elisabethvile, on redoutait pour les voyageurs de transit en gare de Nyunzu. Dans cette localité était stationné un peloton provenant de Congolo dont l’attitude restait, on le disait même, révoltée (51/b,p 65).

Justement, Baka (Base de Kamina) faisait savoir à Materne qu’une mission de dégagement du train était en cours. Quarante parachutistes, commandé par le Capitaine Jacques Massart, commandant de la compagnie état-major et appui du 1 para, attendait à Lumwe l’ordre de Materne pour s’embarquer dans le transport de troupe affrété à cet effet. En fin d’après-midi, le commandant de la compagnie EMA avait monté avec l’EM/Baka une attaque très western du train de Kabalo. En gros, il s’agissait de repérer le train, de le survoler pour se faire reconnaître et, par envoi de fusée, faire comprendre au machiniste de ralentir, pour que les quarante bérets rouges dropés à l’avant du train puissent y grimper au passage (23/a; 28/a). Le colonel Materne décommanda l’opération. Il était 20.35 heures. Pour se  décider, il avait pris conseil chez M. Schöller. Et il fit bien (51/b; p 65-66 ; 59). Mais Baka maintint Massart et ses hommes à la plaine jusque minuit (23/a ; 28/a)…

Le 11 juillet à 12.30 heures, sur les ondes de Radio Collège, devenue pour la circonstance Radio Katanga, Moïse Tshombe proclama l’état d’exception pour toute la province du Katanga par AR n° 111/98 (56/a, N°3/61).
(Page 63)

… Le commandant Bondroit avait entre-temps sonné le Commandant Collet. Van Lierde, avec qui il venait de s’entretenir, ne se crut pas  autorisé à donner le feu vert aux parachutistes (07/a, p. 38). Les quarante hommes prévus pour l’opération de protection du train de Kabalo venaient d’être mis au repos jusque trois heures du matin (23/a ; 28/a)

(Page 82)
Les intérêts des militaires et des politiciens « conakatistes » ne firent  qu’un. Il fallait proclamer l’indépendance (09/a). Il était devenu impossible au gouvernement katangais de régler la situation financière depuis Léopoldville. Les militaires, comme le ministre Munongo, redoutèrent la venue à Elisabethville de Lumumba, ce facteur potentiel de troubles. Les militaires craignirent surtout de perdre l’avantage acquis de haute lutte : le désarmement des mutins. L’idée de reconstruction du Congo, à partir d’un Katanga sain, prit forme un peu partout.

A 20.H00, M. Tshombe téléphona au R.P. de Freyn pour lui faire part de son intention de prendre la parole sur les ondes de Radio Katanga à 20.H30 (56/a, N° 3/61).

Le Président Tshombe ne devait proclamer l’indépendance du Katanga qu’à 22.30 heures. Le Consul Créner avait cherché à l’en dissuader durant les 45 minutes qui précédèrent la lecture du discours. Le texte reflétait très bien la tendance nouvelle : anti-lumumbiste et anti-communisme, collaboration avec la Belgique (technique, financière et militaire), et ouverture à tous ceux des autres régions du Congo qui avaient décidé de  travailler avec nous dans le même idéal d’ordre, de fraternité et de progrès (idem 50/d, 12 juillet 1960)…

Je remercie le site Albertville en particulier Mr Jean Louis Gabriel et les personnes qui ont donné aussi leur accord pour le témoignages au site de congo-1960.