La colonisation, un mal inévitable

Réflexion

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Lettre de Christian Sinave,

23-03-2008

Chère Martine,

Je ne peux que vous féliciter pour votre site que j’ai visité avec énormément d’intérêt. Comme il me semble que vous appréciez que les anciens de la colonie vous fassent part de leurs réflexions, j’ai décidé de m’y mettre, moi aussi, quarante ans après avoir quitté le Congo. Ce qui suit ne plaira probablement pas à tout le monde, mais c’est le fruit d’une réflexion sincère et honnête.

Quelques notes biographiques pour me situer. Arrivée à Léopoldville en 1954, c’est à Kolwezi que la famille Sinave déménage l’année suivante. Certains se souviendront de feu mon père, André, le prof d’anglais au Collège Beaudouin devenu plus tard, le Lycée Jean XXIII. En 1965, je débute mes études de médecine à L’UOC (Université Officielle du Congo) à E’ville, je poursuit à Liège. J’arrive au Québec en 1968. Pour faire court, je deviens médecin spécialiste en microbiologie médicale et infectiologie et je pratique en milieu universitaire, au Québec. Nous sommes le 21 mars 2008, le printemps est arrivé, je regarde par la fenêtre et ma maison est partiellement ensevelie sous la neige. Nous en sommes à près de cinq mètres d’accumetision totale. Question climat, ce fut un changement radical, il en va de même pour mes idées sur la question congolaise.

Je vous dirai que durant ma jeunesse congolaise j’ai fait mienne les différentes idées exprimées à l’époque – et encore exprimées aujourd’hui par certains – telles : « la grandeur du bon roi Léopold II qui sauva le peuple de l’esclavage » ou bien « la grande œuvre civilisatrice de la Belgique en Afrique » voir même « la grande générosité des missionnaires catholiques au Congo » et   pourquoi pas « le courage du président Tsombe qui avec son peuple lutte pour le droit à l’autodétermination ».

Je vous dirai aussi, qu’aujourd’hui, ces phrases creuses n’évoquent pour moi que de la honte. De la honte, de ne pas avoir vu ce qui était évident, d’avoir tout simplement suivi le courant de pensée de l’époque, d’avoir été un enfant du Congo belge, tout à fait intégré à sa communauté. J’étais jeune, très jeune. Évidemment, comme excuse, on pourrait trouver mieux!


La colonisation, un mal inévitable

L’Europe du 19 ème siècle est en pleine révolution industrielle.   Une grande partie de l’Afrique est inconnue. Où sont les sources du Nil? Les sociétés de géographie financent des expéditions. On pense même avoir trouvé le chaînon manquant entre l’homme et les grands singes, en découvrant les pygmées de la forêt équatoriale. Imaginez, à cette époque, on pouvait être éduqué, humaniste, grand catholique (ou protestant) et  fermement opposé à l’abolition de l’esclavage dans les Amériques. Alors là, l’Afrique, il ne suffisait que de se la partager.  Ce fut fait, vite et bien, à Berlin en 1885. L’état indépendant du Congo, l’EIC, voit le jour, sous la gouverne du bon roi Léopold II. Incroyable mais vrai, l’individu a berné tout le monde. L’horreur du régime léopoldien est bien connue, la documentation sur ce sujet est abondante.

Le Congo belge

Était-t-il pensable qu’un si petit pays puisse régner sur cette immense partie de l’Afrique? Eh bien, oui. Et on n’hésitât pas à s’approprier, au nez et à la barbe des Anglais, le territoire du Katanga, qui ne faisait pas partie des accords de Berlin. Qui ne serait pas nostalgique après avoir vécu dans cette « bulle » belge d’Afrique équatoriale? À Kolwezi, chacun avait sa villa et son boy, sans compter les « piquins » qui s’occupaient du jardin. On jouait au tennis tout les jours, quand il ne pleuvait pas, du moins si on était adepte de ce sport, on se prélassait au « bassin » de la Manika, et c’est sans parler de la pêche, de la chasse ou des multiples soirées ou la Simba bien fraîche et le whisky collaient à flot. Depuis que j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais eu mes souliers aussi bien cirés. Comment ne pas être nostalgique de cette vie?

Et les noirs? N’oublions pas qu’ils étaient les descendants de Cham, le fils maudit de Noé. Des écrits parfois qualifiés de scientifiques démontraient de façon non équivoque, l’infériorité de la race noire. Après la deuxième guerre mondiale, les preuves s’accumulaient pour réfuter ces théories farfelues. On finit par admettre qu’avec le temps, ils deviendraient nos égaux, avec notre aide, bien entendu, mais il fallait être patient. C’était la théorie des « grands enfants » qui devait finalement prédominer. On créa la classe sociale des « évolués », statut dont bénéficièrent quelques milliers de « noirs-belges ».

« Cela prendra encore une trentaine d’années » avait déclaré Van Bielsen après une étude approfondie. Donc, on avait le temps de voir venir!

On pourrait s’arrêter là et dire que la colonisation a eu aussi des effets très positifs. On pourrait finalement être assez satisfait et même s’auto-congratuler ! Mais, c’est sans compter avec la suite.

Lumumba et l’indépendance : le début de la fin.

À la fin des années 50, la France et la Grande Bretagne commencent le processus de décolonisation. À Léo, en janvier 1959, c’est l’émeute. Le mot indépendance résonne pour la première fois à nos oreilles, provoquant l’hilarité. Rapidement, le qualificatif « d’immédiate » est ajouté et plus personne ne rit plus. Partis politiques, table ronde, élection et … indépendance le 30 juin 1960. Voilà, rien de moins!  

Un peuple dont moins de 10 citoyens bénéficient d’une éducation universitaire et dont moins de deux cents ont terminé des études secondaires se voit promu à la souveraineté absolue. Mis à part quelques bourgmestres récemment élus, pas de cadre dans l’administration, pas d’officiers dans l’armée ni dans la police, pas de médecins, pas d’ingénieurs, pas de profs, pas de… Rien!

« NoUs n’avons pas commis l’erreur des Français en africanisant nos cadres » se plaisait à dire le ministre des colonies de l’époque!

L’activité politique devient intense, mais hélas le tribalisme est bien présent, l’ABAKO, ce sont les Bas-Congo, la CONAKAT, les Lundas et ethnies associées, la BALUBAKAT…. Une exception, le MNC (mouvement national congolais) de Patrice Lumumba, un vrai parti à l’échelle nationale, un parti détribalisé. Lumumba, un de plus grands héros africains pour beaucoup, une crapule, pour certains ex-coloniaux. C’est un intellectuel, en utilisant les critères de l’époque, bien évidemment.   Un nationaliste honnête, exalté et immature politiquement. Il a un grand problème, qui lui coûtera la vie. Il n’aime pas les Belges! Y-a-t-il crime plus grand que celui là? Ne pas aimer les Belges et de surcroît oser les critiquer, on n’avait jamais vu cela sous le soleil!

Le jour tant attendu est arrivé. Discours paternaliste au possible, du bon roi Beaudouin, mais entériné par le nouveau président de la république. Discours impromptu, malhabile mais criant de vérité de ce nouveau leader africain, qui a recueilli la pluralité des voix aux élections et qu’en désespoir de cause, le colonisateur a finalement admis comme premier ministre, tout en se promettant de le museler.

Voilà, on y est, on donne aux Congolais une indépendance de pacotille. Nous, les « adultes », acceptons de donner  à ces « grands enfants », l’indépendance qu’ils réclament. Mais ils vont rapidement se rendre compte que nous sommes indispensables et qu’en finale, c’est nous qui resterons maître du pays!

« Avant l’indépendance = après l’indépendance » avait déclaré l’imbécile de Janssens, commandant en chef de la Force Publique. Loyauté des officiers belges de cette armée nationale envers le nouveau gouvernement légitime du pays? Nenni! Un officier belge obéit à la Belgique, non mais quand même! Mutinerie au camp de Thysville, tous les cadres de l’armé, en toute lâcheté, désertent, laissant une bande de mutins sans encadrement avec laquelle le premier ministre n’a d’autre choix que de négocier tant la situation est grave. Peut-on imaginer pareille situation dans un autre pays? Une mutinerie dans une caserne entraînant la défection de tous les officiers de l’armée qui foutent le camp dans un autre pays?!   Et ce n’est pas tout, la quasi-totalité des cadres belges des secteurs tant publics que privés imitent ces courageux militaires et quittent le Congo en quelques jours. Je me souviens de notre fuite, en pleine nuit, vers la Rhodésie, alors que la situation était tout à fait normale à Kolwezi. On suivait tout simplement un ordre du consulat de Belgique d’E’ville.

Onze jours après le 30 juin, le Katanga déclare unilatéralement son indépendance! Manœuvre des blancs katangais et de l’UMHK, avec l’appui tacite de l’armée belge et de son gouvernement. Vive l’indépendance de pacotille, vive le néocolonialisme! Il faut bien entendu un petit « roi noir », Moïse Tsombe fait parfaitement l’affaire. Bon, il faut bien lui passer quelques caprices, à l’instar du roi des Belges et du président français, lui aussi il veut son escorte de cavalerie! Le ridicule est à son comble. Mais Tsombe c’est un héro, « il a une bonne tête » disait ma mère! Quant à son ennemi, Lumumba, c’était un salopard! Qualifié de communiste pour susciter l’intérêt des Américains, il est en mauvaise posture. La diplomatie belge a convaincu Kasavubu de le destituer. Son fidèle compagnon, Mobutu, le trahit. La relation « grands enfants – adultes » fonctionne à merveille. Nous manipulons à notre guise. Passons sur les détails, la Belgique le fait assassiner en présence du président Tsombe qui assiste en personne à sa mise à mort. La réalité dépasse la fiction, même le très catholique roi Beaudouin - adversaire inconditionnel de l’avortement -  était en faveur de l’élimination physique de cet individu qui l’avait humilié un certain 30 juin 1960. Chez les Belgo-Katangais, c’est la fête, youppie, on a eu sa peau! Parmi ceux qui se réjouissent, il y a moi! On vient d’assassiner un homme (et deux de ses compagnons) choisi par son peuple pour diriger le pays, sans la moindre forme de procès et je me félicite de ce meurtre! Nom de Dieu, ce n’est pas possible, je rêve!

Le petit président-polichinelle a joué le rôle qu’on attendait de lui, à la perfection, le moment était venu de la lâcher. La suite, c’est l’apocalypse. La situation dépasse la petite Belgique. Les pays occidentaux appuient sans réserve l’anti-communiste qu’est Moboutu. Prise du pouvoir, stabilisation de la situation pendant quelques années et ensuite la folie de « l’empereur noir » qui confond la propriété de l’état avec la sienne. Les pays voisins s’en mêlent, Kabila ne règle rien. Le peuple souffre comme ce n’est pas possible, les morts se comptent par millions et certains aînés congolais en viennent même à regretter le bon temps de la colonie.

Est-il permis de rêver?

La vague de décolonisation est irréversible. Il faut réparer les erreurs du passé. On y va de bonne foi. Lumumba ne nous aime pas, ce n’est pas grave, il est légitime, on lui accorde le respect dont il a droit. On le supporte dans ces actions. Il finit même par changer d’avis concernant les belges. On africanise les cadres, aussi vite que possible. L’intégralité du territoire n’est pas négociable, pas de Katanga indépendant. Janssens est remplacé par un général dont l’ouverture d’esprit est une des qualités principales. Il n’y a pas de mutinerie, ou s’il y en a une, les officiers en place, conscients de leur devoir parviennent à la mater rapidement avec l’aide du bataillon para-commando qui est encore basé à Kamina. Les expatriés belges restent en place et prennent au sérieux le rôle de coopérants indispensables qui leur est dévolu, avant de céder progressivement la place aux congolais.   Les compagnies belges (UMHK…) payent une juste redevance au gouvernement central. Le contentieux financier belgo-congolais, la dette coloniale, n’existe pas. Les blancs du Congo se font offrir la citoyenneté congolaise. Les infrastructures industrielles et autres, très développées par le colonisateur, sont non seulement sauvées de la décrépitude, mais se développent. Le tribalisme perd du terrain, les partis politiques s’organisent autour d’idées, les partis aux assises tribales disparaissent progressivement. Ce pays fabuleusement riche se développe rapidement pour le grand bénéfice de sa population. Quant aux belges, tout en reconnaissant certaines erreurs de la colonisation, ils se félicitent de l’accompagnement honnêtement apporté à ce jeune pays  et l’humeur n’est tout simplement pas à la culpabilisation.

Pour conclure

Il y a eu le régime infâme qui était en place à l’époque de l’EIC de Léopold II, bon, la Belgique n’était pas responsable. Il y a eu la colonisation critiquable mais dont   les aspects positifs ne sont pas négligeables. Et puis il y a une décolonisation désastreuse. Imaginez un pays dont les dirigeants n’avaient aucune autorité sur les cadres de son armée  lesquels ont pris la poudre d’escampette au tout début d’une mutinerie de la troupe, un pays qui en moins de deux semaines devaient faire face à la sécession des sa province la plus riche, le privant par le fait même, d’une grande partie de ses revenus, un pays privé du jours au lendemain de tous ses cadres tant dans les secteurs privés que publiques, un pays dont le premier ministre légitimement élu était destitué avant   d’être lâchement assassiné. Un tel pays ne pouvait qu’évoluer vers un désastre.

Et quand on réalise que c’était  la petite Belgique qui tirait les ficelles…

Ô Belgique, ô mère chérie…honte à toi!

Christian Sinave

 

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